Hergé : la double célébration

31 mai 2019 10 commentaires
  • À l'occasion des célébrations qui marquent le 112e anniversaire de la naissance d'Hergé, les 90 ans de Tintin et les 10 ans du Musée Hergé, deux inaugurations de statues immortalisant Georges Remi ont eu lieu à Bruxelles et sa banlieue.

Il y a dix ans, une grande marque française du luxe faisait le buzz en utilisant l’image d’un Alain Delon trentenaire dans une publicité pour leur parfum. Il s’agissait d’une photo prise en 1966 par Jean-Marie Périer, qui célébrait la beauté animale et intemporelle de l’acteur aujourd’hui âgé de 83 ans. Cette légende du 7e art a vu son image s’écorner du fait de controverses nées de sorties médiatiques jugées racistes, homophobes ou sexistes. La récente polémique faisant suite à la remise d’une Palme d’or pour sa carrière durant le 72e Festival de Cannes est un nouvel exemple des réactions que l’homme a suscitées.

Tout comme Delon, Hergé compte parmi les légendes de son art et, de la même façon que l’acteur français, l’image de l’auteur belge est entachée d’un certain nombre de polémiques. D’une part celle entourant Tintin au Congo, un album jugé raciste et colonialiste par ses détracteurs, et d’autre part sa collaboration au Soir volé pendant la Seconde Guerre mondiale [Le quotidien bruxellois était alors sous séquestre allemand. NDLR.], choses largement documentées et qui ont fait grand bruit. C’est, si l’on ose l’écrire, la “légende noire” d’Hergé...

Le parallèle entre les deux icônes ne s’arrête pas là : saviez-vous qu’Alain Delon avait publiquement manifesté contre la modernisation du look de Tintin ? Un article du site Tintinomania nous le rappelait récemment.

Nous pourrions nous amuser de ce rapprochement, mais là n’est pas le sujet. Nous entendons ici questionner la place que nous accordons aujourd’hui au parcours de l’artiste ou son œuvre monumentale alors qu’en ce mois de mai qui s’achève, il est doublement célébré. D’abord le mercredi 22 mai, jour de son anniversaire et des dix ans du Musée Hergé à Louvain-la-Neuve. Ensuite, le mercredi 29 mai à Bruxelles, plus précisément dans la commune qui l’a vu naître et grandir : Etterbeek. À l’instar de la publicité utilisant l’image d’Alain Delon, c’est un Hergé dans la force de l’âge qui est représenté dans ces deux sculptures.

Hergé dans le quartier de son enfance

C’est le 22 mai 1907, il y a cent-douze ans, que Georges Remi vit le jour, au numéro 25 de la rue Cranz, aujourd’hui dénommée rue Philippe Baucq, dans la commune bruxelloise d’Etterbeek. Au cours de son enfance, la famille Remi a déménagé à cinq reprises et toujours dans le même quartier, plus précisément autour de la place de Theux. Logiquement, c’est donc cette place qui vient d’être choisie pour accueillir un buste d’Hergé réalisé en 1958 par le sculpteur belge Nat Neujean, décédé l’année dernière.

C’est donc son fils, Bertrand Neuman, qui s’est exprimé devant les journalistes. Il confie que son père était particulièrement fier de cette sculpture, car Hergé n’aimait pas trop poser, ni même être photographié. L’auteur de Quick et Flupke considérait que c’était ses personnages qu’il fallait montrer et non leur créateur. La réalisation de cette œuvre fut donc difficile pour Neujean : il était obligé d’aller à l’essentiel pour réussir à capter correctement le Hergé de 1958, c’est-à-dire « un homme très anxieux, parfois un peu déprimé et qui cherchait la perfection ». Finalement, cette œuvre plut au modèle, qui en commanda une copie au sculpteur la même année.

