Hermann : " Je ne me prends pas pour un artiste !"

16 novembre 2007 1 commentaire
  • Avec son franc-parler habituel, {{Hermann Huppen}} nous parle d'{Afrika}, le nouvel album qu’il vient de signer au Lombard. L’auteur met en scène le continent africain. Une Afrique somptueusement belle de par la richesse de ses paysages et de sa faune. Mais aussi un continent miné par les magouilles politiques…

Dario est garde dans un parc naturel africain. L’homme n’a de cesse de protéger les magnifiques animaux qui y évoluent. Une tâche sans fin lorsque l’on sait que sa réserve est continuellement pillée. Des animaux sont régulièrement retrouvés morts. Dario accepte qu’une journaliste l’accompagne sur le terrain afin de rendre compte de la barbarie de certains hommes à l’égard des animaux. Ils passent devant un campement d’opposants. Le lendemain, le duo découvre que ce camp a été bombardé. La journaliste houspille Dario Ferrer pour se rendre le l’autre côté de la berge pour y photographier le désastre... Rencontre avec le créateur de cet album engagé.

Hermann : " Je ne me prends pas pour un artiste !"L’âge avançant, vous devenez de plus en plus prolixe : Vous avez publié trois albums cette année-ci : Un Jérémiah, La Vie exagérée de l’homme de nylon, et ce mois-ci Afrika…

Je ne recherche pas à être productif ! Mon métier est un échappatoire, une manière d’oublier la banalité de l’existence. Cette fuite est devenue une drogue. Et il n’y a rien à faire : il faut que je me drogue tout le temps ! Je préfère ce type de drogue à l’alcool ou la cocaïne.
La Vie exagérée de l’homme de nylon a été réalisé en un an et demi, entre deux albums. J’interrompais mon travail pendant une poignée de jours pour dessiner cette histoire. Mon graphisme, dans ce livre, n’est pas aussi développé que mes autres albums. Mon style y est relativement simple. Ce genre d’humour ne peut pas supporter un dessin trop compliqué. Si le graphisme est trop riche pour ce type de récit, cela nuit à la narration… Ce n’est pas pour rien que la BD humoristique est généralement dessinée avec un graphisme assez simple. Il ne faut pas détourner le lecteur du gag, de l’humour.

C’est la première fois que vous revenez à l’encrage depuis des années …

Ce n’est pas le même encrage. Je travaillais de manière plus sophistiquée auparavant. Mon trait était plus riche. Ce n’est pas un véritable retour. Mais j’envisage de dessiner à nouveau, ne fut-ce qu’un album, au trait. Comme je ne faisais auparavant. Mais j’hésite encore…

Extrait de "Afrika".

Afin de voir si votre trait a évolué ?

Oui. Je ne le traiterais pas de la même manière. Mais comment ? Je n’en sais encore rien. J’ai beaucoup d’envies, et le temps est ce qu’il est … J’ai encore envie de raconter tellement d’histoires que j’ai du mal à quitter mes rails principaux pour aller sur une voie parallèle. Par exemple, cela fait des années que j’aimerais créer mes propres personnages en sculpture en trois dimensions. Aucun sculpteur ne m’a épaté jusqu’à présent dans la réalisation des objets 3D autour de mes personnes. Je ne me suis jamais dis : « Tiens, c’est mon personnage ». Cela m’agace. Mais bon, tout cela demande du temps : il faut se renseigner, apprendre, avoir le matériel, etc.

Vous disiez que vous produisiez pour éviter d’affronter la réalité. N’avez-vous jamais eu envie d’écrire un récit plus personnel, de vous raconter…

Je suis en train de compiler différents souvenirs d’enfance. Mon fils m’y pousse. J’ai envie de les mélanger avec des éléments qui ne seraient pas totalement autobiographiques. C’est sur un coin de ma table, mais je n’ai pas encore terminé de les écrire. Je suis curieux de voir ce que cela va donner…
J’avais six ans et demi lorsque la Deuxième Guerre mondiale s’est arrêtée. Je connais l’odeur des corps qui pourrissent, l’état des maisons en ruines, etc. Et puis, ma scolarité s’est passée à la campagne, en marge de celle d’aujourd’hui. J’ai vécu dans un univers totalement différent de la vie actuelle, qui serait intéressant de traiter.
D’un autre côté, il y a tellement d’ouvrages autobiographiques… Ce livre, s’il existe, ne sera-t-il pas lassant ? Je n’aime pas trop le nombrilisme.

