Guillaume Sorel : "J’adore la littérature fantastique du 19e et du 20e siècle."

5 juillet 2015 4 commentaires
  • À l'affiche chez Champaka Bruxelles depuis fin juin et jusqu'au 20 juillet, l'exposition-vente consacrée aux derniers albums de Guillaume Sorel est l'occasion de (re-)découvrir toute la maestria du dessinateur normand. Retour sur la genèse de chacune de ses BD.
Guillaume Sorel : "J'adore la littérature fantastique du 19e et du 20e siècle."
Les derniers jours de Stefan Zweig
Guillaume Sorel & Laurent Seksik (c) Casterman

La galerie Champaka-Bruxelles expose actuellement les planches de vos derniers albums, Les Derniers Jours de Stefan Zweig et Hôtel Particulier, parus tous deux chez Casterman, ainsi que votre premier album chez Rue de Sèvres, Le Horla, l’adaptation en BD de la nouvelle de Guy de Maupassant. Pourquoi ces œuvres-là, et pas d’autres ?

Guillaume Sorel : Nous devions choisir un thème, cela aurait pu être l’illustration ou tout simplement ma dernière BD, Le Horla, mais j’ai trouvé plus amusant de partir sur quelque chose d’un peu plus large tout en restant sur la BD, d’autant plus que c’est la première fois que j’expose à Bruxelles. Il y a un album en collaboration avec un autre auteur, il s’agit des Derniers Jours de Stefan Zweig, qui représente une nouveauté pour moi car j’ai exploré des lumières que je n’avais jamais abordées auparavant. Enfin, il y a Hôtel Particulier, un récit intime très personnel, dans lequel j’ai mis beaucoup de moi et Le Horla qui est, techniquement, ce que j’ai pu faire de mieux, sur un auteur que j’adore. Ces trois albums constituent un ensemble cohérent et représentatif de mon travail en BD.

Hôtel Particulier
Guillaume Sorel (c) Casterman

Vous l’avez dit, l’album consacré à Stefan Zweig a constitué une petite révolution dans votre œuvre. Puis, avec le livre suivant, Hôtel Particulier, vous êtes revenu à vos fondamentaux, le récit fantastique à la Lovecraft.

En effet, le boulot sur Les Derniers Jours de Stefan Zweig a débuté comme un travail de commande puisqu’en fait, Casterman m’avait contacté pour m’informer que Laurent Seksik travaillait sur une adaptation de son roman en BD. Évidemment, Casterman ne m’a pas contacté par hasard. J’adore la littérature fantastique du 19e du 20e et Stefan Zweig est l’un de mes auteurs favoris. L’éditeur le savait et j’ai craqué tout de suite.

Toutefois, ce job m’a posé pleins de petits problèmes techniques. Je devais, pour la première fois, travailler sur un univers historique et réaliste. Cela a été pour moi un vrai dépaysement. J’ai même dû changer de papier afin de mieux faire ressortir la lumière dans ma mise en couleur. Cela a été un vrai bouleversement. Puis, l’éditeur m’a expliqué que c’était une nouvelle voie que je devais à tout prix exploiter et continuer dans la même direction. Cela a été problématique pour moi, car je n’aime pas qu’un éditeur me dise ce que je doive faire ou tente de m’imposer des choses dont je n’ai pas envie.

Je me suis donc empressé de faire, pour l’album suivant, un récit fantastique, en noir et blanc et se passant exclusivement dans un immeuble. C’était Hôtel particulier. Ce projet m’a permis d’avoir une plus grande marge de manœuvre face à Casterman mais c’était aussi une envie de longue date car je bossais dessus depuis des années. J’ai patiemment réuni des tas de textes en attendant le bon projet pour les faire ressortir. Je les ai recomposés, restructurés pour qu’ils deviennent un grand récit. Le fantastique est vraiment mon terrain de prédilection et c’est un terrain sur lequel je retournerai très régulièrement.

Pour Le Horla, c’est pareil. C’est du fantastique. C’est une adaptation mais c’est vrai qu’à force de citer des auteurs et des bouquins qui m’ont influencé, je me suis dit qu’il était temps que je réalise une vraie adaptation. C’est un exercice compliqué mais le choix de Guy de Maupassant s’imposait de lui même. C’est mon auteur fétiche. J’ai habité là où il vivait à une époque. Les lieux où se passe l’action du Horla, c’est là où j’ai vécu lorsque j’étais petit.

