Holy Crumb ?

30 septembre 2009 5 commentaires
  • Avant la sortie le 22 octobre de son prochain album intitulé La Genèse, Robert Crumb était de passage à Paris pour sa seule conférence de presse en Europe. Il s’est prêté au jeu des questions-réponses avec comme fil rouge un mystère à éclaircir : qu’est-ce qui a bien pu pousser le Pape de l’Underground à illustrer la Bible ?

Sous les applaudissements, Robert Crumb monte sur scène d’une démarche mal assurée. Répondre à la quarantaine de journalistes présents dans l’auditorium du Centre Pompidou n’est pas un exercice qu’il goûte avec plaisir. Placé entre Jean-Luc Fromental, son éditeur, et Lora Fountain, son agent littéraire, l’artiste se recroqueville sur son siège, fragile et mal à l’aise. Il a 66 ans mais en paraît cinq ou dix de plus. Il vient de passer quatre années sur les 200 pages de « sa » Genèse et la fatigue est aussi bien mentale que physique :
« Je suis épuisé. J’ai mis tellement d’énergie dans ce travail. C’est vraiment dur de dessiner des BD. Et moi, en plus, je suis très concentré sur les détails. Et puis j’en ai marre de la Bible. Au bout d’une trentaine de pages, j’ai commencé à détester mon sujet. »

Holy Crumb ?
Jean-Luc Fromental, Robert Crumb et Lora Fountain.
(c) Thierry Lemaire


Le ton est donné dès les premières phrases. L’homme est complexe, tiraillé entre des sentiments parfois contradictoires. Pourquoi donc avoir passé quatre ans de sa vie sur un projet qui l’a autant mis au supplice ?
« Au départ, je me suis dit que c’était intéressant comme sujet. Et puis, il y a un gars qui m’a dit « je vais te trouver un éditeur, ça va bien payer ». Alors j’ai dit, d’accord, on y va. Au bout de dix pages, je me suis dit « oh la la, ça va être horrible. Qu’est-ce que ça va être comme boulot. » Mais c’était trop tard, j’avais déjà signé. »

(c) Thierry Lemaire

Ah, l’argent… L’alibi est un peu gros. Le Grand Prix d’Angoulême 1999 révèlera d’ailleurs avoir refusé l’offre d’un collectionneur qui lui proposait trois millions de dollars pour acquérir l’ensemble des originaux de la Genèse. Alors quoi, d’où vient cet intérêt pour l’Ancien Testament ? Le natif de Philadelphie serait-il tout simplement croyant ?
« Je dis aux gens que je ne suis ni athée ni agnostique, je suis gnostique. Etymologiquement, c’est quelqu’un qui cherche le sens de Dieu. Je pense qu’il y a quelque chose de plus grand que nous qui détermine notre destin. Mais ce que c’est, c’est un mystère. On ne peut pas le comprendre. Nous sommes des animaux en fait. Nous avons des capacités intellectuelles limitées. » Crumb continue : « Je crois en l’homme. Je ne pense pas que le Verbe soit inspiré par Dieu. Je pense que ce sont des hommes qui ont développé ces textes. Ce sont des mythes anciens, avec des ajouts de prêtres au fil des versions. L’idée que depuis plusieurs milliers d’années, des millions de gens les avaient pris tellement au sérieux, je trouvais ça complètement fou. Ce livre est tellement important dans la civilisation occidentale. On se retrouve tous ici dans cette salle à cause de cette putain de Bible. Cet album était aussi un moyen d’exorciser la puissance de la Bible sur nous. »

La couverture française de la Genèse. La seule des 12 pays où l’album est publié simultanément, qui présente Eve en tenue d’Eve.
(c) Crumb - Denoël Graphic


