"Hi, my name is Brian. Brian K. Vaughan"

25 novembre 2016 2 commentaires
  • Brian K. Vaughan est indéniablement l'un des scénaristes les plus en vue de l'industrie américaine de la bande dessinée. Et ce d'autant plus qu'il oscille entre production indépendante et comics mainstream. En France le mois dernier Urban Comics avait accompagné sa venue de la parution de trois nouveautés de l'auteur: "The Escapists", "Paper Girls" et le tome 6 de "Saga".

Nous l’avions interviewé en 2015, en compagnie de Fiona Staples, dessinatrice de Saga, et lui avions consacré déjà un article sur le tour pris par sa carrière ses dernières années. Mais le phénomène continue de prendre de l’ampleur et nous voilà, en cette fin 2016, avec pas moins de trois nouveautés du scénariste !

"Hi, my name is Brian. Brian K. Vaughan"
Les trois nouveautés de Brian K. Vaughan

Trois nouveautés certes, mais différentes dans leurs visée, dans leur format et dans leurs procédés : une mini-série en un seul volume qui se veut presque exercice de style, le lancement d’une nouvelle série que l’on pressent au long cours et un nouvel opus de sa série phare, Saga. Mais avec toujours de même souci de coller à la réalité des personnages et situations à travers le biais de la fiction et du fantastique, et cette même volonté de peindre la diversité de notre monde, richesse souvent invisibilisée dans les comics et à laquelle Brian K. Vaughan s’attèle à donner droit de cité.

The Escapists, une réflexion passionnée sur la production des comics

Engouffrant tout son héritage pour ressusciter une légende oubliée de l’Âge d’Or des comics, et adulée par son défunt père, The Escapist, Maxwell Roth tente une carrière de scénariste. Mais il doit faire face aux difficultés du milieu et au regard de fans qui voient d’un mauvais œil cette modernisation d’une idole de leur enfance.

Fiction autour d’un héros oublié : The Escapist !
© Dark Horse

Brian K. Vaughan s’inspire là du roman de Michael Chabon Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay, qui valut à son auteur le prix Pullitzer en 2001. Hommage à la passion qui anime les auteurs de comics, ce volume interroge le lien entre industrie mainstream et production indépendante aux Etats-Unis, dans ce microcosme si particulier de la bande dessinée. Et à ce titre, le personnage du lettreur se révèle particulièrement bien trouvé.

L’atelier de nos héros créateurs de comics
© Dark Horse

Démultipliant les mises en abyme, The Escapists élabore une parabole sur l’imagination créatrice et métaphorise, à travers son titre, la posture à adopter par l’auteur qui souhaite faire sa place dans l’univers du comics. Devenir un maitre de l’évasion, c’est ainsi savoir échapper à la mainmise des majors qui pourrait brider la créativité, mais aussi parvenir à se libérer des patronages et figures tutélaires trop pesants pour s’affirmer en tant qu’individu et véritable auteur.

Version moderne du héros
© Dark Horse

Le titre se caractérise en outre par un travail graphique recherché puisque différents dessinateurs se relaient selon la nature du récit : outre les aventures de Maxwell qui servent de cadre à l’ensemble, on trouve différentes versions de The Escapist, et notamment celle imaginée par notre héros. Un mélange des styles stimulant qui densifie la lecture et lui octroie une portée réflexive discrète mais bien réelle.

Le volume est complété par une surprenante préface de Michael Chabon et par une série de couvertures des numéros de la série réalisées par de grands noms tels Frank Miller, James Jean, Paul Pope ou encore Alex Ross. C’est dire si l’ouvrage occupe une place singulière dans le paysage actuel du comics.

Etonnante passage témoignant du travail en cours, où les héros du récit principal discutent par le biais des bulles des personnages qu’ils sont en train de réaliser
© Dark Horse

Paper Girls, retour vers le futur des années 1980

Les années 1980 reviennent à la mode, effet nostalgie, vintage ou générationnel. Et dans le sillage du trentième anniversaire de Retour vers le futur l’an dernier, nous avons pu découvrir diverses œuvres rendant hommage à cette période. Côté comics, nous avons eu droit au très réussi Deadly Class de Rick Remender, ou au plus anecdotique The Goners qui lorgnait du côté des Goonies. Et la plus impressionnante synthèse de ce mouvement s’est manifestée dans la récente série télé événement Stranger Things.

Découverte d’une drôle de machine
© Vaughan / Chiang

D’une certaine manière, Paper Girls creuse lui aussi le filon, mais à la sauce Vaughan. La bande d’ados de la bourgeoisie blanche américaine cède la place à une bande de filles d’origines et confessions différentes. De même, les romances débordent le cadre de l’amourette hétérosexuelle. Et la bascule vers le fantastique et l’aventure adopte une échelle globale et collective, et non restreinte et individuelle, conduisant le récit à se ramifier et à glisser peu à peu vers le choral.