Extrait de "Afrika"

Vous travaillez régulièrement avec Yves H, votre fils. Qu’est ce qui différencie son écriture de celle de Greg ou Van Hamme…

Il instaure un climat qui lui est propre. Une ambiance dans laquelle je rentre d’ailleurs parfois avec une certaine réticence. Mais dès que j’ai dessiné une douzaine de planches, je me rends compte à quel point son propos est pertinent et que son récit tient. Son texte est plus classique que le mien. Il ressemble un peu à celui de Jean Van Hamme. Il n’a pas la chimie de la langue, la couleur, que je peux avoir. Mon écriture est plus colorée, plus dense. Yves est plus classique, mais je ne vous cache pas que de temps en temps, je modifie l’une ou l’autre phrase pour les rendre plus juteuses.
Je n’ai jamais retouché les textes de Greg. Ses idées n’étaient pas toujours prodigieuses, mais ses textes étaient savoureux. Je me souviens encore de la première fois où l’ont m’a donné un Achille Talon. Je suis tombé de ma chaise tellement je riais.

Parlons de Afrika, votre nouveauté, qui sort ces jours-ci dans la collection Signé du Lombard. Pourquoi avez-vous souhaité parler de l’Afrique alors que vous n’y avez jamais mis les pieds ?

Minute ! Il y a assez de documents et de reportages à portée de main. Sans parler des personnes que vous rencontrez, et qui vous parlent de leurs expériences. Il n’est donc pas obligatoire d’y avoir vécu … Même si vous allez dans les réserves naturelles, vous devez chercher les animaux. Ils ne sont pas là à vous attendre derrière un grillage. Alors que des documentaires sur l’Afrique, il y en a tous les jours à la télévision. Des gens m’ont raconté assez de récits sur cette région. Certains d’entre eux ont même fait partie de l’armée. Je me suis permis d’aborder cela. Bien sûr, de manière superficielle. Ce n’est qu’une histoire de cinquante-deux pages…

Extrait de "Afrika"

Vous développez pourtant le contexte politique …

Je n’apporte rien de neuf ! Afrika est basé sur des éléments qui m’ont été confiées par des Occidentaux ayant vécu en Afrique. Je les ai recoupés avec des articles de presse. Écoutez les nouvelles : l’être humain est une monstruosité. Bien sûr, certaines personnes sont magnifiques, mais nous sommes gérés par des gens monstrueux ! L’homme n’est pas améliorable. A notre époque, compte tenu des moyens de communication, nous sommes au courant de ce qui se passe à travers le monde. Ces informations ne durent qu’un temps. Regardez la Birmanie, on n’en parle plus beaucoup. L’horreur est partout, constamment. Est-ce pire qu’avant ? Je n’en sais rien.
Mon récit n’est pas moralisateur. Je ne suis pas une ONG en croisade ! J’ai un certain plaisir à montrer l’humain tel qu’il est, et de lui mettre son nez dans son caca. J’éprouve une sorte de plaisir, presque malsain, de lui dire : « Arrête de te regarder dans le miroir, de te peigner, de te brosser, tu n’es vraiment pas beau… ». Quand on prétend qu’il y a un Dieu de bonté au dessus de nous, il y a des coups de pieds au cul qui se perdent…

Dario semble désabusé par rapport à son combat contre les contrebandiers. Ceux-ci tuent tous les jours des animaux dans sa réserve…

Il n’est pas désabusé. Il sait que c’est un combat qui se renouvèle sans cesse. S’il était désabusé, il aurait arrêté. Il veut rester en Afrique, alors que sa compagne ne rêve que d’une chose : aller en Europe. Les Africains veulent venir chez nous, comme nous nous voulions aller aux Etats-Unis à une certaine époque. J’ai immigré en Amérique du Nord, et je suis vite revenu (Rires). L’Amérique est plus dans votre tête que dans la réalité !
La compagne de Dario rêve d’aller en Europe. Il pourrait tout quitter pour lui faire plaisir. Mais il aime profondément la réserve, les animaux sauvages, etc…

Il me semble avoir lu que vous envisagiez de redonner vie un jour, à Barney Jordan, le fidèle compagnon de Bernard Prince…

