Harleen - Par Stjepan Šejić - Urban Comics

24 juillet 2020 0 commentaire
  • Relecture moderne et davantage psychologique de la romance toxique entre Harley Quinn et le Joker. Stjepan Šejić nous raconte avec "Harleen" la chute de la jeune doctoresse Quinzel amené à devenir la délirante et dangereuse Harley Quinn. Avec sa mise en page et son style très travaillés, l'artiste croate nous livre une des belles surprises de cette reprise éditoriale.

Et si, pour survivre dans un milieu hostile, l’être humain était capable d’inhiber son empathie, voire de la faire disparaitre... Un mécanisme de survie quasi-parfait qui permettrait à l’homme de ne pas être encombré de choix moraux ou éthiques pour se concentrer sur sa seule survivance. C’est la théorique développée par la jeune Harleen Quinzel, psychiatre fraîchement diplômée.

Les recherches de Harleen intéressent alors le multimilliardaire justicier Bruce Wayne, qui y voit un moyen d’aider les criminels de Gotham City. Harleen décide alors d’accepter le financement de la Fondation Wayne et commence ses recherches sur les patients de l’Asile d’Arkham, premier pas sur la route de sa propre damnation.

Harleen - Par Stjepan Šejić - Urban Comics
Pourrait-on sauver le Joker ?
Harleen se voit en rédemptrice du Joker.

Killer Croc, Poison Ivy, le Riddler, le Chapelier fou, Mr. Freeze... : la plupart des patients d’Arkham finissent par rapidement ennuyer le Dr. Quinzel qui va alors décider de s’intéresser au plus dangereux patient d’Arkham, un être qu’elle désire confronter autant qu’elle le redoute : Le Joker. Manipulateur vicieux, le Clown prince du crime va réussir à obtenir ce qu’il veut de la jeune psychiatre. Apparaissant comme la seule figure attentive à son bien-être dans une ville hostile, il va petit à petit inverser sa relation, faisant de Harleen Quinzel son valet, son arlequin, sa Harley Quinn.

Créée en 1992 par Bruce Timm et Paul Dini dans la mythique Batman : The Animated Series, Harley Quinn est rapidement devenue un personnage incontournable du Bat-verse, avant de constituer dernièrement un filon pour DC Comics qui exploite - un peu trop ? - le personnage.

Sa relation toxique avec la Joker avait brillamment été décrite par Timm et Dini en 1993 dans le one-shot Mad Love, plus tard adapté dans un épisode mythique de la série animée. En à peine quelques pages, le tandem livre un récit intense, chirurgical, drôle et tragique qui reste l’une des meilleures histoires de Batman.

Lorsque Stjepan Šejić annonça la mise en production de sa mini-série en trois numéros Harleen, on pouvait se demander : à quoi bon ? Que pouvait-on rajouter à l’origine si parfaite de la relation entre Harley et le Joker ?

"Vous croyez à leur réhabilitation ?"

L’artiste croate, qui officie ici en tant que scénariste, dessinateur et coloriste prend le parti de ne pas révolutionner l’histoire, mais plutôt de l’approfondir. Là ou Mad Love était un récit court qui allait directement à l’essentiel, Harleen choisit de prendre son temps pour raconter en détails la catabase du Dr. Harleen Quinzel, de s’attarder en profondeur sur les évènements en abordant un point de vue très clinique et psychologique.

Petit à petit, elle plongea dans la folie...

On suit donc la vie privée de Harleen, l’avancement de ses recherches, on partage ses pensées, ses sentiments et ses fantasmes. Šejić se montre assez juste dans la caractérisation de son héroïne ainsi que du reste des personnages de Gotham. Sa réinterprétation du Joker aux airs de rockstar - il le compare d’ailleurs à David Bowie - est une idée très intéressante, plaçant ainsi vraiment Harley dans un rôle de jeune fan influençable.

C’est cependant sa réinvention du personnage de Harvey Dent, procureur intransigeant de Gotham City amené à devenir le criminel Double-Face qui reste l’une des meilleures idées de ce récit. Habituellement représenté comme un homme idéaliste prêt à tout pour sauver sa ville du crime, Dent apparaît ici comme un homme austère, sécuritaire qui, après des années en fonction ne croit plus la réhabilitation possible pour les criminels et soutien sans réserve des policiers aux méthodes plus que discutables, quelque chose qui résonne étrangement avec l’actualité...

Bien évidemment un récit sur Harley Quinn ne peut se passer de Poison Ivy, future meilleure amie (et amante ?) du personnage.

Tout au long du récit, les trajectoires de Harvey et Harley évoluent en parallèle, jusque dans leurs noms. C’est l’histoire de deux personnages souhaitant venir en aide de manière très différente à Gotham City et ses habitants, et qui finiront tous les deux par sombrer dans l’abîme, l’un par manque d’empathie, l’autre, à l’inverse, par son excès.

Rêve et réalité se confondent...

Enfin, il est impensable de parler de cet album sans s’arrêter sur la partie graphique, à n’en pas douter l’un des points forts de l’ouvrage et un argument de vente massue. En effet, Stjepan Šejić est un artiste notamment connu pour la réalisation de couvertures et, avant que ne germe le projet. Dans son esprit, Harleen n’était que quelques pages dessinées par l’artiste, comme des instants extraits d’une histoire encore inexistante. Comme Harleen, il a été mystifié par son sujet.

Fort d’une mise en page très travaillée, Harleen nous emporte dans son histoire tortueuse où le rêve et l’illusion l’emportent sur la réalité. Là où l’histoire oscille entre le rationnel et le fantastique, le dessin flotte entre des planches réalistes et d’autres plus symboliques. Stjepan Šejić installe une vraie symbiose entre son dessin et son écriture, l’un sans l’autre perdrait tout intérêt.

Voici comment un projet que l’on aurait pu croire bancal va finalement se révèler une belle surprise. Harleen est à conseiller aux fans du Chevalier noir comme aux néophytes qui souhaiterait découvrir l’univers de Gotham City. Cet album ne deviendra peut-être pas un classique mais il constitue une jolie réinterprétation de l’histoire tragique d’Harley Quinn, jeune médecin naïve et idéaliste qui voulant prouver sa théorie ; va ironiquement la réfuter. C’est toute la richesse et le paradoxe de cette personnalité hors normes : C’est en effet par excès d’empathie que Harleen finira par sombrer dans le crime et la folie.

« - Suis-je devenu folle ? - Oui je pense Chapelier. Mais je vais te dire un secret : la plupart des gens bien le sont. » Lewis Carroll.

(par Vincent SAVI)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Harleen - Stjepan Šejić (scénario, dessin & couleurs) - Julien Di Giacomo (traduction) - cartonné - 224 pages - Urban Comics - DC Black Label - 19,00 € - sortie le 12 juin 2020

Contenu VO : Harleen #1-3 (2019) publié par DC Comics.

Illustrations : © DC Comics / Urban Comics

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