Iouri Jigounov : " Il était grand temps de faire évoluer le personnage d’Alpha"

11 octobre 2009 3 commentaires
  • Après avoir illustré pour {Alpha} les scénarios de {{Pascal Renard}} et de {{Mythic}}, {{Iouri Jigounov}} reprend la destinée narrative de sa série. Le dessinateur belge d'origine russe a souhaité apporter une nouvelle dynamique aux aventures du maître espion Dwight Taylor, plus connu sous le nom de code Alpha.

Washington tremble. D’après les renseignements de la CIA, une bombe nucléaire a été placée dans un avion de ligne arrivant de Moscou. L’appareil approche de New-York et les souvenirs du 11 septembre ne sont rien à côté du péril que l’on attend. Le Président des USA n’hésite pas à ordonner la destruction de l’appareil. Bilan : près de 300 morts et… aucune trace de bombe ! Alpha, quant à lui, mène une vie paisible comme cadre de la CIA. Il se retrouve néanmoins au cœur d’un complot qui débute par l’envoi d’un e-mail par l’un de ses collègues qui se suicide aussitôt après. Peu à peu, les convictions des enquêteurs de l’agence vacillent : Et si Alpha était le coupable ? Notre agent n’a pas d’autre solution que de prendre la fuite.

Avec Fucking Patriot, Iouri Jigounov signe un thriller alliant espionnage et géopolitique. Un récit réaliste, dense, aux multiples pistes. Alpha est-il agent double ? Nous connaissions déjà le professionnalisme et le talent du dessinateur Jigounov. Ses « débuts » de scénaristes prennent, nous semble-t-il, un bien bel envol !


Iouri Jigounov : " Il était grand temps de faire évoluer le personnage d'Alpha" Vous signez seul le scénario de « Fucking Patriot », le onzième album de Alpha. Pourquoi ?

Je n’ai jamais cherché à vouloir reprendre la destinée narrative de la série. Malheureusement, nous n’étions plus, l’éditeur et moi-même, sur la même longueur d’onde que Mythic. Il avait repris le scénario de la série au troisième album suite au décès de Pascal Renard. Dans les histoires qu’il a signées, Alpha était un personnage insaisissable. Après toutes ces aventures, nous ne savions toujours pas grand-chose sur sa vie, sur sa personnalité. Il était grand temps de faire évoluer le personnage pour redynamiser la série. Alpha risquait de devenir pour moi une sorte de routine. Je n’étais plus vraiment enthousiaste et excité par les scénarios. Cette perte de motivation risquait de se faire ressentir dans mon dessin et dans le travail de l’éditeur. Nous avons préféré prendre les devants. Nous avons discuté plusieurs fois de nos envies de changements avec Mythic, mais il n’en a pas tenu compte. Il était pourtant grand temps, après le dixième album, de se poser des questions sur la direction de la série.

Mais pourquoi reprendre le scénario vous-même ?

