Hirohiko Araki, futur grand prix d’Angoulême ?

3 mars 2015 1 commentaire
  • En 2015, Angoulême se choisissait un Grand Prix japonais en la personne de Katsuhiro Otomo. La future liste proposée en fin d'année par les organisateurs du Festival devrait logiquement remplacer ce nom par celui d'un autre mangaka. Mais lequel? Dans cette perspective, alors que Tonkam effectue un louable travail conjoint d'édition et de réédition de sa grande saga {Jojo's Bizarre Adventure}, nous militons pour que le nom d'Hirohiko Araki figure sur cette prochaine liste. En nous y prenant assez tôt parce que nous présumons qu'il s'agit là d'un candidat qui part de loin...

Katsuhiro Otomo Grand Prix en 2015, Akira Toriyama prix du 40e anniversaire en 2013 : quelles futures perspectives pour le manga au Festival International de la BD d’Angoulême après que ces deux monstres sacrés aient été honorés ?

On peut d’abord se saisir de la liste des nominés proposée fin 2014 pour se faire une idée. On y trouve deux autres mangakas, deux très grands noms bien sûr, mais bien plus franco-belgo-compatibles qu’exemplaires de la production manga des dernières années ou décennies : Jiro Taniguchi d’une part, Taiyo Matsumoto d’autre part. Deux admirables mangakas qui partagent la même ouverture en direction du versant occidental de la bande dessinée.

Quel nouveau nom de mangaka pour le Grand Prix ?

Hirohiko Araki, futur grand prix d'Angoulême ?

Quels autres noms nous sembleraient plus représentatifs de ce que le manga à la fois fait de mieux, apparaît comme emblématique de ce qu’il est et témoigne d’une véritable marque auctoriale ? Petite liste non exhaustive, que chacun amendera et corrigera selon ses goûts.

Masamune Shirow d’abord, connu pour son sidérant Ghost in the Shell. Mais cela apparaîtrait sans doute comme une choix redondant après Otomo. Et l’on pourrait, dans une moindre mesure, se faire la même remarque pour Yukito Kishiro, auteur de la saga Gunnm, en train lui aussi de laisser son empreinte sur le manga de science-fiction.

Côté seinen, un nom s’imposerait volontiers comme une évidence, tant ses œuvres reçoivent un chaleureux accueil en France : Naoki Urasawa, auteur de Monster, 20th Century Boy, Pluto ou encore Billy Bat. Il s’agit-là, selon nous, du choix le plus probable, mais nous lui préfèrerions la noirceur entretenue depuis plusieurs dizaines d’années par Kentaro Miura dans son Berserk à la maîtrise graphique extraordinaire.

Couverture du tome 1 de Jojolion, la huitième partie de Jojo’s Bizarre Adventure

On pourrait espérer aussi que le Festival se tourne vers les femmes mangakas, de plus en plus présentes dans la profession, et pas uniquement dans le shojo. Si une Moto Hagio (Le Cœur de Thomas) du groupe de l’an 24, ou Riyoko Ikeda (La Rose de Versailles), pour les figures historiques, apparaissent comme des jalons puissants de l’histoire du manga, on peut aussi penser à Rumiko Takahashi (Ranma 1/2, Inu Yasha, Rinne...), Hiromu Arakawa (Fullmetal Alchemist, Silver Spoon...) ou encore Mari Yamazaki (Thermae Romae).

Mais pour notre part, c’est vers le shonen que nous aimerions que le Festival se tourne, après le raté Toriyama de 2013. Et dans cette catégorie, parmi les grands héritiers du maître, deux noms sortent d’eux-mêmes du chapeau : d’une part Yoshihiro Togashi, auteur de Yū Yū Hakusho, Level E et Hunter x Hunter, réputé pour sa propension à faire des œuvres aussi prenantes que tôt ou tard laissées à l’état de jachère ; d’autre part Eiichiro Oda, quarante ans cette année, auteur de l’incontournable One Piece, d’ores et déjà le plus gros phénomène de l’histoire du manga.