Thomas Spitaels, Guillaume Sorel et Eric Verhoest
L’artiste et ses galeristes posent devant la galerie Champaka Bruxelles.
Crédit photo : Yves Declercq

Quand on regarde votre bibliographie, on constate que vous vous inscrivez très clairement dans la veine fantastique du 19e et début du 20e siècle. Vous n’êtes pas dans le fantastique tel qu’il l’est dans la littérature de genre, avec des extra-terrestres par exemple.

En fait, le fantastique dans la littérature du 19e, c’est juste un élément bizarre, étrange qui survient dans un environnement tout à fait banal et qui va pousser les personnages à réagir de manière extraordinaire. Il n’y a, pour la plupart du temps pas de vrai fantastique et ce phénomène est quelque fois expliqué à la fin du récit. C’est cela l’argument. Tous les grands auteurs du 19e, tels que Balzac ou Victor Hugo, et même Stefan Zweig plus tard, ont a un moment donné utilisé un peu de fantastique comme ressort narratif, afin de pousser leurs personnages dans des zones qu’ils n’auraient pas pénétrés.

C’est cela qui m’intéresse dans cette littérature. Mais ce n’était pas une littérature de genre. En tout cas, ce que j’aimais chez les auteurs cités plus haut, je l’ai retrouvé plus tard dans la littérature belge. Hôtel Particulier, comme d’autres livres que j’ai fait avant est très empreint de l’œuvre de Thomas Owen, Jean Ray, etc.

Bon, j’ai aussi réalisé Algernon Woodcock, une série avec des fées et des lutins. Si je peux placer un loup-garou quelque part, je suis le plus heureux des hommes, mais le vrai fantastique est pour moi, celui du 19e. C’est cet élément qui va, à un moment, pousser le personnage principal à ne plus envisager sa vie telle qu’il la menait avant.

Le Horla, d’après l’oeuvre de Guy de Maupassant
Guillaume Sorel (c) Rue de Sèvres

Vous nous avez dit tout à l’heure que la collaboration avec Laurent Seksik vous a poussé à révolutionner votre manière de travailler, jusque dans l’utilisation de certains matériaux tels que le papier. Avez-vous continué sur cette voie là ou êtes-vous, au contraire, revenu à vos habitudes pour les livres suivants ?

Non, il y a vraiment un avant et un après le Stefan Zweig. Cela peut être perçu comme un détail mais en ce qui concerne l’usage du papier, lorsque j’ai abordé le travail sur Hôtel Particulier. Je vous l’ai dit, je voulais m’éloigner du précédent album en proposant un livre en noir et blanc, au lavis et à l’encre de chine. Mais j’ai tellement évolué durant la réalisation du livre avec Laurent que j’ai eu du mal à tout écarter. Mon trait s’était affiné, je suis rentré plus dans les détails, j’ai fait tout un travail sur l’encre aussi. Finalement, j’ai bien fait, car le noir et blanc d’Hôtel Particulier est plus lumineux que tout ce que j’avais pu faire auparavant. Même le travail sur Le Horla est bien plus lumineux que si j’avais travaillé avec mon ancienne méthode. C’est mieux structuré et mieux organisé que tout ce que j’avais fait avant.

Revenons sur l’expo proprement dite. Pour cette événement, quel est le pourcentage de planches par albums proposé à la vente ?

Honnêtement, je n’ai pas compté, mais je crois qu’il y un tiers des planches ou un peu plus pour chaque livre. J’avais laissé le choix des planches à la galerie 9e Art à Paris, puis nous en avions rediscuté. Ils m’ont donné des listes et des choix qu’ils avaient fait et moi, j’ai donné mon aval, j’ai rajouté des choses, etc. C’est leur choix par rapport aux planches que moi je voulais voir exposées.

Un extrait d’Hôtel Particulier
Hôtel particulier (planche 100) - 2013
Encre de Chine et lavis - 50,5x65 cm

Quand on regarde vos planches exposées, on se rend compte qu’il n’y a quasiment pas de textes, pas de phylactères...

Oui, c’était l’une des nouveautés du travail avec Laurent Seksik et que j’ai finalement conservé pour mes travaux suivants. Vu que le Stefan Zweig était une adaptation de son propre roman, je ne connaissais pas en avance la longueur des textes que Laurent allait conserver. Et puis, c’était son premier album de BD.

