"ИITИIT et le mystère du lambda rose" : le retour en grande forme d’Henriette Valium

8 mai 2019 0 commentaire
  • L'artiste québécois Henriette Valium s'est fait rare ces dernières années, mais il revient fort ! Son "ИITИIT" entre hommage et parodie montre qu'il n'a rien perdu de sa verve et de son exubérance graphique. Une rareté, dans tous les sens du terme.

Henriette Valium, de son vrai nom Patrick Henley, a presque quarante ans de création derrière lui. Très actif à Montréal principalement dans les années 1980 et 1990, il a été plus discret depuis le début des années 2000, la parution de son anthologie Ab Bédex Compilato chez L’Association en 2007 constituant comme un point d’orgue.

Mais il n’a jamais complètement cessé de dessiner et de peindre, ce qui lui permet de revenir cette année avec deux ouvrages rappelant qu’il est l’un des artistes majeurs de la bande dessinée alternative mondiale. Outre la nouvelle mouture du Palais des Champions (Éditions Moelle graphique), il vient d’auto-éditer une aventure inédite de Tintin. Pardon ! De « ИITИIT », ce qui est sensiblement différent. Le héros doit cette fois affronter le Lambda rose, un groupe qualifié de « musulman homosexuel impliqué dans l’exploitation du gaz de schiste », aussi peu crédible que mal intentionné apparemment.

"ИITИIT et le mystère du lambda rose" : le retour en grande forme d'Henriette Valium
Couverture du zine "Iceberg" n°5 par Henriette Valium (1985)

ИITИIT n’est pas né de la dernière pluie. Il a en effet réalisé ses premières armes dès les années 1980, notamment dans les revues Tchiize et Iceberg. Il y fit de courts épisodes drôles et décalés, irrévérencieux et parodiques. Henriette Valium admet son admiration pour Hergé, même s’il cite également comme influences Jacovitti, Crumb ou Willem. Le détournement et le pastiche ne signifient pas chez lui la moquerie et encore moins la méchanceté, mais plutôt la réinterprétation libérée des carcans sociaux.

Ces historiettes de ИITИIT sont comme des respirations dans une œuvre marquée par la complexité. Valium n’hésite pas à s’attaquer à des sujets sombres voire tabous, touchant à la sexualité, aux drogues, à l’alcool ou encore à la religion, dans un graphisme à la densité oppressante, sorte de kaléidoscope psychédélique à la minutie presque maniaque. Il faut du temps pour que l’œil s’habitue à ses compositions dantesques, grouillantes et palpitantes, et pour que le cerveau en tire une gratification méritée : la satisfaction esthétique et intellectuelle.

Ses sujets comme leurs représentations l’ont presque toujours tenu en marge des institutions et du marché de la bande dessinée, en Amérique du Nord comme en Europe. Artiste ayant marqué la contre-culture - il préfère cette expression au terme d’Underground - et ayant dessiné dans un nombre important de revues et d’ouvrages, il a cependant dû attendre quasiment la veille de ses soixante ans pour obtenir une reconnaissance plus large.

"ИITИIT et la fin de la dope !" par Henriette Valium dans "Tchiize-bis" n° 4 (1987)

ИITИIT et le mystère du lambda rose [1] reprend une partie des obsessions de Valium, sa fascination du détail et son style touffu, les portant à leur meilleur. ИITИIT et Moulin s’y retrouvent confrontés à un monde ressemblant fort au nôtre, avec une dose de délire en plus - ou en moins, allez savoir. Le Komodor Kodak, le professeur Trifond Fourlafiotte et les frères Pondus, pourtant bien au chaud dans le manoir Boudingras, doivent affronter pour la énième fois l’infâme Pastaôpoulet. Une aventure trépidante, évidemment.

Nous en apprenons de belles au passage. Les vies des uns et des autres auraient-elles été édulcorées par « Èrregé » ? Nous serions tentés de le croire, comme nous pouvons imaginer que leurs dialogues ont été censurés. Car Valium leur attribue un langage fleuri, mêlant expressions québécoises et familiarités où l’obscénité est trop grotesque pour être vraiment outrageante. Sauf à considérer, bien sûr, que certaines icônes sont intouchables [2].

Le plus renversant, dans ce ИITИIT et le mystère du lambda rose, est peut-être l’image. Chaotique et précise, elle fascine par sa variété et son étonnante lisibilité, inattendue si nous considérons la façon dont Valium a travaillé. Parvenant à une synthèse de sa connaissance du corpus hergéen, usant de son expérience du dessin comme du collage manuel et numérique, il est parvenu à assembler un nombre incalculable d’extraits, parfois minuscules, des albums de Tintin. C’est un tour de force, car nous imaginons qu’il a fallu une patience de moine tibétain pour réussir ce puzzle sans modèle.

L’accumulation des strates iconographiques alliée à l’imagination débordante de Valium font de ИITИIT et le mystère du lambda rose une œuvre à part entière. Pas de plagiat ici selon nous, mais une bande dessinée entre parodie et pop art. Son auteur ne risque probablement pas d’ennui avec la société Moulinsart, contrairement à d’autres, d’autant qu’il n’a imprimé son ouvrage qu’à cent exemplaires. Pas de quoi faire fortune ! Mais, avis aux amateurs, quelques-uns devraient être bientôt disponibles dans deux bonnes librairies parisiennes...

ИITИIT et le mystère du LAMBDA ROSE par Henriette Valium (2019)
ИITИIT et le mystère du LAMBDA ROSE par Henriette Valium (2019)
ИITИIT et le mystère du LAMBDA ROSE par Henriette Valium (2019)
ИITИIT et le mystère du LAMBDA ROSE par Henriette Valium (2019)
ИITИIT et le mystère du LAMBDA ROSE par Henriette Valium (2019)

(par Frédéric HOJLO)

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ИITИIT et le mystère du LAMBDA ROSE - Par Henriette Valium - 21 x 30 cm - 30 pages couleurs - couverture souple - première édition publiée à compte d’auteur - imprimée à Montréal (Québec, Canada) à cent exemplaires numérotés & signés - mars 2019.

Consulter le site de l’auteur & écouter un entretien de Jean-Dominique Leduc (épisode 23 du podcast Vous avez dit BD ?).

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Tous les visuels de cet article sont dus à Henriette Valium.

[1Nous en proposons ici non pas un extrait, mais un complément présenté par l’auteur comme une interview du héros.

[2Ce qui n’est pas l’avis de l’auteur de ces lignes.

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