Hirohiko Araki, le champion inattendu

Mais voilà, à côté de tous ces noms, pour nous, ce devrait être Hirohoko Araki. Comme Toriyama, il débuta dans les années 1980. Adoptant d’abord un style graphique proche de celui de Tetsuo Hara (tiens ! Un autre candidat possible !), il définit peu à peu son trait en affinant ses personnages tout en leur faisant prendre des poses expressionnistes au possible.

Emblématique de l’industrie du manga – auteur de Shueisha ayant fait les beaux jours du Weekly Shonen Jump durant de nombreuses années – il est par ailleurs engagé sur de nombreux autres fronts. Il a ainsi participé à l’exposition « Le Louvre invite la bande dessinée » en 2009 et publié un superbe volume couleur chez Futuropolis, Rohan au Louvre. Il signe aussi des couvertures de romans au Japon ou participe à des campagnes publicitaires pour de grandes marques comme Gucci (ses héros sont en effet caractérisés par un look des plus détonants). Par ailleurs, originaire de Sendai, il s’impliqua particulièrement dans l’après tsunami de 2011.

Débuté, en prépublication, en décembre 1986 – on fêtera en 2017 les trente ans de l’édition en volumes de la série ! - en tant que shonen, Jojo’s Bizarre Adventure glisse vers le catalogue seinen de Shueisha dans les années 2000. Toujours en cours, la série est structurée en « parties » - nous en sommes actuellement à la huitième au Japon, Jojolion - chacune centrée sur un représentant différent de la dynastie des Joestar, de la fin du XIXe siècle au début du XXe.

D’abord éditée en poche par les éditions J’ai Lu en France, qui sortit les quatre premières parties de la série, la licence fut récupérée par Tonkam après l’abandon de sa branche manga par la filiale poche du groupe Flammarion. Tonkam publia d’abord la suite de la saga : la cinquième partie, Golden Wind, en 2007, puis la sixième, Stone Ocean, en 2010. Répondant à la demande des fans de la saga, en 2013, Tonkam entame un travail de réédition des premières saisons dont certains volumes étaient devenus des collectors hors de prix. Ainsi, en parallèle du lancement de la partie 7, Steel Ball Run paraît Stardust Crusaders, troisième partie de la saga, la plus populaire à ce jour, actuellement objet d’une nouvelle série animée à succès au Japon.

L’effort de Tonkam dans cette politique de rééditions fut impressionnant puisque Stardust Crusaders parut à un rythme quasi mensuel : les seize volumes furent en effet publiés entre janvier 2013 et juillet 2014. Et l’éditeur enchaîna aussitôt avec la publication de la première saison, Phantom Blood, en cinq tomes, qui vient de s’achever, pour laisser place à la parution de la seconde saison, Battle Tendency.

Si l’on a, cette année dernière, plusieurs fois émis des réserves sur les choix éditoriaux de Tonkam concernant ses nouvelles licences, on ne peut ici que louer l’admirable travail effectué autour de Jojo’s Bizarre Adventure dont on espère qu’il va se poursuivre ainsi jusqu’à la réédition de la quatrième partie, Diamond is unbreakable, notre préférée.

Tour d’horizon de l’univers Jojo’s Bizarre Adventure

Ceux qui souhaitent découvrir l’univers de Jojo’s Bizarre Adventure disposent à présent de trois entrées différentes, chacune ayant ses vertus.

La première entrée est celle chronologique, paradoxalement la dernière offerte au lecteur par Tonkam. Avec Phantom Blood puis Battle Tendency, nous avons un diptyque d’une douzaine de volumes qui fait sens et marque le premier temps de la saga et de l’art d’Hirohiko Araki. Tout y est très perfectible : des intrigues, très rocambolesques, au dessin, lorgnant fortement du côté de Hokuto no Ken, gros succès de l’époque.