A la lumière de ces déclarations, tout s’éclaire. Celui qui a marqué les années 70 par ses transgressions (qui avouera tout de même avoir vu Dieu dans un rêve en 2000) donne sa version « laïque » du Livre des Livres.
« Pour moi, c’est un mythe du début à la fin. Il y a certains liens avec la réalité historique mais ce n’est pas important de savoir si ça s’est vraiment passé ou pas. Ce sont des histoires superbes, puissantes, mais ce sont des histoires. Les spécialistes se disputent sur le sens d’un mot et personne ne sait. Ces textes sont tellement anciens que personne ne sait quel était le sens à l’origine.
Mon but était de jeter une lumière différente sur le texte en l’illustrant. Que les gens voient bien ce qu’il y a dans la Bible. Ils ne connaissent pas tous ces petits détails bizarres, ces histoires complexes, les lignées matriarcales par exemple. Quand on étudie un texte, il devient transparent. Et c’est parfois choquant d’y trouver des aspects qu’on n’avait pas vus avant. Je ne pense pas que les vrais croyants seront très à l’aise avec ma BD.
 »

Pour étayer sa démonstration, Robert Crumb a choisit de respecter le texte au plus près en évitant soigneusement toute interprétation ou second degré.

Le créateur sous les yeux du Créateur.
(c) Thierry Lemaire

« Je ne voulais pas donner un caractère ridicule au texte. Je ne voulais pas faire une satire. J’ai montré des gens qui font l’amour mais sans montrer d’organes sexuels. Je ne voulais pas que des gens qui achètent le livre pour lire la Bible tombent sur ce genre de scènes. Qu’ils appellent la police pour faire arrêter le pauvre libraire du coin. »
En ce qui concerne le dessin, la démarche est la même, avec un énorme travail de recherche. Un plaisir pour ce passionné des civilisations mésopotamiennes. Immersion dans les livres, photos au British Museum, pour une représentation formelle très classique.
« Je travaille dans la lignée des anciens de la BD. J’ai beaucoup été inspiré par Wallace Wood, Harvey Kurtzman, James Gillray. C’est une technique traditionnelle. Il faut rester un peu conservateur je trouve. Ne pas trop changer cette tradition de la BD. Graphiquement, j’essayais de faire au plus simple, de ne pas ombrer tout le temps. Mais bon, je ne pouvais pas faire autrement. Et puis au fil des pages, j’ai amélioré mon dessin. Et quand j’ai regardé les premières pages, j’ai pas mal corrigé. J’ai retravaillé le début. Surtout Dieu. J’ai eu du mal à le dessiner correctement. J’ai mis du blanco et j’ai refait mes dessins trois ou quatre fois. Généralement, je ne fais pas ça. »

(c) Crumb - Denoël Graphic


Finalement, avec cet album, Crumb est peut-être plus fidèle à l’esprit originel que bien des éditions « officielles ». Pas question de faire Adam et Eve blonds par exemple. Les personnages ont l’apparence des populations dans lesquelles ils évoluent ou sont nés. Sauf Dieu, tout droit sorti d’un film de Cecil B. DeMille.
« J’ai voulu que Dieu soit représenté de cette façon traditionnelle et patriarcale. C’est comme ça qu’on le perçoit dans la civilisation occidentale. J’aurais pu en faire une femme noire, mais on utilise le masculin pour se référer à Dieu. Je voulais utiliser une représentation que les gens reconnaîtraient. »
Et lui d’ailleurs, dans quel personnage se reconnaîtrait-il le plus ? Crumb répond avec humour :
« Je m’identifierais le plus à Jacob. Ce n’est pas un gars très courageux. Et il se fait bousculer par les femmes qui l’entourent, son épouse, sa mère. Et puis il était quand même sournois parce qu’il a volé le droit d’aînesse à son frère. Je crois que c’est lui auquel je m’identifierais le plus. »

(c) Crumb - Denoël Graphic


Lorsqu’on fait remarquer à l’auteur de Fritz le chat ou des Horribles obsessions de Robert Crumb que sa version de la Genèse n’est pas d’une subversion absolue, Jean-Luc Fromental monte au créneau pour donner son sentiment sur la question :
« Toute l’interprétation et l’exégèse passe par le dessin. Il y a une soumission absolue au texte. C’est un exemple pour la puissance de la bande dessinée. Regardez comment c’est fait. Ne cherchez pas des sexes en érection et concentrez-vous sur la place des femmes dans ce livre. C’est un livre subversif qui nous renvoie à la Bible qui n’avait jamais été habitée de cette manière jusqu’à présent, d’une façon non religieuse. Ces personnages sont d’une telle intensité, d’une telle proximité, alors que jusqu’à présent, ils apparaissaient plutôt comme des abstractions. C’est ça le travail de Robert. »