Hergé : la double célébration
Fanny Rodwell et Vincent De Wolf, le bourgmestre (maire) de la commune d’Etterbeek, inaugurent un buste de Hergé, réalisé par Nat Neujean
Photo © Viviane Vandeninden

De son côté, le bourgmestre (maire) d’Etterbeek, Vincent De Wolf, a expliqué que la place de Theux était rebaptisée « place Hergé » pour l’occasion et que toutes les rues environnantes avaient été symboliquement rebaptisées au nom des personnages des aventures de Tintin.

De Nat Neujean à Tom Frantzen

L’œuvre créée par Tom Frantzen est une réponse à un autoportrait d’Hergé, qui s’était représenté l’air agacé et victime de ses créatures (voir l’illustration ci-contre), comme le sculpteur belge nous l’expliquait pendant la conférence de presse : « J’ai voulu placer la sculpture à l’intersection de trois sentiers : celui de l’entrée principale, celui du parking et celui qui mène au restaurant. Lorsque l’on se dirige vers sa statue, on voit qu’Hergé dessine. Si on continue de s’approcher, on a l’impression qu’il nous dessine. Et si on se tient très proche de sa statue, on a l’impression qu’Hergé sourit en nous dessinant. J’ai aussi voulu reconstituer le petit monde d’Hergé, tout en créant une sculpture interactive grâce au jeu convergeant des regards. On le voit à sa posture, le chat vient juste de sauter sur les épaules d’Hergé. L’animal se place en position d’observation du travail que réalise son maître. L’auteur est assis sur son œuvre pendant qu’il réalise son dessin. J’ai voulu ainsi évoquer le fait qu’Hergé dessinait partout, toujours d’une manière curieuse et amusée. Le déclic m’est venu d’un dessin dans lequel il s’était représenté accablé par Tintin tenant une cravache. Ce dessin illustrait le trop-plein de travail sous lequel était submergé l’artiste bruxellois. C’est pour cela que ma statue représente un Hergé décontracté, entouré de Tintin et Milou, qui observent de manière bienveillante son dessin ».

Autoportrait d’Hergé.
© Moulinsart

Si le nom de Frantzen est peu connu des tintinophiles, son œuvre par contre accompagne le quotidien des Bruxellois depuis plus de trente ans. Certaines de ses créations se retrouvent même au Japon ! Parmi les sculptures les plus connues, citons le Vaartkapoen à Molenbeek ; Het Zinneke dans le centre-ville ; ou encore The Congo I presume, une composition réalisée en 1997 et située dans le parc du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, une commune de la banlieue bruxelloise. En plus de représenter le buste du roi Léopold II et quelques animaux typiques de la faune congolaise, cette œuvre présente surtout des guerriers congolais aux pieds coupés, témoignage de la brutalité de la colonisation au temps de l’État Indépendant du Congo. Plus récemment, Tom Frantzen a réalisé L’Envol, une statue-hommage à Jacques Brel, située elle aussi dans le centre-ville bruxellois.

Le natif de Watermael-Boitsfort témoigne dans son travail d’un fort éclectisme qui ne nuit cependant pas à une identité forte. L’Administrateur délégué de la société Moulinsart, Nick Rodwell, nous a expliqué comment il a rencontré Tom Frantzen : « C’est grâce à des amis que nous avons été introduits à Tom Frantzen, mon épouse et moi. Nous l’avons trouvé très créatif et très drôle, à l’image des statues qui composent l’exposition que nous lui consacrons. Nous cherchions un projet pour célébrer les dix ans d’anniversaire du musée et voilà le résultat. »

De droite à gauche : Anne Eyberg (Directrice du Musée Hergé), Tom Frantzen (sculpteur), Viviane Vandeninden (Attachée de presse du Musée Hergé) et Fanny Rodwell (Présidente du Musée Hergé)
Photo © Christian Missia Dio
Nick Rodwell, Administrateur délégué de la société Moulinsart et Jean-Paul Vancoppenolle, qui assiste Sophie Tchang lors des installations d’expositions.
Photo © Christian Missia Dio
Benoît Mouchart (Directeur éditorial BD des Éditions Casterman) et Didier Platteau (Directeur éditorial des Éditions Moulinsart)
Photo © Christian Missia Dio

