"Inner City Romance" (Revival) : redécouvrir Guy Colwell, l’un des fondateurs de la bande dessinée underground

22 mai 2019 0 commentaire
  • Moins connu que Robert Crumb ou Gilbert Shelton, Guy Colwell a pourtant apporté une contribution non-négligeable à l'essor des comics underground dans les années 1970. Sa série "Inner City Rommance", nouvellement éditée par Revival en français, témoigne d'une époque charnière dans l'histoire des États-Unis comme dans celle de la bande dessinée.

Guy Colwell n’a pas l’aura d’un Robert Crumb ni la bibliographie d’un Gilbert Shelton. La faute sans doute à une carrière plus fugace, du moins dans la bande dessinée. Il a certes travaillé à des comics érotiques dans les années 1980 [1], mais il se consacre exclusivement à la peinture depuis les années 1990. Les seventies, période-clé pour qui s’intéresse au développement de la bande dessinée aux États-Unis, concentrent donc l’essentiel de sa participation au mouvement Underground.

Né en 1945, Guy Colwell ne traverse pas son époque avec indifférence, bien au contraire. Il affirme très tôt son antimilitarisme. Il veut devenir objecteur de conscience, mais la guerre du Viêt Nam précipite son engagement. En 1964, il décide de renvoyer son ordre d’incorporation dans l’armée et devient par ce geste un « insoumis ». Un geste qui le conduit en prison quatre ans plus tard. Condamné à deux ans d’enfermement, il est envoyé au pénitencier fédéral de McNeil Island, État de Washington [2], où il passe l’essentiel de son temps dans le camp à sécurité minimale, souple, mais surpeuplé.

"Inner City Romance" (Revival) : redécouvrir Guy Colwell, l'un des fondateurs de la bande dessinée underground
Inner City Romance © Guy Colwell / Revival 2019

Cette expérience est fondatrice pour lui : il y renforce ses convictions politiques comme son envie de dessiner. Côtoyant toutes sortes de délinquants, il acquiert une vision réaliste et nuancée de son pays. Il a notamment sous les yeux l’ampleur des questions raciales, qu’il retrouve à sa sortie de prison. La ségrégation et ses conséquences explosives deviennent l’un de ses principaux sujets de réflexion. C’est aussi là qu’il délaisse son inspiration hippie et son esthétique psychédélique pour se tourner vers une représentation plus directe et brutale de la société.

Libéré au bout de presque un an et demi, Guy Colwell trouve du travail dans son ancienne école d’art [3] et se consacre à la peinture à l’huile, mais aussi, de plus en plus, à la bande dessinée. Il faut dire qu’il arrive en pleine éclosion du comix. Convaincu que la bande dessinée peut aborder des sujets graves tout en conservant sa spécificité, il se lance dans la création de son propre comic book. La prison bien sûr, les drogues, la prostitution, la musique et la politique sont des thèmes qui agitent la jeunesse des années 1970 et qu’il souhaite mettre en images.

De ses expériences et surtout de son observation naît la série Inner City Romance. Le premier numéro, édité par Last Gasp en 1972, est un succès étonnant : imprimé à quatre reprises, il s’écoule à 50 000 exemplaires ! Parallèlement, il dessine Radical Rock pour le San Francisco Good Times, des épisodes repris ensuite en volume par Last Gasp pour Inner City Romance 2. Après une éclipse de cinq ans, trois derniers tomes paraissent en 1977 et 1978. Il s’éloigne ensuite de la scène Underground et revient finalement à la peinture, un choix de jeunesse auquel il n’a jamais renoncé.

Inner City Romance © Guy Colwell / Revival 2019

Le style de Guy Colwell se caractérise par un mélange de réalisme, tant dans la représentation des corps que dans les sujets évoqués, et d’onirisme, se traduisant par des séquences s’inspirant des motifs psychédéliques. Son trait est d’une grande variété. Parfois très rigide, il est souvent d’une grande souplesse. Associé à un découpage simple, mais rythmé et à des plans originaux - certains gros plans frisent l’abstraction - témoignant d’une recherche permanente, il parvient à créer du dynamisme et n’a rien à envier aux comics de super-héros.

La politique et le sexe sont les deux grandes affaires qui l’occupent et presque tous ses récits s’y rattachent. Son rejet de l’oppression policière et du racisme, son souci de défendre les sans-grades et son idéal de liberté transparaissent constamment. Flirtant avec l’érotisme voire la pornographie, il adopte une représentation émancipée des relations charnelles sans pour autant verser dans la vulgarité ni en omettre la part sombre. C’est que son idée première est de faire œuvre de critique sociale.

Les éditions Revival [4] proposent depuis peu les cinq récits d’Inner City Romance. C’est la première fois que nous pouvons les lire en français dans un seul volume. Il s’agit en fait d’une traduction d’un ouvrage édité par Fantagraphics Books en 2015. Si la préface et les notes du spécialiste Patrick Rosenkranz sont conservées, nous regrettons toutefois que l’iconographie ait été allégée par rapport à l’édition originale. Elle aurait permis de mieux saisir encore les intentions et les qualités de Guy Colwell, artiste assez méconnu en Europe.

Cette édition a néanmoins le mérite de donner accès aux principales bandes dessinées d’un dessinateur important dans la formation de la bande dessinée alternative nord-américaine. Sans doute l’un des auteurs les plus politiquement engagés de ce mouvement, Guy Colwell nous propose un condensé des années 1970, tout en offrant quelques pages mémorables, à la fois curieuses et novatrices.

Inner City Romance © Guy Colwell / Revival 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Inner City Romance - Par Guy Colwell - Revival - préface & notes de Patrick Rosenkranz - traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Bertrand - édition originale : Inner City Romance, Fantagraphics Books, 2015 - 17 x 24 cm - 192 pages en noir & blanc - relié, couverture cartonnée - parution en avril 2019.

Consulter une biographie de Guy Colwell sur Comiclopedia (en anglais).

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[1Publiés par Rip Off Press, éditeur notamment des Fabulous Furry Freak Brothers de Gilbert Shelton.

[2Fermée en 2011, cette prison n’était accessible que par les airs ou par la mer.

[3Le California College of Arts and Crafts.

[4Il reste plutôt difficile de s’informer sur cette maison née en 2018 et dépendant de la société Vagator, éditrice des Cahiers de la bande dessinée : pas de site Internet, une page Facebook très peu alimentée.

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