Phantom Blood narre les aventures manichéennes d’un héros très positif, Jonathan Joestar, confronté à la malice de son frère adoptif, Dio Brando, devenu une icône de la saga. Transformé en vampire par le biais d’un masque mystérieux, ce dernier n’aura de cesse de vouloir briser la vie de son frère. Dans une ambiance romantico-victorienne, Araki déploie un récit de genre certes naïf mais qui propose de très jolis moments et introduit un personnage de vilain majeur du manga. Le tout ponctué de grands moments d’affrontement stratégique posant les bases de l’art du mangaka en matière de shonen de combat.

Avec Battle Tendency, dont la publication vient de débuter chez Tonkam, nouveau héros et radical changement d’ambiance. Joseph Joestar, petit fils de Jonathan – et l’on comprend, par le jeu sonore des premières syllabes des noms des héros, d’où la saga tire son titre – est un voyou milliardaire qui ne recule devant aucune entourloupe pour remporter les batailles qu’il mène. Qualité qui lui sera absolument nécessaire puisqu’il se trouvera confronté à de véritables divinités. Ton décalé et humour le disputent à la gravité déployée lors de certains duels dantesques, le tout dans une atmosphère rappelant lointainement celle des premiers Indiana Jones.

La seconde porte d’entrée dans l’œuvre est celle correspondant au grand succès rencontré par Jojo’s Bizarre Adventure. Avec Stardust Crusaders, Araki renouvelle sa formule et introduit le concept des Stands qui deviendra la marque de fabrique de sa série. À partir de cette partie, chaque protagoniste se verra doté des pouvoirs d’un esprit et les combats consisteront, pour les héros, à comprendre le pouvoir auquel ils font face afin de surmonter la menace.

Araki ne se contentera pas de pouvoirs standards et inventera des capacités qui transformeront les combats en énigmes à percer, en puzzles à résoudre. La dimension même de combat, culminant à la fin de Stardust Crusaders, s’estompe dans la partie suivante : celle-ci applique la logique des stands à un récit qui emprunte certains codes au genre de la « tranche de vie ». Les pouvoirs des héros et des adversaires se feront de plus en plus fous et originaux jusqu’à la sixième partie qui semble achever la saga, ou du moins la faire repartir sur de nouvelles bases.

Ce qui nous amène à la troisième entrée possible de cet univers, celle proposée par Steel Ball Run. Course effrénée menée à l’époque du Far West, cette partie donne d’abord l’illusion d’être indépendante avant de récupérer nombre d’éléments de la mythologie interne de la saga. Offrant deux lectures parallèles, à destination des néophytes comme des fans de la première heure, Steel Ball Run nous apparaît comme l’aboutissement de l’art d’Hirohiko Araki.

Mêlant dépassement de soi, humour, souffle épique, réflexion et stratégie, témoignant d’une curiosité rare pour le monde et ses phénomènes naturels mais aussi pour le surnaturel, ne rechignant pas à injecter du gore au sein de la représentation des affrontements mis en scène, afin de montrer le plus concrètement possible jusqu’où ses héros sont capables d’aller, Jojo’s Bizarre Adventure constitue une saga puissante et fascinante.

Mangaka atypique à la fois ancré dans les codes shonen et ouvert sur la culture occidentale – l’importance de la religion catholique dans son œuvre est fondamentale – auteur d’une œuvre au long cours, somme fastueuse de bientôt trente ans, objet d’un travail éditorial en France attentif et soigné, Hirohiko Araki nous semblerait la bonne surprise d’une sélection voulant témoigner à nouveau son ouverture sur les autres cultures de la bande dessinée.

En tout cas, avec ou sans Grand Prix, on espère que les lecteurs français seront de plus en plus nombreux à s’intéresser à Hirohiko Araki et la fresque fantastique qu’il brosse à travers Jojo’s Bizarre Adventure.

Documents

(par Aurélien Pigeat)

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Lire la présentation de Steel Ball Run

 
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