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Ils l’ont dit en 2011 : les interviews d’ActuaBD 2/3

Par Thierry Lemaire le 3 janvier 2012                      Lien  
Deuxième volet des "brèves d'interviews" 2011. Tout au long de l'année, parole a été donnée aux auteurs, aux illustrateurs, aux critiques d'art, aux universitaires, aux éditeurs, aux écrivains, et même à une dessinatrice fictive.

Etienne Davodeau (dessinateur et scénariste des Ignorants) : « Je vis parmi les vignerons. Je les connais assez bien. Pas aussi bien que les auteurs de bande dessinée, mais assez pour comprendre qu’en terme de projets, d’éthique, de rigueur, de risque, je pourrai trouver des points communs à ces deux activités. Bien entendu, je parle d’une certaine catégorie d’auteurs. Je n’aime pas toute la bande dessinée. Je peux même dire qu’une grande partie de ce qui est publié ne m’intéresse pas beaucoup. »

Guy Delcourt (Editeur d’Arq) : « Le pari avec Andreas n’est pas d’essayer de lui imposer une direction, car à ce niveau-là il est maître dans son domaine, mais il faut plutôt le soutenir sur la durée d’un projet aussi ambitieux qu’’Arq’ (18 albums) et de l’accompagner tout du long. ‘Arq’ est un sujet qui peut surprendre et offrir une certaine difficulté, mais dont le lecteur est récompensé. Par le fait de le publier après plus de quinze ans, nous montrons une forme de détermination qui, j’espère, séduira les lecteurs. À ce niveau, le lien de confiance qui existe entre l’auteur et l’éditeur peut se répercuter vers le public. »

Ils l'ont dit en 2011 : les interviews d'ActuaBD 2/3
Guy Delisle
(c) T. Lemaire

Guy Delisle (dessinateur et scénariste de Chroniques de Jérusalem) : « Franchement, j’ai l’impression d’être à l’opposé du journalisme. Les journalistes, ils arrivent à Jérusalem, ils vont vers le point le plus chaud, ils sont là pour raconter une histoire, alors que moi je suis là pour accompagner ma femme. Je prends des notes, bien sûr. Mais je ne vais pas vers l’histoire, j’attends que des petites anecdotes viennent à moi. C’est moins fatiguant (rires), mais il faut être très disponible. Un journaliste ne peut pas se le permettre. C’est une démarche qui est assez à l’opposé. Après, je rends compte d’un pays, des gens qui y vivent. Là ça peut se recouper avec ce que fait un journaliste. Mais moi, je préfère parler du quotidien. En revenant, je me suis d’ailleurs demandé si ça valait le coup d’en faire un livre. »

Guy Dessicy (Fondateur du CBBD, coloriste) : « La BD, c’est mon lait, ma nourriture, mes racines ! J’ai vécu mes plus belles années en travaillant pour Hergé, en coloriant ses histoires et en réalisant quelques décors. ».

Xavier Dorison (scénariste des Sentinelles) : « En fait, cette histoire, c’est le conflit entre deux visions du monde. Au départ, Féraud est porté par l’idéal de Gandhi. Il dit à Djibouti « nous n’emploierons pas les mêmes méthodes qu’eux » et le sergent répond « alors, nous échouerons ». Deux visions complètement opposées. Le plaisir du récit est de faire réfléchir le lecteur à ça le temps d’une histoire. Et puis l’enchaînement de drames et de colères va finalement pousser Féraud, qui est foncièrement pacifiste, à lui-même utiliser le gaz. »

Jérémie Dres (Auteur, "Nous n’irons pas à Auschwitz") : "Je n’y suis pas allé, car c’est la chose la plus naturelle qu’un juif, venant de là bas en plus, aurait faite : aller à Auschwitz. Mais je voulais retrouver de la vie, la vie d’avant la Shoah à travers ses traces : synagogues, immeubles, morceaux de mur, archives familiales, tombes… et voir en même temps la vie d’aujourd’hui. Le passage à Auschwitz aurait dénaturé notre voyage. J’envisage d’y aller un jour, mais, dans ce cas là, peut-être que ce sera la seule destination de mon séjour…"