En ce qui me concerne, j’ai vraiment besoin d’avoir les textes lorsque je travaille sur ma mise en page. Je me repose beaucoup sur les textes et les dialogues pour construire mes planches. Et donc, il me faisait des dialogues tout en me précisant qu’ils n’étaient pas définitifs car il les réécrit continuellement. Je composais donc mes planches sur les documents qu’il me communiquait. Je calibrais les espaces que j’allais réserver aux bulles, puis je les gommais une fois que j’avais défini le dessin.

Bon, j’avais un peu la trouille qu’il me fasse des textes kilométriques car cela aurait pu nuire aux dessins que j’avais réalisés, mais ce n’est pas arrivé. J’ai enfin replacé les bulles dans les cases de manière informatique, une fois que les textes définitifs étaient validés. J’ai trouvé que des belles planches sans bulle ce n’était pas désagréable à regarder et j’ai garder la méthode pour mes livres suivants.

Vous avez donc intégré l’informatique à votre méthode de travail...

Oui, c’est de l’informatique, sauf que moi je n’y touche pas ! Je fais à la main le détour de mes bulles, tel que je les avais envisagées au départ, avec un calque, puis je transmets ce calque à l’éditeur qui les réintègre informatiquement.

Un extrait du Horla
Le Horla (planche 22) - 2014
Encres - 50,5x65 cm

Le Horla et le livre sur Alice au Pays des Merveilles sont deux albums édités chez Rue de Sèvres. Comment s’est fait le passage chez ce nouvel éditeur ?

Ce n’est pas une histoire très heureuse... Contrairement à ce que certains pourraient penser, je n’ai pas suivi Louis Delas et Nadia Gibert, qui ont quitté Casterman pour monter les éditions Rue de Sèvres.

Initialement, je devais continuer chez Casterman, car j’avais un projet prévu pour eux. Là, j’en veux un peu à la personne qui gérait la collection à l’époque car elle m’a laissé travailler sur une adaptation... Je devais bosser sur une nouvelle fantastique, Stir of Echoes de Richard Matheson, pour la collection Rivage/Casterman/Noir. On m’a vendu le truc en me disant qu’il y avait eu une adaptation au cinéma intitulée Hypnose - un titre assez curieux mais peu importe - et du coup, j’ai fait une version BD.

J’ai écrit le scénario et j’ai même fait le découpage des premières pages mais ils sont venu m’annoncer que finalement, ils n’avaient pas les droits sur le bouquin... Je me suis donc retrouvé dans la merde car cela représentait deux mois et demi ou trois mois de travail, pour rien. Comme il me restait le projet du Horla sous le coude, j’ai donc appelé les vrais amis, en l’occurrence Nadia Gibert chez Rue de Sèvres. Je lui ai proposé le projet, qu’elle a accepté. Cela a constitué une espèce d’issue de secours pour moi parce qu’une personne chez Casterman n’avait pas assuré son boulot.

Un extrait des Derniers jours de Stefan Zweig
Les derniers jours de Stephen Zweig (planche 11) - 2012
Encres - 50x65 cm

Ce projet pourrait-il voir le jour malgré tout, si un éditeur se montrait intéressé ?

Je ne sais pas. Le nouveau patron de Casterman, Benoit Mouchart, m’a relancé là-dessus mais j’ai un programme tellement chargé qui fait que je ne sais pas si je pourrai m’y consacrer. Vous savez, les idées viennent plus vite que la réalisation des projets. Par exemple, derrière Le Horla, il y a deux autres projets d’adaptation, en sommeil, chez Rue de Sèvres, donc... En fait, avec toutes mes BD à réaliser, j’ai du boulot pour dix ans, donc je ne suis pas pressé de me remettre sur cette adaptation en roman graphique de la nouvelle de Matheson. Si un jour, Casterman arrive à remettre la main sur les droits du bouquin, pourquoi pas, mais pour moi, c’est une affaire passée, surtout que je l’ai relativement mal pris. Ils ont fini par m’annoncer qu’ils n’avaient pas les droits, dans un petit couloir à Angoulême, parce que je les avais harcelé sur un ton menaçant.

Au niveau BD, quels sont vos autres projets ?

Pour l’instant, je fais une pause mais j’ai un album intitulé Abel et qui sortira fin septembre. Il s’agit d’un livre réalisé avec Serge Le Tendre.

Le Horla (planche 51) - 2014
Encres - 50,5x65 cm

N’aviez-vous pas fait une pause avant le livre sur Stefan Zweig ? J’avais entendu dire que vous vous étiez lancé dans la cuisine...

