Hélène Bruller : « Se moquer, c’est rire du malheur »

17 décembre 2009 5 commentaires
  • Avec sa couverture flashy, Love n’est pas passé inaperçu dans les bacs, ni son héroïne passablement énervée qui, après s’être cherché un mec, cherche l’amour et l’équilibre. Problème : le mec a des amis. Pire : elle en a aussi. Les deux ensemble, cela multiplie les possibilités d’observations vachardes. On n’est pas dans le règlement de compte caustique, juste dans le drôle. Rencontre.
Hélène Bruller : « Se moquer, c'est rire du malheur »
Love de Hélène Bruller
Editions Drugstore

Vous êtes la petite-fille de Jean Bruller, un romancier qui s’est surtout fait connaître à la Libération avec « Le Silence de la mer », sous le pseudonyme de Vercors. Mais aussi un dessinateur célèbre sous son propre nom. Est-ce ce grand-père un peu mythique qui vous amène à la bande dessinée ?

Non, pas vraiment : le goût pour le dessin, on l’a ou on ne l’a pas. Très jeune, je dessinais. J’aimais ça plus que tout. J’avais envie de raconter des histoires. Dès qu’il arrivait quelque chose dans la famille, je le mettais en BD. Dans mon esprit, les gens dessinaient gratuitement. Ceux que j’admirais, selon moi, n’étaient pas payés pour cela puisque c’était un amusement. Ce n’est qu’à partir de 12 ans que je me suis rendu compte qu’on pouvait en vivre. Mon grand-père était dessinateur de BD avant d’être écrivain. Ca m’a servi, car lorsque j’ai dit que je voulais faire l’école des Arts Déco, personne dans ma famille n’a fait la gueule. C’était accepté, sauf par ma mère pour qui il fallait faire un vrai métier : docteur, inspecteur des impôts… Mon père était décorateur. Mes parents avaient déjà une opinion sur ces métiers artistiques, alors que dans d’autres familles, ceux qui déclarent leur envie de faire de la BD affrontent souvent le scepticisme, voire la désapprobation de leurs proches. Mon père était plutôt du genre à me dire : « Mais pourquoi tiens-tu ton pinceau ainsi ? » J’étais contente, car je me sentais soutenue, il y avait de la connivence.

Jean Bruller, alias Vercors
Photo : DR

Votre grand-père était un écrivain, mais aussi un dessinateur.

Mon grand-père était l’écrivain emblématique de la Résistance. La nature de résister est un héritage culturel dans la famille. J’ai l’âme d’une résistante. En ce qui concerne ma vocation, j’ai eu une discussion avec mon grand-père, une seule, juste avant qu’il ne meure. Il a voulu voir mon dossier alors que je venais d’entrer aux Arts Déco. Il l’a regardé… Il faut savoir que mon grand-père écrivait beaucoup pour les autres, mais il n’échangeait pas beaucoup en famille. Ce jour-là, avant que je reparte, il m’a dit « attends-moi ». Et il est revenu avec deux boîtes de Sennelier Frères, le grand fournisseur de matériel de dessin de Saint-Germain-des-Prés. C’était deux magnifiques boîtes en bois. Elles dataient des années 1920, époque à laquelle mon grand-père avait commencé à travailler comme dessinateur. Il me les a transmises en disant « je suis fier de te passer la main ». Cela m’a marquée définitivement.

Son nom était connu de vos professeurs aux Arts Déco ?

Mes profs ne faisaient pas le rapprochement. Ce n’est venu qu’après. Plus petite, oui, on m’a embêtée avec cela. La bibliothécaire me montrait à tout le monde comme « la petite-fille de Vercors ». J’étais pétrifiée de terreur, car j’avais peur qu’elle m’interroge alors que je n’avais rien lu de lui ! Je ne saisissais pas le lien qui pouvait nous unir.

« Le Mariage de Monsieur Lakonik » par Jean Bruller
Paris, Paul Hartmann, 1931, rééd. Angoulême, Centre national de la bande dessinée et de l’image, 2000
Une boite de couleurs Sennelier
Photo : Sennelier. DR

Les études finies, les choses sérieuses commencent. Il faut trouver du travail !

