Indélébiles par Luz (Futuropolis), l’intimité partagée

21 janvier 2019 0
  • Se souvenir des copains de Charlie, Luz s’y emploie avec humour, élégance et brio.

Que l’on baigne en bande dessinée ou que l’on soit un amateur occasionnel, difficile d’aborder ce livre de manière banale. Le 7 janvier 2015 reste un traumatisme. Plusieurs auteurs sont tombés. À des degrés différents chacun d’entre nous était en lien avec eux. Nous les avions éventuellement rencontrés, avions échangé une conversation, un rire, un sourire avec eux. Personnalités médiatiques, ils étaient partie de notre entourage aussi par la télévision ou la radio. Mais surtout, nous étions familiers de leurs œuvres et pas uniquement en lisant Charlie Hebdo. À coup de dessins mordants, de BD iconoclastes, ils nous ont marqué, jusqu’à l’intimité. Ils sont ô combien Indélébiles. Luz qui avait échappé à l’attaque du 7 janvier est probablement le premier affecté dans son sommeil, nous sommes toutefois nombreux à nous réveiller insomniaques et à faire défiler des souvenirs hantés de leur présence. Luz était de leurs aventures depuis deux décennies. Il lui appartenait de raconter une de ces nuits éclairées par leur mémoire.

Indélébiles par Luz (Futuropolis), l'intimité partagée
© Luz / Futuropolis

La démarche d’Indélébiles n’est pas celle d’un ouvrage historique sur Charlie Hebdo. Elle ne consiste pas non plus à revenir sur des polémiques mille fois rabattues. Ses trois cents pages sont des tranches de vies d’une rédaction où l’information est au bout du crayon. Cabu, le mentor virtuose, le seul à pouvoir crobarder dans sa poche apparaît en symbole de l’équipe avec sa gentillesse et sa virtuosité. Défilent aussi Charb, le copain de promo aux blagues plus lourdes que l’air, Gébé, le maître accessible, Tignous, le retardataire high tech, Luce, la secrétaire de rédaction gardienne de l’orthographe et des délais, …
Le Prix France Info de la bande dessinée d’information et de reportage vient d’être attribué à Indélébile. Une évidence. Le récit vibre avec les dessous de l’actualité. À travers l’album, le lecteur observe la rédaction telle la petite souris indiscrète. Par exemple, il découvre ébahi la genèse de la fameuse couverture de Luz «  Allo la Préfecture ? Il rentre, il sort,…  » devenu le symbole de l’opposition aux lois Pasqua de 1997. De reportages, il est également question. Du bureau parisien de militants du RPR en 1995, à la Guerre de Bosnie en passant par un pénitencier de Louisiane, Luz rapporte une série d’anecdotes délicieuses des différents terrains qu’il a explorés pour le journal. C’est un portrait de la France et du monde, des années 90 à 2010 qui défile.

© Luz / Futuropolis

Charlie est en Luz et il le sera toujours. Si le dessinateur ne trouve plus de salle de rédaction pour blaguer avec ses amis sur la mort de Johnny, il l’invente sur le papier. Il déploie un sens de la narration bluffante. À l’instar de Will Eisner, il ne s’encombre pas de cadres pour guider l’œil du lecteur. Un air de liberté et d’humour décontracté souffle sur ses planches, autorisant les éclats de rires qui rappellent ceux d’antan, même si la gorge se noue à chaque intermède.
Une lecture qui mérite le sacrifice d’une nuit. Fauve ?

© Luz / Futuropolis

(par Laurent Melikian)

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