Frantz Duchazeau
© Rita Scaglia

Frantz Duchazeau (dessinateur et scénariste de Meteor Slim, Lomax) : « Il n’y a quasiment rien de vrai. C’est un joli mensonge. Je prends des anecdotes concernant les Lomax, mais je les enrobe… La seule chose vraie dans Lomax, c’est la scène dans l’église. Ce qui est intéressant, ce n’est pas de raconter les choses telles qu’elles se sont passées, mais plutôt de synthétiser l’esprit de l’époque. On peut mettre des détails, mais il ne faut pas se perdre avec des choses insignifiantes. Plutôt que de raconter précisément des événements, mon défi est de restituer une ambiance, une époque, avec des anecdotes (vraies ou pas) et d’y mettre beaucoup de choses de moi. C’est un cheminement qui permet, je l’espère, de capter l’essence de l’Amérique de ces années-là. Il faut se documenter, lire sur ce dont on parle... Mais, ne pas perdre de vue que c’est l’histoire qui importe plus que l’Histoire. En ce sens, il est vrai que mon Lomax est un mensonge. »

Jean Dufaux (Scénariste du Bois des vierges) : « [Les créatures du Bois des Vierges] représentent la bestialité de l’homme, qui peut entre autres se manifester chez nous par des sentiments d’autodestruction. […] J’avais déjà expérimenté ce style de scénario avec ‘Monsieur Noir’, mais c’est effectivement la rencontre avec Béatrice Tillier qui m’a poussé à réemprunter cette voie [du conte]. »

Michel Dufranne (Scénariste de l’adaptation de Dracula, tiré de Drace Stoker) : « Hormis le costume-cravate des agents de joueurs de Football, tous mes livres ont une forte connotation historique, en plus d’être pour certains des adaptations littéraires. Force est de constater que le marché étant assez tendu, les projets qui semblent attirer l’œil de "mes" éditeurs ou les propositions que l’on me fait sont exclusivement historiques et majoritairement liées à l’univers littéraire. J’espère qu’on ne me collera pas définitivement une étiquette, mais je crains bien que je doive déjà faire le deuil sur un statut d’auteur de BD jeunesse, d’humour ou d’Heroïc Fantasy ! »

Fred Duval (scénariste de 7 personnages) : « Mon personnage préféré est le misanthrope. Pour moi, c’est le personnage le plus complexe de Molière. Le plus fascinant avec Dom Juan. D’ailleurs, c’est le personnage central avec Agnès, qui mène l’intrigue. J’adorerais adapter le Misanthrope en bande dessinée. Mais ça me demande encore un peu de maturité dans l’écriture. C’est une pièce beaucoup plus difficile qu’elle ne le paraît. »

Benoît Feroumont (dessinateur, scénariste et réalisateur du Royaume) : « J’ai décidé de me consacrer pour un certain temps à la bande dessinée. Il y avait aussi l’idée de gérer des frustrations nées du fait que j’avais des histoires personnelles à raconter et qu’en film, ça prenait des années pour se faire ou même ne pas se faire ! »

Adrien Floch (Dessinateur des Naufragés d’Ythaq et de Cixi de Troy T3) : « Je m’amuse à utiliser cet effet [manga] pour marquer un trait d’humour. Si je faisais du pur réalisme, je ne pourrais me permettre cette transgression, et donc je passerais sans doute à côté de l’effet recherché. Il y a vingt ans, on aurait pu être désarçonné par ce type de cassure graphique, mais actuellement, on lit autant du comics, que du manga ou du franco-belge, ce qui permet d’intégrer rapidement le sentiment exprimé dans la case sans s’en offusquer. »

Judith Forest
(c) La cinquième couche

Judith Forest (dessinatrice et scénariste fictionnelle de 1h25, Momon) : « Aujourd’hui, je me sens plutôt bien. J’ai l’impression de n’exister que par mes livres. Véritablement. Dans le manifeste de La Cinquième Couche, qui est très naïf, très couillon, on voit que ça a été écrit quand mes éditeurs étaient très jeunes, il y a cette phrase qui dit qu’une émotion n’est jamais fausse. Donc, « 1h25 » a causé chez les lecteurs (qui m’en ont parlé ou qui m’écrivent) beaucoup d’émotions qui sont vraies, quoi qu’il en soit de la substance de mon être, dont je doute si fort. Grâce à toutes ces émotions que j’ai provoquées chez les autres, j’ai l’impression d’exister comme auteure. C’est quelque chose qui me fait un bien fou. »

Céline Fraipont (scénariste de Petit Poilu) : « Outre l’aspect ludique, farfelu et poétique des univers visités par Petit Poilu, j’essaie de glisser dans chaque histoire un petit message, une petite idée humaniste assimilable par des enfants. Le but est que ça les touche et que ça les fasse réfléchir. Ce qui explique sans doute le succès de la série auprès des professionnels de l’enfance. »

