Hubert & Gatignol nous ouvrent les portes des Ogres-Dieux

22 juillet 2016 0 commentaire
  • Après le succès de "Petit", leurs deux auteurs prolongent notre découverte du monde gothique et rude des Ogres-Dieux. Moins de degrés de lecture, mais un plaisir toujours aussi vivace, avec une superbe cohérence scénaristique et graphique : quel dépaysement !

Quel fut le point de départ de cet univers des Ogres-Dieux et du déterminisme qui sous-tend la série ?

Hubert & Gatignol nous ouvrent les portes des Ogres-DieuxHubert : L’origine est très personnelle : suite à la maladie d’un de mes proches, des secrets de famille sont sortis au grand jour. Bien entendu, nous avons tous nos propres névroses, que j’avais cherchées à résoudre pour ma part via une psychothérapie sans en trouver l’origine. Lorsque ces secrets m’ont été dévoilés, je me suis rendu compte que j’aurais pu chercher longtemps, car la source ne se situait pas dans ma vie, mais bien dans des générations précédentes.

À un moment, j’ai eu le sentiment que le sol se dérobait sous mes pieds : j’ai été un adolescent révolté qui a emprunté des chemins très différents de ceux de ma famille, et tout d’un coup, j’ai eu le sentiment que j’avais été programmé, même dans mes rebellions et mon libre-arbitre. « Ne suis-je finalement qu’un petit robot qui reproduit les schémas des générations précédentes ? » Ce sentiment de perdre mon identité m’a terrifié et a généré l’esprit de Petit, mêlé à mon envie d’écrire des récits dans l’esprit des contes gothiques du XVIIIe.

Aviez-vous déjà une idée du dessin qui pourrait porter le récit ?

Hubert : Je désirais surtout d’un graphisme qui mette en avant la différence de taille entre les protagonistes. J’en étais là dans mes réflexions au moment où j’ai donc rencontré Bertand [Gatignol]. Nous nous sommes rapidement entendus et nous avons démarré le projet. Bertrand est d’ailleurs à mes côtés pour cette interview, mais comme il souffre d’une extinction de voix, je vais tâcher de traduire au mieux ses pensées.

Le point fort de vos livres tient dans l’alternance de contenu : vous livrez des chapitres graphiques avec une image qui présente de grandes cases, et parfois peu d’éléments, et vous poursuivez avec de denses récits illustrés. Comment cette construction s’est-elle imposée ?

Hubert : Dès le début de notre collaboration, nous avons discuté du propos de l’univers. Bertrand ne se considère pas l’illustrateur de cette histoire, mais bien comme son metteur-en-scène. Il s’est approprié le récit, et m’a expliqué qu’il découpait en plus de cases que pour mes pré-storyboards non dessinés. Il avait envie d’incarner les séquences, et que pour ce faire, il a eu besoin de temps dans le récit.

Or l’histoire que j’avais écrite ne pouvait pas être réalisé avec ce système de narration, c’est beaucoup trop long. J’ai donc choisi de me rapprocher du personnage de Petit qui était celui me parlait le plus, et de trouver un système de narration qui me permette de maintenir la complexité du récit. Bertrand m’a alors proposé cette architecture particulière, avec ces récits illustrés.

Cela s’inscrit dans la continuité du récit, car vous marquez des transitions dans les dernières pages des chapitres dessinés précédents ?

Hubert : Oui, nous avons réalisé ces pages d’illustration référencées à Gustave Doré. Et comme nous avons sorti ces éléments du cadre même du récit où ils étaient enchâssés auparavant, nous voulions prendre le lecteur par la main afin qu’il ne se perde pas. Chaque bascule est annoncée par ces petites scènes que vous évoquez, puis ces belles pages ornementales qui expliquent au lecteur qu’on entre dans un autre type de récit. Nous avons mis en scène ces transitions.

L’intérêt de ces récits réside dans le fait qu’ils se répondent les uns aux autres, afin de donner une vision complète en fin de volume ?

Hubert : C’est lié à ma façon d’écrire, par petites touches, mais tous les chapitres en même temps. Je sais effectivement que des éléments d’un récit vont trouver une complémentarité dans un autre, et qu’on va trouver une explication plus tard d’un fait introduit précédemment. Je voulais que tous les éléments s’imbriquent les uns aux autres au fur et à mesure de l’histoire.