L’action se situe en 1988, dans une bourgade de l’Ohio, au lendemain d’Halloween. C’est le petit matin et quatre jeunes filles livreuses de journaux, organisent leur tournée pas si évidente que cela à mener du fait du comportement d’ados de la ville et du regard que pose la police sur ce qui est pour elle un moyen d’émancipation encore mal perçu. Témoins d’une série d’événements étranges, les jeunes filles voient leur quotidien basculer en l’espace de quelques heures.

Trace du futur
© Vaughan / Chiang

Brian K. Vaughan livre là un récit de science-fiction plus que convaincant, déjà prenant et passionnant. Délaissant le space-opera de Saga, il semble revenir à une inspiration plus proche de Y, le dernier homme, mais dans un registre de science-fiction plus classique, d’ores et déjà habilement réinvesti : le voyage temporel. En outre, le scénariste amorce une réflexion sur les effets du temps sur la langue, rappelant lointainement ce qu’avait imaginé Edgar P. Jacobs dans Le Piège diabolique lors de l’étape futuriste de Mortimer.

Encore une fois, la galerie de personnages créés saisit par sa qualité et sa justesse d’autant que le choix d’adolescentes comme héroïnes se révèle rapidement un choix murement réfléchi et faisant sens, et corps, dans l’intrigue déployée. Et puis cette plongée dans les années 1980, avec ses marqueurs sociétaux et culturels, comme les BMX ou les walkmans, ne laissera pas insensible la tranche du lectorat ayant connu cette période.

Paper Girls a déjà été distingué en 2016. La série, publiée chez Image Comics, a en effet remporté cette année l’Eisner Award de la meilleure nouvelle série et Cliff Chang, son illustrateur, a reçu celui du meilleur dessin, pour un travail superbe, particulièrement expressif et dynamique. Deux Eisner Awards, et pas des moindres : rien que cela ! Et aucun doute : voilà des récompenses dûment méritées et qui confirme que nous avons là l’un des titres à suivre dans les prochaines années.

Une sacrée bande de filles
© Vaughan / Chiang

Saga T6, la valeur sûre et la surprise constante

Mais que serait une séquence consacrée à Brian K Vaughan sans la sortie d’un nouvel opus de Saga ? Urban Comics propose donc le sixième tome de la série et si certains craignaient de sa lasser, les développements menés devraient pleinement les rassurer. Mieux que cela : Saga paraît même grandir et atteindre un seuil de maturité, à l’image peut-être de son héroïne narratrice, Hazel. Le titre s’affirme à présent comme un acteur majeur de la production comics, comme peut l’être Walking Dead ou comme le fut Fables.

Nouveaux looks pour Alana et Marko
Saga T3 © Vaughan / Staples

Nous retrouvons donc nos personnages, quelques années après les événements assez cruels ayant conclu le précédent volume. De quoi laisser le temps à Hazel de changer et de devenir une petite fille davantage partie prenante de l’aventure. Vieillis, nos protagonistes ont aussi évolué, tout en restant familiers du lecteur ; et la finesse de cette transition s’avère tout bonnement jouissive. Rien que le trio composé par Marko, Alana et le Prince Robot, dont les interactions occupent une part de l’action de ce volume, vaut le détour.

D’autant que l’enthousiasme se trouve renforcé par l’apparition et le développements de nouveaux personnages, atypiques et bien vivants. Entre l’institutrice d’Hazel, la nouvelle codétenue qui s’attèle à protéger la petite fille ou encore le couple de journalistes homosexuels, la série démontre sa capacité à enrichir continuellement l’univers qu’elle entend déployer. Ou comment un road-movie galactique échappe admirablement au phénomène d’usure.

Trois nouveautés signées Brian K. Vaughan, et trois lectures qui constituent autant de valeurs sûres. Et qui témoignent surtout de cette vitalité dans cette frange particulière du comics qui oscille entre autonomie créatrice et inscription dans des codes et modes de production dérivés du mainstream.

Hazel a bien grandi !
Saga T6 © Vaughan / Staples

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- The Escapists. Par Brian K. Vaughan (scénario) et Steve Rolston, Jason Shawn Alexander, Philip Bond et Eduardo Barreto (dessin). Traduction Jérémy Manesse. Inspiré par Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon. Urban Comics, collection "Indies". Édition originale Dark Horse. Sortie le 7 octobre 2016. 184 pages. 17,50 euros.
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- Paper Girls T1. Par Brian K. Vaughan (scénario) et Cliff Chiang (dessin). Traduction Jérémy Manesse. Urban Comics, collection "Indies". Édition originale Image Comics. Sortie le 7 octobre 2016. 160 pages. 10 euros.
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- Saga T6. Par Brian K. Vaughan (scénario) et Fiona Staples (dessin). Traduction Jérémy Manesse. Urban Comics, collection Indies. Édition originale Image Comics. Sortie le 7 octobre 2016. 160 pages. 15 euros.
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Illustration en médaillon de l’article : couverture de l’édition souple de The Escapists par Alex Ross

Au sujet des auteurs et de Saga :
Lire un entretien avec Brian K. Vaughan et Fiona Staples
Lire un portrait de Brian K. Vaughan
La chronique du tome 3 de Saga
La chronique du tome 4 de Saga
La chronique du tome 5 de Saga

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