Philippe Geluck (Dessinateur et scénariste de Geluck enfonce le clou) : « C’est souvent le lecteur qui m’interpelle en disant qu’il aime lorsque je me lâche complètement et que je ne devais pas hésiter y aller encore plus fort ! J’ai donc accentué l’effort débuté dans Geluck se lâche. Mais il me faut le reconnaître au grand jour : dans mon moi le plus profond, je suis un brave type, un ange ! Mais ce sont mes lecteurs qui me demandent d’écrire des choses sordides, que je suis bien obligé de leur donner ! Même combat avec Voici ou Gala : le paparazzi est foncièrement un brave homme, mais à la place de belle photos de mariage ou de baptême, il est obligé de réaliser les clichés compromettants réclamés par les lecteurs ! Les gens sont ignobles… »

Dominique Goblet
(c) M. Di Salvia

Dominique Goblet (dessinatrice et scénariste de Faire semblant c’est mentir, Chronographie) : « Je pense que j’ai un amour invétéré pour les travaux qui s’inscrivent dans le temps. Faire semblant c’est mentir s’est étalé sur douze ans. On vit aujourd’hui dans une société gérée par un rythme de production tellement dingue, que se permettre le luxe d’un regard, d’un temps, où l’on réapprend à goûter comment les choses bougent dans le temps, peut aussi devenir un moyen de lutter contre tout ce mécanisme stéréotypé de production et surproduction. Et peut-être d’avoir le temps de réfléchir à creuser les choses en profondeur et de voir véritablement ce que je veux raconter. »

Olivier Grenson (Dessinateur, scénariste La Douceur de l’Enfer) : « Je me pose parfois la question que Lewis Trondheim s’est posé dans Désœuvré (L’Association). Comment vais-je vieillir dans mon travail ? Je me demande si j’arriverai à me renouveler, à me remettre en question, à mettre la même énergie dans mes planches. ».

Iko (Dessinateur de Ténèbres) : « « Pour moi, l’écriture de Christophe Bec tient du génie : avec de longues séquences qui se déroulent lors d’époques différentes, il monte une histoire très complexe. Je ne connais pas l’Héroïc-Fantasy franco-belge aussi bien que je le voudrais, mais je dirais que "Ténèbres" n’est pas conventionnel. Le premier tome pouvait sembler facile, mais dans ce deuxième, tout se complique, c’est un grand puzzle... pas si simple qu’il paraissait auparavant. Ce n’est qu’à la fin du puzzle que vous comprendrez vraiment ce qu’est "Ténèbres". »

Iris (Scénariste de L’ostie d’chat) : "Pour ma part, j’aime beaucoup traiter de relations humaines et surtout, de tous les malaises qu’elles occasionnent. (...) (J’)aime énormément les notes drôles où il y a des gaffes et où la mise en scène est un peu slap-stick."

Joseph Joffo (écrivain, Un Sac de billes) : «  L’écriture, c’est comme la cuisine : plus elle est simple, plus elle est saine ! »

Dimitri Kennes (Editeur, MAD Fabrik) : « Dès que j’ai quitté Dupuis, j’ai senti que le regard des gens avait changé instantanément. Chez Dupuis, j’étais le jeune patron à qui on donnait une certaine importance, qui intéressait beaucoup de monde, qu’on voulait voir dans les cocktails, etc… Ensuite, j’ai suscité moins d’intérêt, d’autant qu’on n’aime pas trop les « rebelles » dans le sérail économico-financier. Il faut un peu d’humilité pour accepter cela, cela permet de relativiser. »

Kiraz
(c) D. Pasamonik

Kiraz (Illustrateur et cartooniste) : "En Égypte où je suis né, il y avait autour de moi des femmes grassouillettes. Et puis, tout d’un coup, à Paris, je vois des… libellules ! Vraiment, ça m’a frappé. Je pense que si j’étais né ici et si j’avais une petite sœur et une maman mignonne comme cela, je ne les aurais pas faites ainsi. J’ai fait pas mal de dessins pour Samedi Soir, France Dimanche, etc. Et puis un jour Marcel Dassault m’a téléphoné et m’a dit : « Est-ce qu’un jour on peut travailler ensemble ? ». C’était un fan ! Je suis allé le voir, à Jours de France, et il m’a engagé. Pendant trente ans, il m’a foutu une paix totale ! Je faisais ce que je voulais, personne dans la rédaction n’avait le droit de me faire une remarque, c’était sacré ! Dassault attendait mon dessin tous les mercredis, il voulait qu’on le lui apporte en premier ! Il était très gentil et il m’a beaucoup encouragé."