Oui, dans la cuisine, car je voulais monter un restaurant. Sauf que j’avais des tas de projets en cours, entre autre Algernon qui n’était pas terminé. J’avais donc acheté le restaurant mais avec l’idée de terminer la série avec Mathieu Gallié pour Delcourt, mais cela nous a un peu décalé avec Mathieu car il s’était fait un trip du genre que j’avais arrêté Algernon Woodcock. J’ai essayé de lui expliquer que ce n’était pas le cas. J’ai acheté ce resto car il s’agissait d’une super-occasion et j’avais bien l’intention de poursuivre la série jusqu’à son terme. Mais on ne s’est pas compris. Cela a fait traîner Algernon en longueur car Mathieu ne m’envoyait plus de scénarios. Du coup, j’ai entrepris plusieurs ouvrages : Mâle de mer, le Lonely Planet consacré à la ville de Prague. Puis j’ai rappelé Mathieu qui m’a fait comprendre que si j’avais d’autres projets à mener, je devais m’y consacrer. J’ai alors fait Les Derniers Jours de Stefan Zweig...

Je n’ai pas réellement fait de pause durant cette période-là. La pause que je compte prendre prochainement, c’est parce que j’ai terminé l’album avec Serge. Je m’étais engagé sur cette BD et j’ai été au bout. Ce livre paraîtra chez Vent d’Ouest. Il s’agit du premier album de la collection J’ai tué, qui racontera les grands assassinats qui ont accompagné l’histoire de l’humanité. Et donc, Serge et moi nous sommes entendus pour raconter l’histoire d’Abel et Caïn, le premier assassinat mythique de l’Histoire. Serge Le Tendre a trouvé une astuce pour emmener ce scénario dans un univers habité par d’autres personnes. Il a situé l’histoire à Babylone en 500 av. J-C. J’ai terminé ce livre fin mars et, depuis, je fais surtout de l’illustration et de la peinture de fées et de lutins. Je réalise ces dessins dans le but de faire une grande expo.

Hôtel particulier (projet de couverture) - 2013
Encres - 50x65 cm

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Guillaume Sorel

Crédit photo : Christian Missia Dio

L’expo-vente Guillaume Sorel sur le site de la galerie Champaka Bruxelles

Exposition-vente : Guillaume Sorel - Les chemins de l’étrange
Du 18 juin au 20 juillet

GALERIE CHAMPAKA BRUXELLES
27, rue Ernest Allard
B-1000 Bruxelles

Tel : + 32 2 514 91 52
Fax : + 32 2 346 16 09
sablon@galeriechampaka.com

Horaires
Lundi et mardi : sur rendez-vous
Mercredi à samedi : 11h00 à 18h30

À lire sur ActuaBD.com :
Une interview de Laurent Seksik et Guillaume Sorel à l’occasion de la parution des Derniers jours de Stefan Zweig.

Le site de l’auteur

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4 Messages :
  • A la lueur de cet entretien fort intéressant, doit-on en déduire que nous ne connaîtrons jamais la fin de l’histoire d’Algernon Woodcock ? Alors qu’il ne semble pas que ce soit pas une question de ventes insuffisantes comme cela arrive parfois ?! Voilà qui est d’autant plus rageant pour les lecteurs qui ont été accrochés par cette série originale. Certes, Guillaume Sorel n’a pas cessé de nous enchanter avec toutes ses créations depuis la sortie du dernier tome d’Algernon, mais quel intérêt à lire des séries inabouties ?

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    • Répondu par Augart le 6 juillet 2015 à  00:32 :

      Par principe une série ne finit jamais sinon c’était un feuilleton. Une série en bd ce sont des albums pouvant être lu indépendamment les uns des autres et dans le désordre. A la limite il peut y avoir des diptyques, mais avouons qu’un album clôturant une série est toujours décevant (Philémon, Valérian...)

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  • Salut Guillaume, waouh je ne t’ai pas reconnu sur les photos. Je garde un tel souvenir de tes pâtés que j’ai hâte de découvrir ton resto. Pour autant tu ne pourrais pas continuer le dessin aussi et donner une fin à Woodcock. Merci

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    • Répondu par vincent le 10 juillet 2015 à  00:26 :

      Les choses sont pourtant claires ! S’il n’y a pas de suite a Algernon ce n’est en rien la faut de Guillaume Sorel ! Lui attend le scenario ! Et pour le restau c’est un projet qui n’est plus d’actualité depuis plus de 5 ans !

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