Cela a été la période la plus merveilleuse de ma vie, celle où j’ai connu le bonheur absolu ! Je touchais à tout, je dessinais, c’était la première fois de ma vie que j’avais l’impression d’être chez moi, que je ne m’ennuyais plus, je m’éclatais. Ce fut une révélation. J’ai tout essayé : la gravure, la photo, un domaine dans lequel j’étais exceptionnellement nulle. Il y a tellement de choses à faire qu’à un moment donné, la BD était noyée parmi plein d’autres domaines passionnants

C’est rare de se trouver ainsi, tout de suite, le pied à l’étrier.

J’ai eu une de ces chances ! Le lendemain de mon diplôme des Arts-Déco, je signais un contrat avec Hachette pour une collection de livres pour enfants. Ils m’ont ensuite engagé pour assurer de la direction artistique de certaines collections d’Hachette Jeunesse. Je faisais mes petites BD dans mon coin, mais ça ne marchait parce que ce n’était pas très bon, soyons sincères. Je voulais faire un truc qui plaise, avec une histoire passionnante où il se passe des choses. En réfléchissant, on s’enlève plein de pistes. Puis, j’ai ressorti les BD de ma jeunesse qui avaient une patate folle. Généralement je me foutais de ma sœur aînée ou de mes parents. C’était drôle car c’était fait avec une espèce de rage. Dès que je voulais entrer dans un dessin un peu plus propre, c’était limité. Je me suis aperçue que je ne progressais plus techniquement, surtout que je voulais raconter des histoires de mecs, en fait. Alors, j’ai oublié tout ce que j’ai appris et j’ai décidé de raconter ce que je savais raconter. Mes histoires ne sont pas importantes parce que je vis des choses peu importantes. Elles sont autobiographiques, elles mettent en valeur des souvenirs de ce que j’ai vécus.

Quand on vous lit, c’est souvent un peu vachard. Quand vous décrivez vos amis, ils sont, euh… À propos, vous en avez encore, des amis ?

Mes amis savent que c’est de l’amour ! (Rires) Ne dit-on pas, qui aime bien châtie bien ? En fait, je n’ai pas l’impression de les châtier, j’ai l’impression de leur dire que leurs personnalités ont influé sur ma vie, mes sentiments et j’ai besoin d’en parler aujourd’hui. Cette démarche donne beaucoup d’importance aux gens qui m’entourent. Si ce n’est pas les aimer, ça ! Ils l’ont reçu de la bonne manière, ils sont contents d’être dedans, ils reconnaissent leurs défauts, ils sentent que ce n’est pas fait avec méchanceté. Ils me reconnaissent également. Tout le monde en prend pour son grade.

Le rire est important entre amis ?

Rire c’est vital ! Se moquer, c’est rire du malheur. La moquerie est toujours un peu ironique et dénuée de sentiment. Or, dans le rire, il y a des sentiments. La peau de banane c’est du gag, on a tous un moment où on est ridicules. Plaisanter sur les moments qui me sont difficiles, c’est une façon de refiler mon angoisse, un peu le syndrome de la patate chaude.

Hélène Bruller en novembre 2009
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Zep, votre époux à la ville, dont il est question dans votre album, n’est pas forcément mieux traité que les autres. Lit-il votre travail ?

Zep découvre mes œuvres quand c’est publié. Il me fait lire les siennes sur la fin, car il aime bien avoir un avis féminin. On se fait confiance. Je sais précisément où je vais, alors que Zep a un milliard d’idées à la seconde, il les jette toutes et puis il va faire le tri. Ca l’intéresse d’avoir l’avis des personnes de son entourage en qui il a confiance.

Vous aviez besoin du véhicule de l’autofiction, de ces modèles pour travailler ?

C’est la grande question. C’était un prétexte que ce soient de vraies personnes, ce qui m’intéresse ce sont les caractères. Tout le monde a un hyperactif chez soi. Que ce soit la marraine de mon fils, cela m’aidait à entrer dans le personnage, pour que ce soit plus vrai.

Vous redoutez la réaction de vos proches ?

J’ai juste l’intention d’exprimer ce qui chez moi doit sortir. Je vais sûrement être surprise de ce qu’on va me dire. Le seul calcul dans ces moments-là, c’est le nombre de pages que j’ai à produire et de faire le tri dans mes émotions pour ne conserver que les choses qui me font rire.

"Love" de Hélène Bruller - Planche 1
Ed. Drugstore

Il y a un côté « sociologique » qu’on retrouve chez Bastien Vivès comme dans les Frustrés de Bretécher. Elle vous a influencé ?