Jean-Samuel Kriegk (Critique d’art) : "Je suis convaincu qu’en 2011, il est réducteur de parler de bande dessinée sans aborder le jeu vidéo ou l’animation : pour les grands artistes d’aujourd’hui, l’univers graphique est plus important que le support par lequel le dessin s’exprime, et le passage d’un média à un autre est complètement naturel. Les grandes créations contemporaines, de Matrix au Chat du Rabbin sont d’ailleurs racontées simultanément sur l’ensemble de ces supports. De nombreux artistes, dans le sillage du cinéaste Guillermo Del Toro, évoquent déjà une nouvelle ère où BD, cinéma et jeu vidéo fusionneraient pour former un art narratif hybride, où la qualité de l’histoire et du dessin priment sur la question de la forme."

Kris
(c) N. Anspach

Kris (Scénariste, Un sac de billes) : « L’éditeur dispose des droits cédés par l’auteur pour l’intégralité de la propriété littéraire. Cette dernière a été mise en place POUR les auteurs. Ils ont des droits sur leurs livres jusqu’à 70 ans après leur décès. Or, ce n’est pas parce qu’ils cèdent leurs droits de reproduction à un éditeur que la durée doit forcément être équivalente à celle de la propriété littéraire. D’autant plus, qu’en bande dessinée, la grande majorité de l’exploitation de l’œuvre se fait dans les dix-vingt ans, au maximum, après sa réalisation. Voire, malheureusement, dans les dix-vingt mois aujourd’hui… ».

Willy Lambil (Dessinateur, Les Tuniques Bleues) : « Le réalisme ne m’a jamais quitté. J’essaie d’allier l’humoristique et le réalisme dans une sorte de compromis graphique. J’ai arrêté le réalisme par obligation. On me proposait de reprendre Les Tuniques Bleues. Mais c’est vrai qu’à l’époque, j’étais fatigué par l’aspect plus rigoureux du dessin réaliste. Aujourd’hui, Je n’essaie pas de faire l’un ou l’autre, mais je dessine mes planches telles que je les ressens. »

Emmanuel Lepage (Dessinateur, scénariste Voyage aux îles de la Désolation) : « Pendant quatre mois, je ne pouvais plus tenir un crayon, pas même un stylo à bille. J’avais l’impression que ma vie s’effondrait. Je me vois, encore aujourd’hui, enfoncé dans mon canapé, en ayant une panique froide. Plus les semaines passaient, plus je voyais de médecins qui me disaient tous : « C’est grave. Vous savez, peut-être que cela ne remettra plus jamais ! ». Mon médecin généraliste m’a même demandé si j’avais songé à une reconversion. Envisager le fait de ne plus pouvoir dessiner m’était insupportable ! Dessiner ne tenait qu’à si peu de chose. Un nerf altéré, et c’est fini ! Cet écrasement du nerf au niveau du cou m’a empêché de dessiner pendant quatre mois, et c’est malheureusement chronique.  »

Marc Lizano & Joël Legars (éditeurs, chez Gargantua) : "Avant de faire des livres, il faut les rêver ! "

Regis Loisel (Co-auteur de Magasin général) : « Graphiquement, je travaille toujours sur l’impression des choses, par sur l’exactitude. Je peux donner un élément authentique, et à côté de cela, je vais dessiner quelque chose qui l’est beaucoup moins, tout en en revêtant des caractéristiques véridiques. Mais ce n’est le cas que pour le dessin ! Au niveau du scénario, nous restons très logiques, sans oublier qu’il s’agit bien entendu d’une fable. »

Alec Longstreth (dessinateur et scénariste de Phase 7, lauréat d’un Ignatz Award) : « Enfant, j’étais complètement obsédé par les comics Disney, et particulièrement par ceux Barks qui étaient les meilleurs. J’y suis revenu à l’adolescence par l’intermédiaire de la série Bone de Jeff Smith, qui était complètement dans l’esprit de Carl Barks. J’admire Barks, non seulement pour ses créations, mais également pour son éthique et l’histoire de sa carrière. Il a dessiné seul 6.000 planches en vingt-cinq ans, sans jamais manquer une deadline. Je le considère comme un formidable modèle pour tous les cartoonists. »

(par Thierry Lemaire)

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Photo en médaillon : © N. Anspach

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Propos recueillis par Nicolas Anspach, Charles-Louis Detournay, Morgan Di Salvia, Thierry Lemaire, Didier Pasamonik, Marianne St-Jacques - Les extraits présentés sont leur propriété respective.

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