Hugo Pratt explore les poètes-voyageurs

18 octobre 2017 0 commentaire
  • Les éditions Le Tripode viennent de publier un coffret de trois volumes où Hugo Pratt délaissait un temps ses aventuriers de papier pour se mettre au service des mots d’écrivains-voyageurs : Rudyard Kipling, Arthur Rimbaud, le voyage se faisant rêverie en pensant au corps des femmes.
Hugo Pratt explore les poètes-voyageurs

Ces trois volumes avaient déjà connu des versions antérieures chez Vertige Graphic au tournant des années 2000. Il s’agit de textes illustrés d’aquarelles d’Hugo Pratt, mystérieuses, fluides et sensuelles, portées par le souffle de l’aventure.

De Rudyard Kipling, Pratt retient les poèmes. Avec cet avertissement : « Moi aussi, j’ai visité Galbraith, Marx et Marcuse, et ma conclusion est qu’ils me touchent moins que ce vieux réactionnaire de Kipling. » Rien que la terminologie : « visiter » les idéologues donne toute la dimension de l’approche de Pratt : celle d’une distanciation volontaire par rapport au réel. Corto Maltese traverse les tragédies de son siècle, mais les reçoit comme des comédies. La poésie est à cet égard commode, car la musique des mots cautérise les blessures, les apaise. Il est zen, Corto, désinvolte. Dans l’édition (bilingue), cette vieille baderne de Kipling rêvasse, ce qui ne l’empêcha pas d’exhorter son fils à aller se faire tuer sur le front de la Première Guerre mondiale. Lui aussi a son détachement : « Je ne peux pas exprimer ce que je ressens, alors je chante ma chanson du soir… »

Rimbaud, Baffo

D’Arthur Rimbaud nous évitons les poèmes, avec du concret et parfois du sordide : trafic d’armes et souci constant d’argent. Elles sont lourdes les semelles de vent de « Rimbaud, négociant français au Harar »… Avec quelques fulgurances toutefois : « Les gens de Harar ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles que les nègres blancs des pays dits civilisés ; ce n’est pas du même ordre, voilà tout. »

Mais il garde son esprit voyageur quand il écrit à sa mère, bonne catholique ardennaise qui le pousse au mariage : « En parlant de mariage, j’ai toujours voulu dire que j’entendais rester libre, de vivre à l’étranger et même à continuer à vivre en Afrique. [ …] D’ailleurs, il est une chose qui m’est impossible, c’est la vie sédentaire. » Là encore, on rejoint Corto le pérégrinant.

Sur les sonnets érotiques de Giorgio Baffo (là encore bilingues), le pinceau de Pratt se fait caressant. « Femmes, croyez-vous que pour pisser seulement – la nature vous a fabriqué la moniche ? – Elle vous l’a fabriquée pour que le monde dure, - en vous faisant enfiler par des hommes… » Des vers pas vraiment dans l’actu...

Ces trois volumes font l‘objet d’introductions savantes du « prattologue » de service : Dominique Petitfaux. C’est bien utile pour recontextualiser des œuvres qui avaient chacune leur justification au moment où elles sont parues.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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