Après 1h45 de conférence à bâtons rompus, une prouesse pour l’artiste rarement généreux en commentaires, Robert Crumb fait comprendre qu’il est temps pour lui de quitter les lieux. Histoire de ne pas perdre trop de forces avant la tournée d’un mois qu’il doit effectuer aux Etats-Unis. Une dernière question sur ces projets pour les mois qui viennent :
« Je fais des petits boulots, des couvertures de CD. Je vais travailler avec ma femme Aline également, ça c’est mon prochain projet. Après, je vais peut-être jouer au golf. » (rires)

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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5 Messages :
  • Holy Crumb ?
    30 septembre 2009 11:06, par Pierre-Yves Skrzypczak

    Pourquoi sur l’édition française voit-on Eve totalement dénudée alors que le maquettiste a pudiquement recouvert les parties d’Adam ? J’aimerais bien que Mr Fromental nous explique ce choix éditorial. Une différence de traitement qui me semble intéressante à comprendre, sachant que l’on aurait pu recouvrir les deux ou bien les mettre à nu ensemble…

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    • Répondu par JLF le 30 septembre 2009 à  17:53 :

      On peut lire autrement le dispositif de couverture : Adam est toujours pris dans les orbes de Dieu tandis qu’Eve s’en est émancipée… Mais vous avez raison, c’était aussi pour cacher le Pénis originel qui semble - pour une raison qu’il faudrait qu’on m’explique - choquer plus que l’Origine du Monde (fort discrète ici) de notre Mère première. Merci Courbet.

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  • Holy Crumb ?
    30 septembre 2009 12:14, par Glotz

    Concernant l’histoire des trois millions de dollars pour les planches de la Genèse, il n’a pas dit qu’il avait refusé mais que la personne avait trop perdu d’argent dans la crise et que du coup l’affaire avait capoté. Après, peut-être que toute cette histoire était une blague...

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  • Holy Crumb ?
    30 septembre 2009 22:26, par Oncle Francois : qui verra croira !

    Personnellement, je ne me souviens pas voir vraiment lu la Bible aprés les cours de catéchisme auxquels j’ai assisté, au début des années cinquante ; je me souviens d’Abraham, Jacob et Noé (ainsi que de Babel !!), mais en trés flou.
    Je suis loin d’etre une grenouille de bénitier (deux fois marié !°), mais j’estime que ce texte (dans le domaine public depuis longtemps !) pourra etre découvert grace au talent d’illustrateur de Monsieur Crumb. Trés à l’aise dans les années soixante-soixante dix, notamment avec Fritz the Cat, mais aussi Mr Nature,Monsieur Crumb est ensuite tombé dans les affres du manque d’inspiration, comme en témoignent plusieurs de ses livres récents autobiographiques (avec notamment le trés osé Snatch Comix, repris en France par cornelius. Ehehehe !°). Je suis donc heureux qu’il ait offert son talent incontestable de graphiste à un vrai scénario sur prés de deux cent pages. Le fait qu’il l’ait fait avec modestie, sans trop de libertés, d’outrances ou de provocation risque d’en faire un best seller, même auprès des dames du catéchisme, ce qui ne devrait pas déplaire à Denoêl.

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    • Répondu par alex le 1er octobre 2009 à  23:56 :

      Ehehehe Monsieur Crumb est ensuite tombé dans les affres du manque d’inspiration, comme en témoignent plusieurs de ses livres récents autobiographiques (avec notamment le trés osé Snatch Comix

      Ouhla, non ! Snatch Comix fut publié en 1969 environ- je ne les ai pas sous les yeux en ce moment mais ils sont là.

      Crumb fut peut-etre en manque en d’inspiration qq fois... Ce fut dans les 80’s, il fit de très belles bd sur son manque d’inspiration !

      Je recommande activement le superbe livre de son épouse (je l’ai déjà fait je crois...) -"Need More Love", chef d’oeuvre autobiographique de A à Z. Avec Crumb comme époux... Mme Kominsky enterre tout le monde. C’est une des 1ères féministes en bd.

      Elle m’a beaucoup marqué. Superbe dessinatrice de bd. Une artiste complète et trop discrète... quel lieu commun !

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