Inauguré en 2009 sur un terrain jouxtant le Parc de la Source, dans la ville universitaire d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, le Musée Hergé est une création de l’architecte Christian de Portzamparc, fondée sur un scénario muséographique de Joost Swarte. Ce bâtiment aux lignes modernes propose huit salles d’exposition ainsi que de nombreux événements autour de l’œuvre d’Hergé. Le musée a aussi renforcé de nombreuses collaborations avec les autres musées et structures patrimoniales de la région. En 2015, le Musée Hergé a reçu son cinquième « Soleil » (label de qualité équivalent des étoiles du Guide Michelin) de la part du Commissariat Général au Tourisme de la Région Wallonne. Grâce à lui, et à Fanny Rodwell, le nom d’Hergé continue à scintiller au firmament de la culture européenne.

Photo © Christian Missia Dio
Photo © Christian Missia Dio
Quelques sculptures de Tom Frantzen. Expo à voir au Musée Hergé jusqu’au 19 août 2019.
Photo © Christian Missia Dio
Documents
Hergé par Tom Frantzen Tintin et Milou admire le dessin de leur créateur Hergé est assis sur une pile de ses albums BD On arrive à lire les titres des albums sur la tranche des livres.

Voir en ligne : Découvrez le site du Musée Hergé

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : la statue d’Hergé réalisée par Tom Frantzen

Exposition Tom Frantzen
Du 22 mai au 19 août
Musée Hergé
Rue du Labrador, 26 - B-1348 Louvain-la-Neuve
Tél : +32 10 488 421 - Fax : +32 10 455 777
Email : info@museeherge.com

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10 Messages :
  • Hergé : la double célébration
    31 mai 16:50, par Denis

    Hergé est né en 1907, nous sommes en 2019, il devrait s’agir du 112 ème anniversaire de sa naissance, non ?

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 31 mai à  17:22 :

      Évidemment. L’auteur de l’article copiera 112 fois la date de naissance d’Hergé pour lui apprendre à compter ;)

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    • Répondu par Christian Missia Dio le 31 mai à  18:47 :

      Bonjour/Bonsoir Denis.
      Merci pour votre vigilance. Nous avons corrigé l’erreur.
      Bàv.

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      • Répondu par Philippe Fontaine le 1er juin à  09:14 :

        Bonjour Christian Missia Dio, "C’est le 22 mai 1907, il y a cent-deux ans" : je ne vois pas ce qui a été corrigé...

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        • Répondu par Philippe Fontaine le 1er juin à  12:20 :

          Cette fois tout est en ordre. Merci pour cet article, excellent, comme toujours.

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  • Hergé : la double célébration
    31 mai 17:28, par Sergio salma

    Double ? ! Je dirais triple.

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    • Répondu par Christian MISSIA DIO le 1er juin à  09:42 :

      "Double", en référence aux deux inaugurations de sculptures : le buste de Neujean et la statue de Frantzen.
      Bàv

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  • Hergé : la double célébration
    31 mai 18:25, par Jeff Jefferies

    Allez, corrigeons vite ce "ayant décédé" bien moche !

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  • Hergé : la double célébration
    1er juin 09:11, par Philippe Fontaine

    Bonjour. Ce n’est pas Bertrand Neuman à gauche de Nick Rodwell, c’est Jean-Paul Vancoppenolle, qui assiste Sophie Tchang lors des installations d’expositions.
    Philippe

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    • Répondu par Geraud le 3 juin à  20:52 :

      (inutile de publier) :
      Sur l’antépénultième photo, c’est plutôt "de gauche à droite" que "de droite à gauche" me semble-t-il.

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