Guillaume Trouillard : « Mettre des Indiens en conserve et en faire un business, c’est absurde, mais il y a une sorte d’évidence, non ? »

7 novembre 2009 0 commentaire
  • Capitaine du navire des {Editions de la Cerise}, Guillaume Trouillard est aussi un jeune auteur épatant qui vient de publier, en compagnie de Samuel Stento, un bouquin particulièrement déjanté : {La Saison des flèches}. Rencontre.

La Saison des flèches est un livre surprenant. Comment diable avez-vous imaginé qu’on pouvait mettre des Indiens en conserve ?

C’est une idée de mon copain Samuel Stento, qui date du temps où nous étions aux Beaux-Arts d’Angoulême. Il avait commencé à travailler autour de cette idée : les Indiens ont été décimés, si un type s’est intéressé à les conserver, il se fera un paquet de pognon ! Derrière le côté absurde, il y a une sorte d’évidence, non ? C’était surtout pour Sam le moyen de trouver plein de gags basés sur le décalage entre la vie d’un couple de retraités et une famille d’Indiens, comme dans les westerns. Je crois qu’il a côtoyé de loin quelques uns de ces types qui vivent dans des tipis en Ardèche avec des plumes partout… À mon avis, l’inspiration vient de là ! On a donc travaillé ensemble à une première version où j’avais dessiné une trentaine de pages, avant Colibri, mon premier album. Ensuite, il y a deux ans, on a tout repris, en nourrissant l’histoire et la narration, de choses que j’avais travaillées sur Colibri. Cette histoire complètement farfelue tombait en plein dans ce qui correspondait à une période "amérindienne" pour moi. Je lisais tout ce que je pouvais sur le sujet, avec l’envie d’en faire quelque chose. Il n’y avait plus qu’à lier les deux de manière naturelle...

Guillaume Trouillard : « Mettre des Indiens en conserve et en faire un business, c'est absurde, mais il y a une sorte d'évidence, non ? »
La Saison des flèches
© Trouillard - Stento - Editions de la Cerise

Le western est un genre extrêmement codifié, c’était d’autant plus amusant de jouer avec certains clichés ?

Oui bien sûr ! Il y a un côté parodie dans le bouquin. Cela permet au lecteur d’entrer de cet univers en se marrant, et puis petit à petit...

Il y a un jeu de mise en abyme permanent, entre l’histoire proprement-dite et les lectures des personnages : des boîtes, des dépliants ou modes d’emploi édifiants… Ce détournement permanent, ça n’est pas toujours le chemin le plus simple pour raconter une histoire…

A priori non. Mais quand on y réfléchit bien, comment raconter de manière efficace l’historique d’une multinationale qui a inventé le procédé exclusif de mise en conserve de l’Indien ? Par un prospectus publicitaire, non ? Comment entrer au plus près des questionnements du personnage qui observe ces Indiens en train de tailler des pirogues dans son buffet ? Par son carnet de bord. On a suivi ce type de raisonnement, sans se brider sur la forme que ça pouvait prendre... Et puis c’était tellement amusant à faire.

La livraison de la conserve...
© Trouillard - Stento - Editions de la Cerise

Êtes-vous tenté de dépasser le format livre en créant des objets tirés de cet univers, à travers une expo comme celle du Supermarché Ferraille par exemple ?

C’est ce qu’on fait régulièrement, quasiment pour chaque bouquin des éditions de la Cerise... Pour La Saison des flèches, Samuel a construit un arbre géant (en référence à l’arbre à flèches de l’histoire) de près de 5 mètres d’envergure, trois mètres de hauteur, dans lequel sont accrochées les planches originales, au milieu de dizaines de boites de conserve d’Indiens. L’exposition ne tourne que dans la région bordelaise pour l’instant parce que côté transport c’est coton, mais on espère pouvoir la hisser dans notre donjon de l’Hôtel de Ville au prochain festival d’Angoulême.

Vous n’utilisez pas de trait dans vos planches, le dessin est réalisé directement à la peinture. Ça veut dire que vous zappez aussi l’étape du crayonné ?

Absolument pas, ça veut dire que je suis obligé de faire un crayonné hyper léger, avec le moins de repentirs possible parce que l’aquarelle ne le couvrira pas. Donc je n’ai pas trop le droit de me battre avec le papier en le creusant de coups de crayon. Ça a mis du temps à venir parce que j’étais plutôt de la famille des "maçons", mais maintenant je me suis habitué à cette façon de travailler, propre et soignée. Mais j’ai une envie furieuse de tout lâcher pour le prochain bouquin !

Et bien, puisque vous en parlez, quel sera ce prochain bouquin ?

Hum... Ce sera moins rigolo. Un long récit post-apocalyptique entièrement muet. Côté technique, ce sera du noir et blanc fait de plein de choses, des collages, du grattage, monotype, etc.

Un teepee dans le salon
© Trouillard - Stento - Editions de la Cerise

Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement des Éditions de la Cerise, qui publient La Saison des flèches ?

Ça fait maintenant six ans que je tiens la Cerise à bout de bras. Je me rends compte que c’est à la fois un sacré luxe pour un auteur de s’être doté d’une structure d’édition -aussi petite soit elle- et en même temps une vraie corvée qui a tendance un peu trop régulièrement à m’empêcher de dessiner. Mais je dois avouer que le rapport avec les autres auteurs me nourrit énormément. Passé l’effet de frustration de ne pas pouvoir pratiquer quand je veux comme les copains, je ne pourrais plus me passer aujourd’hui de ces échanges.

Quand on est soi-même éditeur, est-il possible d’envisager de publier des livres dans d’autres maisons ? C’est un débat récurrent des petites structures qui voient parfois leurs auteurs "vedettes" partir sous d’autres cieux...

Il est évident qu’une petite maison d’édition ne pourra jamais rivaliser avec une grosse structure au niveau de la force de vente, diffusion, communication, et tout le tralala. Donc, il est absurde de s’attaquer aux mêmes moulins à vents. Les auteurs savent qu’un éditeur indépendant ne pourra jamais proposer les mêmes conditions économiques qu’une grosse boîte, donc s’ils restent c’est que les choses se jouent ailleurs. C’est le cas, par exemple, pour mon copain Vincent Perriot qui fait le grand écart entre la Cerise et les plus gros éditeurs du marché. Et il m’arrive également de faire des incursions dans d’autres maisons, car la Cerise n’a pas vocation à les concurrencer.

Un canoë dans la baignoire
© Trouillard - Stento - Editions de la Cerise

Une question rituelle pour conclure : quel est le livre qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

Si je me souviens bien, à la maternelle je me racontais déjà des histoires en dessin avant d’avoir eu entre les mains un album de bande dessinée. Donc de manière assez évidente les premiers albums m’ont tout de suite permis de penser que ce serait mon métier. Ce que je préférais enfant, c’était Gaston, et ça tombe bien parce qu’en le relisant, c’est toujours le cas. Ensuite j’ai eu ma période Bilal, Moebius et puis juste avant d’entrer aux Beaux-Arts d’Angoulême j’ai pris en pleine poire toute une myriade de livres qui m’ont éclaté la rétine : La révolte d’Hop-Frog de Christophe Blain et David B, Perramus de Breccia, Feux de Mattotti, Pétrus Barbygère, La Fille du Professeur... Ce sont les bouquins qui m’ont vraiment chatouillé au moment où l’on choisit sa voie pour de vrai.

(par Morgan Di Salvia)

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En médaillon : Guillaume Trouillard. Photo DR

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