Lors des moments de tensions, les cadrages utilisent des diagonales pour symboliser la tension palpable.

On peut lire les récits avec le déterminisme en point de mire, mais la multiplicité des degrés de lecture rajoute au plaisir du lecteur. Vous faites ainsi des liens avec les royautés du XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ?

Hubert : Les royautés, la consanguinité, l’éloignement avec le peuple, les despotes éclairés, les intrigues des cours, etc. Je suis un grand amateur d’Histoire, et cela nourrit mes récits, tels que Beauté. Je ne cherche pas à copier l’Histoire, mais à calquer des schémas historiques, que j’amuse souvent à tordre dans tous les sens.

Il y a bien entendu d’autres points de mire : le Christianisme, le cannibalisme, la révolution, etc. Mais nous voulions pas réaliser un récit au second degré, et créer une distance avec le public ! C’est pour cela qu’on traite frontalement les événements, pour créer de la proximité avec le lecteur et des émotions.

Dès lors, comment avez-vous imaginé ces Ogres-Dieux dont la taille varie selon les générations ?

Hubert : Cette logique prenait sa source dans la génétique bien entendu, mais surtout dans la constitution psychologique de cette aristocratie. Comme les Capétiens qui sont issus du peuple, mais qui deviennent progressivement une race à part : ils ne se marient plus qu’entre eux et oublient qu’ils sont issus d’une famille de guerriers-paysans.

Vos deux personnages principaux sont mus avant tout par un principe d’évolution, dans une ligne directrice qu’ils se sont choisis…

Hubert : Petit est un récit d’adolescence, qui joue sur l’attrait et la peur de la sexualité, mais transposée sur un autre registre. Ce qu’on retrouve d’ailleurs dans des récits tel que Twilight, mais dans les Ogres-Dieux, ces thématiques sont plus gores et gothiques.

Quoiqu’il en soit, la peur, la mort, l’amour, l’identité sexuelle sont des thématiques centrales qui m’intéressent. Ainsi que la différence et le regard des autres. Pour revenir à votre question, j’aime les personnages en mouvement, au contraire des personnages figés qui me lassent.

Ce qui rendait logique la publication au sein de la collection Métamorphose ?

Hubert : Nous avons tout d’abord travaillé sur le récit, et dès qu’il nous semblait clair, nous en avons parlé avec des éditeurs, dont Barbara Canepa qui avait beaucoup apprécié Pistouvi, le précédent ouvrage de Bertrand. Elle s’est directement montrée très enthousiaste concernant ce projet, puis nous avons rencontré Clothilde Vu. Et je me suis rendu compte qu’elles possédaient toutes les deux toute la culture littéraire et graphique qu’on développait dans notre récit. À la différence avec d’autres éditeurs, nous parlions le même langage, et ce livre si noir qui reboutait d’autres maisons, trouvait tout naturellement sa place au sein de Métamorphose.

Le noir et blanc architectural s’impose également comme une signature reconnaissable de votre univers. L’aviez-vous initialement imaginé ainsi ?

Hubert : Ce graphisme s’est directement imposé : Bertrand venait de finir Pistouvi et voulait aller plus loin dans cette recherche graphique. Dès les premières planches, le style graphique a imposé le noir et blanc. Puis, le style du livre était le noir, de toute façon. La part du risque venait de la couverture, comme me fait signe Bertrand. Pour sa part, il s’était globalement très axé sur les personnages, à qui je suis venu rattacher de grandes perspectives architecturales que j’avais réalisées via Photoshop afin de le guider. Nos rôles se sont donc interpénétrés : Bertrand s’est impliqué dans la construction du récit, et j’ai apporté ma patte au graphisme général.

Aviez-vous directement imaginé réaliser un pendant à Petit ?

Hubert : Un an avant la sortie de Petit, Bertrand, Barbara, Clothilde et moi avons ressenti l’envie commune de ne pas limiter cet univers à un seul one-shot, à cause de sa richesse et ses ramifications possibles. Mais il était hors de question de réaliser une suite, qui risquerait de créer des attentes et potentiellement des déceptions. Nous avons donc réalisé autre chose, mais dans le même univers. Et on n’a à peine entraperçu le monde des Ogres-Dieux...

Bertrand Gatignol & Hubert
Photo : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photos en médaillon : Charles-Louis Detournay
Tous les visuels sont : © Éditions Soleil, 2016 – Hubert, Gatignol

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