Intérieur - Par Gabriella Giandelli - Éditions Actes Sud BD

13 novembre 2010 0 commentaire
  • C'est un immeuble de béton, comme des millions d'autres. Rien ne le distingue des clapiers qui, depuis des décennies, cerclent toutes les villes de leur inhumanité. À part cet être étrange, blotti derrière une porte moisie au fond de ses caves, et ce lapin géant, témoin invisible de la vie de ses habitants. Dont le fil absurde nourrit ce conte fantastique subtil et élégant.

On approche de Noël, et de l’extérieur, on peut voir les fenêtres s’éteindre et s’éclairer comme un immense et moche sapin. Chacune raconte une histoire. Derrière, des hommes, des femmes, des couples, des familles. En compagnie d’un lapin blanc, nous allons les accompagner quelques heures, passant d’un appartement à l’autre. Il est invisible. Personne ne le voit mais il voit tout le monde et il a la faculté de pénétrer leur esprit. Il connaît donc leurs pensées les plus intimes, leurs états d’âme, leurs petites médiocrités. Ces instants de vie auxquels on s’accroche tant mais qui s’effacent finalement sous les coups de boutoir du temps qui passe. Comme tout le reste. Comme la vie elle-même.

Lui, n’oublie pas. "Lui", c’est le "Grand Sombre", cette masse informe qui, dans la cave, attend le lapin blanc. Il est là depuis que l’immeuble existe. Il connaît tout. Est-ce grâce à lui que, dans un appartement vide, continuent à déambuler les membres d’une famille pourtant décimée des années plus tôt dans un accident d’avion ?

Le lapin blanc lui sert de lien avec les occupants de l’immeuble. Chaque soir, il lui raconte ce qu’il a vu, entendu, deviné. Puis il le connecte à un tuyau qui le relie aux habitants endormis. Il se nourrit de leurs songes. Il puise son énergie dans leurs rêves, leur "petite mort", comme disait Freud. Puis, le jour, il la restitue au bâtiment, le protégeant contre le délabrement.

Personne ne connaît son existence. Sauf une personne, une vieille dame qui vit là depuis toujours. Une vieille dame nostalgique qui, chaque soir, part au pays des rêves, à la recherche de son enfance mais aussi d’autre chose d’absolu. Prête à tout pour y parvenir, quitte à mettre en péril sa vie en utilisant des drogues dangereuses. Or, ses songes constituent la principale source d’approvisionnement en énergie du "Grand Sombre". Qu’arrivera-t-il à l’immeuble si elle venait à mourir ?

Tout, dans ce récit fantastique, est en fines nuances et en subtilité. Avec un dessin délicat, rehaussé de couleurs pastel, Gabriella Giandelli dépeint par une succession de courtes tranches de vie de personnages banals — tellement banals qu’on a même des difficultés à les distinguer les uns des autres —, toute l’absurdité de notre condition humaine. Un livre riche, qu’on s’empresse de relire une fois terminé afin de tenter d’en saisir toutes les clés.

(par Patrick Albray)

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