Hergé, vingt ans après

3 mars 2003 0
  • Le 3 mars 1983, pour la première fois dans l'histoire de la bande dessinée, la disparition de l'un de ses créateurs éclipsait tout le reste de l'actualité. Les radios interrompirent leurs émissions pour annoncer l'événement, les télévisions prolongèrent les journaux par des dossiers spéciaux, les quotidiens lui consacrèrent des pages durant plusieurs jours, Libération publia un numéro intégralement illustré de dessins extraits des albums d'Hergé, et durant les semaines qui suivirent, nombre de publications sortirent leurs propres éditions spéciales. Parfois totalement improvisées et truffées d'erreurs (Le Vif), parfois vraiment réussies ((A suivre)).

Contrairement à ce qu’il se passe généralement, cet intérêt pour un auteur disparu ne décrut jamais. En vingt ans, nombre de livres ont été écrits sur l’œuvre d’Hergé. Des scandales ont émaillé la reprise de la gestion de son patrimoine. Et, alors que la quasi-totalité des auteurs de sa génération ont sombré dans l’oubli, on continue, chaque mois, à parler de lui. Une comédie musicale a été créée. On parle de l’adaptation de son œuvre au cinéma, par l’un des réalisateurs les plus populaires. On envisage de lui consacrer un musée. Des rues portent son nom. Des journaux continuent à réaliser des éditions spéciales que l’on s’arrache. Des éditions pirates paraissent. Des pastiches contribuent à enrichir la perception de son univers. Et même si le personnage d’Hergé a été contesté par le biographe Pierre Assouline, si Benoît Peeters, son principal hagiographe du début des années 80, a dressé un portrait plus réel du véritable personnage qu’il était, déboulonnant la statue immaculée que tout le monde avait contribué à dresser lors de son décès, Hergé continue à fasciner. Et l’on continue à lire Tintin. Toutes générations confondues.

C’est que la qualité de ses livres, la densité de ses récits, l’humanité de ses personnages, en font l’une des plus grandioses œuvres de toute l’histoire de la bande dessinée. L’une des rares qui ne soit que partiellement atteinte par l’érosion du temps. Certes, "Tintin au Congo" est daté. Mais en contrepartie, les cycles de l’aventure lunaire, du trésor de Rackham le Rouge, du temple du soleil, des petits bijoux comme "L’Affaire Tournesol" ou "Tintin au Tibet", sans oublier le magistral "Bijoux de la Castafiore", sont intemporels et apportent, à chaque lecture et relecture, leur lot de suprises et de bonheur. Hergé est devenu un classique. Une œuvre que l’on se passe de génération en génération. Au même titre que "Le Petit Prince", "Les Trois Mousquetaires" ou "L’île au Trésor".

Hergé, vingt ans après sa disparition, est plus vivant que jamais. Il a résisté à l’usure du temps, à l’affadissement de la perception de son œuvre par son adaptation en dessin animé, aux critiques virulentes et pas toujours justifiées (les pastiches de Jan Bucquoy, par exemple, critiquant l’a-sexualité de Tintin, oubliant de resituer l’œuvre dans son contexte historique et social) qui n’ont pas manqué. Il reste un sujet de polémique, émotionnel, comme le démontrent les réactions à la gestion de son œuvre par Nick Rodwell. Si Tintin n’avait pas fait partie de notre culture, de notre patrimoine et de nous-mêmes, cette gestion serait passée inaperçue. Qu’elle choque est une preuve que Hergé, fondateur de la bande dessinée moderne, a créé un personnage auquel nous nous sommes identifiés étant enfants, mais que nous nous sommes en plus approprié. Tintin est une partie de notre enfance. Et cela, les cabinets d’avocats de Moulinsart et leurs lettres de menaces qu’ils sont si prompts à dégainer, ne pourront jamais nous l’enlever.

(par Patrick Albray)

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