Je ne l’ai pas voulu. Les changements passaient inévitablement par le scénario. J’étais sur la même longueur d’onde que le Lombard quant à l’évolution d’Alpha. Il fallait que nous arrivions à surprendre le lecteur avec de l’inattendu et dévoiler un peu plus la personnalité de notre héros. C’était primordial ! Avoir une histoire de plus, bien construite, à la mécanique et à l’intrigue parfaitement huilée, ne servait plus à rien ! Mythic possède le talent pour écrire ce type de scénario. Mais quand nous lui demandions d’inventer une histoire où l’on en apprendrait plus sur Alpha, il nous disait, si mes souvenirs sont exacts, qu’il ne trouvait pas la place dans son intrigue pour des scènes plus « intimistes ». Ces scènes que l’on pourrait considérer comme inutiles, dans la résolution d’une intrigue, apportent pourtant des éléments importants pour l’évolution du héros. Regardez les séries télévisées américaines telles que, par exemple, Les Experts Au bout de quelques épisodes, les scénaristes se penchent sur l’histoire personnelle de leurs personnages. Cela permet de ne pas être superficiel et aseptisé. Tom Clancy l’a également très bien compris lorsqu’il met en scène Jack Ryan. Chaque livre aborde une part de l’histoire personnelle de son héros : sa famille, sa dépendance à l’alcool, etc. Mythic ne comprenait pas cela.
Après quatre mois de chômage technique, je commençais à trouver le temps long. Heureusement, cette période se déroulait durant les mois d’été. J’ai profité de mon jardin, mais j’étais quand même inquiet. Il m’a posté une ultime version d’un scénario depuis le lieu où il passait ses vacances. Le synopsis ne comprenait pas de réels changements. Peu de temps après, j’ai envoyé à mon éditeur des notes d’intention. On était loin d’un scénario abouti. Je n’envisageais pas de terminer le scénario moi-même. Je voulais juste établir les bases du « renouveau » de la série. Le Lombard m’a poussé à approfondir ces notes et continuer moi-même le scénario.

Extrait du T11 de "Alpha".
(c) Jigounov & Le Lombard

En 1994, vous aviez signé « Les Lettres de Krivstov ». Vous aviez déjà une petite expérience scénaristique…

Mais je n’avais pas une vision à long terme de l’histoire que j’écrivais. Je voulais juste avoir quelques planches à dessiner. Je pensais que Mythic continuerait le scénario par après. Il n’a pas voulu s’y atteler. Je me suis donc retrouvé avec une histoire à suivre qui n’était pas encore terminée. Je n’avais même pas envisagé la moindre hypothèse pour les retournements de situation. J’ai bricolé le scénario de Fucking Patriot. Aujourd’hui, le douzième tome est écrit et j’ai une idée quant aux scènes importantes du suivant. En quelques semaines, donc, j’ai du prendre conscience qu’il fallait que je débrouille tout seul ! C’était la première fois que j’écrivais un scénario et un découpage en français. Le scénariste de La Branche Lincoln, Emmanuel Herzet, a effectué un travail de relecture et a corrigé certains textes. Le français n’est en effet pas ma langue maternelle. Deux mois plus tard, mon éditeur, Yves Sente m’a parlé d’une idée qu’il avait eue pour la série. Il m’a dit : « Et si Alpha avait une face cachée ? Pourquoi ne serait-il pas un agent dormant des Russes ? ». L’idée me séduisait, mais je préférais envisager l’hypothèse qu’Alpha soit - ou ne soit pas- un agent double. J’ai intégré cet élément au récit alors que j’avais déjà dessiné les premières pages. Un prologue était donc nécessaire pour introduire ce nouvel élément et rappeler les évènements marquants qu’Alpha avait vécus dans les dix premiers albums.

Ce scénario a vraiment été du bricolage. J’ai même fait des changements dans l’histoire juste avant de m’atteler aux couleurs. Je n’avais pas envie d’être dans la même situation pour le prochain tome. C’est pourquoi le scénario est d’ores et déjà bouclé et pourquoi j’ai laissé beaucoup plus de place à l’action. Il sera plus aéré que Fucking Patriot.

Ce onzième album est en effet assez statique.

Tout allait bien pour Alpha. Il était dans les bonnes grâces du Président des États-Unis et on lui avait octroyé une belle position au sein de la CIA. De plus, sa relation avec son équipière évolue dans une direction plutôt plaisante. Mais pourtant, une machination se met en place et sa vie va basculer.

On assiste à une manipulation et l’hypothèse qu’il serait agent double se renforce. Mais c’est sa relation avec sa coéquipière qui est au centre de l’album.

Ce sont deux hétérosexuels qui se plaisent. Il était normal qu’ils sortent ensemble… Comme je vous l’ai confié : cette série devait évoluer, notamment dans ce sens là.

Voyagez-vous pour vous documenter pour Alpha ?