Et pas qu’un peu ! C’est LA Bretécher ! (rires) On a tous le même point commun, ce petit pathos : le sentiment d’être des extraterrestres. On a tous ressenti ce sentiment « mais pourquoi les autres ont-ils l’air ausi solides face à ce qui leur arrive ? Pourquoi suis-je submergée à chaque fois qu’il m’arrive quelque chose ? ». J’avais l’impression d’être mille fois plus sensible que les autres, que j’avais un handicap que j’allais traîner, que je ne ressemblais à personne. Du coup, le besoin de communiquer se faisait sentir. Plus je rencontre des personnes qui me disent qu’elles aiment mes albums, plus je me sens « terrestre ». C’est le regard des lecteurs, qu’il soit bon ou mauvais, qui me donne l’impression de faire partie de cette planète. Petite, j’avais l’impression d’avoir une « mission » -c’est le terme juste, il n’y a aucune notion de grandeur là-dedans– il fallait que je fasse quelque chose pour que ma place soit « officielle » ! C’est la motivation générale d’un artiste. Si les albums de Bastien Vivès avaient existé durant ma jeunesse, ils m’auraient fait du bien à l’instar de ma lecture de Bretécher.

Propos recueillis par Didier Pasamonik et Laurent Boileau

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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- Je veux le prince charmant
- Les autres filles ... et leurs mecs
- Hélène Bruller est une vraie salope

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5 Messages :
  • Hélène Bruller : « Se moquer, c’est rire du malheur »
    19 décembre 2009 23:11, par Oncle Francois

    Je ne savais pas que Madame Hélène Zep-Bruller était la petite fille de Jean Vercors, écrivain mémorable du Silence de la mer (livre où une famille française est obligée d’accepter d’accueillir la présence d’un officier allemand pendant la sinistre période de l’Occupation. L’officier allemand est courtois, poli et correct, mais le personnage principal français oppose à ses tentatives d’ouverture de dialogue un mur de silence. Lecture recommandée !).

    En revanche, j’avais oublié (nul n’est parfait !!) que son grand père avait aussi été un excellent dessinateur d’humour !!

    Une petite question pour finir : est il prévu que Hélène Bruller vienne dédicacer prochainement dans les Ardennes ? Je serai heureux d’obtenir un dessin dédicacé de sa main, et aussi de pouvoir faire sa connaissance dans des circonstances agréables.

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    • Répondu par Flupke le 20 décembre 2009 à  19:54 :

      Le mot « petite-fille », avec le sens qu’il a dans ce billet, s’écrit avec un trait d’union.
      C’est autre chose qu’être la « petite fille » - sans trait d’union - de quelqu’un...
      Si les traits d’union disparaissent, la langue française sera de plus en plus minée par les ambiguïtés et les confusions.
      (Le billet est très intéressant, comme toujours. Bien à vous.)

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      • Répondu par Oncle Francois le 23 décembre 2009 à  19:48 :

        Vous avez raison bien sûr. Toutes mes petites-filles ne sont pas de petites filles, il y en a qui sont déjà grandes. Je dois dire que j’ai parfois tendance à poster mes messages sans prendre le temps de les relire ce qui peut expliquer leurs nombreuses incorrections. De plus, même la presse quotidienne est truffée de coquilles, erreurs d’hiver et d’été. La bonne orthographe se perd, et ce n’est pas le développement rapide des SMS-MST qui va enrayer le mouvement, j’en ai bien peur !

        Merci pour votre compliment qui me réchauffe le coeur en ces temps glaciaires. Je vous donne rendez-vous sur mon blog si vous appréciez ma prose (et mes commentaires sur la bonne BD). Cordialement !

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  • Revenons au livre !

    Comme disait le journaliste d’ACTUA BD pour l’album "H.B. est une salope" :

    "A lire ou à offrir, qu’on aime ou pas la bande dessinée, les situations sont tellement universelles et bien traitées qu’on ne peut rester insensible !"

    C’est juste génial : pour ceux qui se lassent vite comme moi des autobio pleurnichardes et à courte vue de bisounours trentenaires, ou celles issues de génies névropathes cultivés et suffisants, lisez ces concentrés de regards acides et perçants sur nous et nos contemporains.

    Lauzier et Brétécher me manquent un peu, vive Hélène Bruller !

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    • Répondu par Christian le 18 avril 2012 à  17:17 :

      Bonjour Seriez vous interesser par un dessin original 1933 de Jean BRULLER Cordialement

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