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Iran. Révolution, Par Michel Setboun, Les Arènes BD

Par Tristan MARTINE le 2 avril 2019                      Lien  
L’anniversaire de la révolution iranienne et des désillusions qui l’ont suivie ont donné lieu à différentes manifestations médiatiques. Le 9e art n’échappe pas à ce phénomène, avec ce reportage graphique tiré d’un ensemble de photographies d’époque.

Michel Seltoun est photographe de presse. Pour le compte de différentes agences (Sipa, Sygma, Getty et Rapho), il a parcouru le monde, allant de conflit en conflit et couvrant les grands évènements, avant de devenir photographe indépendant. En 1978, à l’âge de 26 ans, il se rend en Iran, pressentant l’imminence d’événements importants. Il est l’un des seuls photographes occidentaux à passer trois années consécutives sur place, ce qui lui permet d’amasser un ensemble impressionnant de près de 30.000 clichés, témoignant de la fin du régime du shah d’Iran, de la révolution et du retour à Téhéran de Khomeyni.

Iran. Révolution, Par Michel Setboun, Les Arènes BD

En tant que photographe, il lui est facile de se fondre dans la population, non seulement parce qu’on le prend pour un Iranien mais aussi parce que l’image joue un rôle central en Iran. Cela est d’ailleurs paradoxal dans un pays islamique où l’image photographique est mal tolérée. Pourtant, depuis des siècles, l’image est importante dans ce pays chiite : on la retrouve sur les miniatures d’Ispahan mais aussi dans les cimetières où les tombes sont ornées de photos très réalistes des défunts, tandis que les peintures murales sont omniprésentes dans les rues.

Avec cet album, Michel Seltoun livre un reportage au présent, comme s’il était encore sur place et découvrait au fur et à mesure ce qu’il se passait. Il souhaite être un simple « rapporteur d’histoire », sans pour autant porter un jugement sur l’Histoire. Pour cela, il a sélectionné plus de 600 photographies, dont 90% sont inédites. Plutôt que de publier ces photos en l’état, il les a retravaillées, ce qui donne une impression de reportage graphique, à mi-chemin entre le roman-photo et la bande dessinée. Il bascule ainsi dans un autre univers visuel : les photographies originales étaient en noir et blanc, en poussant les curseurs de ses logiciels, il fait apparaître les traits, du noir et du blanc, donnant une impression de calligraphie, transformant son œuvre en OPNI (objet photographique non identifié), qu’il qualifie de « photo-graphie ». Derrière cette approche graphique, s’affirme également une volonté de cesser de prétendre au réel, ce que fait généralement la photographie, en transfigurant de manière visible la réalité et permettant ainsi de nouvelles possibilités de narration à l’aide de ces images transformant les protagonistes en icônes graphiques, figées et mobiles à la fois dans une forme de cubisme novateur.

Au sein de l’album, il insère quelques photographies non retouchées, qui impressionnent par leur netteté, leur force et rappellent au lecteur que le propos est bien ancré dans un réel solidement documenté, comme peuvent le faire les rares photographies insérées dans Maus. De la prise de l’ambassade américaine à Téhéran aux scènes de manifestations et de liesse populaire, en passant par la guerre avec l’Irak, tous les évènements importants de ces années de transition sont abordés, avec bon nombre d’informations précises, permettant de bien contextualiser cet épisode, loin de tout manichéisme.

On suit ainsi le lyrisme des manifestations contre le shah, notamment celles au moment des célébrations de mouharram, mois sacré de l’islam chiite, qui rejouent l’agonie de Hussein, le petit-fils du Prophète encerclé pendant dix jours par les armées du calife. Durant ces dix jours, les fidèles revivent jour après jour l’agonie de Hussein, et pendant la révolution, le sacré rejoignit la réalité, Hussein devenant l’emblème de tous les morts de la révolution et donnant une connotation sacrée et mystique à ces manifestations, durant lesquels des manifestants se mutilent eux-mêmes, enduisant leurs mains de sang et bravant les mitraillettes de l’armée aux cris de « Khomeyni ou la mort ! ».

L’ensemble, déroutant au premier abord, permet de lire sous un jour nouveau cette période, de mesurer l’espoir suscité au début de cette histoire et la désillusion en cette période anniversaire.

(par Tristan MARTINE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782711200108

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