J’aimerai réutiliser ce personnage. C’est le plus intéressant de la série. D’autant plus que le monde ne se prête plus au type d’aventurier, naviguant sur son bateau, qu’était Bernard Prince. Notre terre est devenue trop petite, et les zones vierges se font rares. Et puis, franchement, je dois vous avouer que je n’ai jamais accroché à l’association entre Bernard Prince et un enfant, Djinn. Barney m’était plus sympathique…
On ma proposé de reprendre Comanche. Si je devais un jour accepter, je modifierai certaines choses. Nous ne sommes plus à l’époque des films hollywoodiens à la John Wayne. Je n’ai jamais beaucoup accroché à cela ! Heureusement que les chevaux jouaient bien (Rires). Comanche est dans la lignée de ces films. Pour ma part, je préfère le western documenté, comme j’ai pu en faire dans « Pourquoi on a tué Wild Bill ». Ce récit correspond à la réalité de l’époque !

Extrait de "Afrika"

Quels sont les genres que vous avez encore envie de traiter ?

Si j’avais une envie très forte, je la suivrais sans aucun problème ! J’ai l’avantage d’avoir une liberté totale, et de pouvoir changer facilement d’éditeur. Même si j’essaie de donner mes récits à tout le monde… Je suis libre et ne dois pas parler pendant des heures de mes projets à mes éditeurs. Je n’ai jamais déçu un éditeur en lui donnant un travail bâclé. Je suis un consciencieux. Je ne me prends pas pour Picasso. Je suis un artisan ! Même si parfois j’arrive à faire un peu mieux que de l’artisanat, je ne me prends pas pour un artiste. Il y a beaucoup de dessinateurs qui se prennent pour des artistes. C’est leur droit, et peut-être ont-ils raison ! Mais moi, je fais un travail d’artisan. Même si mon boulot qui requiert énormément de sensibilité.

Le prochain album de Jeremiah qui paraîtra en janvier prochain, porte le titre « Esra va très bien »… Vous levez enfin le voile sur ce que le cheval de Kurdy est devenu ?

Pas vraiment ! Je l’ai laissé dans un home pour vieux chevaux rhumatisants. Kurdy a reçu une lettre d’une amie qui mentionne que son cheval va très bien. Cette lettre est accompagnée d’une photographie. Celle-ci montre le cul d’Esra (Rires). C’est ironique… Le reste du récit n’a rien à voir avec Esra. Mais je réintroduis un court instant le souvenir d’Esra. Et encore dans un contexte conflictuel. Esra est furax car elle a été abandonnée par son maître…

Mais pourquoi ce titre si celui-ci n’a rien à voir avec l’histoire ?

Je m’en fous ! J’en ai marre des titres qui sont trop liés au récit. J’aime les titres ambigus, qui vont un peu sur le côté… La plupart d’entre eux sont tellement stupides. Je pense souvent aux titres que Boris Vian donnait à ses livres. L’un de ses meilleurs livres s’appelait « Un automne à Pékin ». Le récit n’avait strictement rien à voir avec l’automne ou Pékin.
Greg avait l’habitude des titres « pompiers ». « Furie Rebelle » par exemple. Cela ne veut rien dire (rires). Sans parler de la grandiloquence du « Ciel est Rouge sur Laramie »... Je n’étais jamais content de ses titres…

Quels sont vos projets ?

J’ai commencé à dessiner un one-shot en deux volumes pour les éditions Dupuis. Mon fils a scénarisé ce récit de piraterie qui se passera en 1720/1730. Yves a délibérément choisi un titre classique et ronflant : « Le Diable des Sept Mers ». Ce sera une histoire de boucaniers et de corsaires. Ne me posez pas plus de question, je n’en connais pas la trame. Je fais confiance à mon scénariste. Jamais je n’ai demandé à Greg des détails sur la suite de ses histoires…

(par Nicolas Anspach)

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Lire également sur actuabd.com :

- Hermann à livre ouvert (Mars 2007) :
- La chronique du T27 de Jemeriah (Février 2007) ;

Lien vers le site officiel d’Hermann

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Illustrations (c) Hermann, Le Lombard. Sauf mention contraire.
Photo (c) Nicolas Anspach - Reproduction Interdite sans autorisation préalable.

 
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1 Message :
  • Je reste à chaque fois sidéré par l’impression de fluidité et de mouvement que dégage son trait (même pour des animaux africains, aux proportions peu évidentes à retranscrire). Hermann ne se prend pas pour un artiste, mais il est alors sans conteste un brillant artisan.

    Un regret : qu’il ait laissé tomber les Tours de Bois-Maury. Un souhait : qu’il accepte de collaborer à des one-shots du type XIII ou Blueberry.

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