Non. Je trouve ma documentation sur Internet. Je connais Seattle encore mieux que si j’y avais été. Je connais cette ville comme ma poche. Je peux même vous montrer les rues à sens unique sur un plan (Rires). Pas besoin d’aller sur place.

Vous êtes le premier auteur du Lombard à avoir utilisé ç ce point l’outil informatique ?

Non. Chris Lamquet m’a précédé. C’est d’ailleurs son travail qui m’a convaincu d’utiliser cette technique. Je n’avais jamais eu d’ordinateur, et à vrai dire, je n’y comprenais rien. Je me suis rendu chez lui pour qu’il me montre sa manière de travailler. Je n’ai strictement rien compris à ses explications. Mais sa démonstration a confirmé mon enthousiasme. J’ai acheté un ordinateur. J’ai étudié de manière intensive les manuels. I ne me restait plus qu’à trouver ma méthode.

Extrait du T11 de "Alpha".
(c) Jigounov & Le Lombard

Concrètement, comment procédez-vous ?

Je scanne mes croquis et je corrige parfois certains détails. Je travaille en utilisant des calques sous Photoshop. Cela me permet de placer mes personnages par rapport aux décors. J’encre le résultat de la manière traditionnelle sur le papier. Je n’ai jamais apprécié le trait résultant d’un travail par ordinateur. Je le trouve lisse et froid.

Depuis quelques années, on parle d’une spin-off d’Alpha. Qu’en est-il ?

Éric Loutte n’est malheureusement pas très rapide. Aux dernières nouvelles, le premier tome devrait paraître au printemps 2010. J’ai une entière confiance en Emmanuel Herzet. Il connaît la série sur les bouts des doigts. Il m’a rappelé des détails que j’avais oubliés. Je préfère ne pas m’immiscer dans leur travail : je sais qu’il n’est pas évident pour des auteurs de reprendre une série, alors si l’un de ses créateurs s’en mêle …

Éric Loutte est peut-être lent, mais il est aussi reconnu pour sa méticulosité.

Oui. Et ce n’est pas évident de dessiner Alpha. C’est un personnage qui est physiquement quelconque. Ce n’est d’ailleurs pas si mal que cela pour un espion (Rires). Ce personnage me donne beaucoup de difficulté à dessiner. Il faut toujours faire attention.

Vous être finalement tout aussi méticuleux que lui. Vous accordez une grande importance aux décors.

Mais que devrais-je faire ? Je suis le scénario. Je ne peux quand même pas dessiner un aéroport sans en dessiner l’architecture, les fenêtres, etc. Ce ne serait pas crédible. Alpha est une série réaliste. Regardez certaines pages de Largo Winch, vous constaterez qu’il y a beaucoup plus de détails que dans Alpha

Le succès de la série entraîne-t-il une plus grande rigueur de votre part ?

Non. Quand je dessine, je ne pense qu’à cette partie-là du travail. Il en va de même pour le scénario. Je n’ai à aucun moment le temps et l’énergie pour réfléchir au contrat qui me lie à mon éditeur, à mes droits d’auteur, à la promotion, aux séances de dédicace et à mes lecteurs. J’ai besoin d’être concentré sur mes planches et de retarder toutes ces choses annexes le plus tard possible. D’ailleurs, j’ai régulièrement des problèmes avec mes factures à cause de cela. Je suis tellement dans mon travail que j’oublie de les payer (Rires).

La bande dessinée a-t-elle évoluée en Russie depuis que vous avez rejoint la Belgique ?

Un peu, mais pas tant que cela ! En fait, je n’en sais pas grand-chose. Je ne vais plus en Russie depuis que je suis installé dans une ville près de Bruxelles. Je n’aime pas la mentalité de ce pays. Vous savez que j’ai obtenu la nationalité belge. Il ne faudra plus écrire dans un article que je suis russe (Rires).

(par Nicolas Anspach)

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Photos (c) Nicolas Anspach

 
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