Izumi Matsumoto : "Je ne revendique pas la paternité des tsundere"

6 juillet 2014 0 commentaire
  • Invité d'honneur de Japan Expo 2014, Izumi Matsumoto est mondialement renommé pour son manga, publié dans les années 1980, {Kimagure Orange Road}, plus connu chez nous à travers le titre de son adaptation en dessin animé, {Max et Compagnie}.

Comment avez-vous débuté dans le métier de mangaka ?

J’ai commencé le manga au lycée. Étudiant, je vivais dans un tout petit appartement de 9m2, je mangeais des ramen instantanés tous les jours. Je n’avais vraiment pas d’argent et le peu que j’avais je le dépensais dans des mangas. En m’inspirant de ces mangas, j’écrivais les miens.

Quelles sont les circonstances qui vous ont conduit à devenir professionnel, en particulier à être publié dans le Weekly Shonen Jump de Shueisha ?

Au début je ne pensais pas du tout pouvoir être publié dans le Shonen Jump puisqu’il s’agissait du magazine le plus célèbre, le plus important à l’époque. Je pensais que c’était bien trop dur pour un jeune mangaka comme moi, de 25-26 ans.

Alors, au début, j’ai tenté le Shonen Magazine, de Kodansha. L’éditeur que j’ai pu rencontrer n’a fait aucune remarque sur l’histoire et a juste pointé du doigt une fille que j’avais dessinée, dans une case, en me disant qu’elle était vraiment jolie. À ce moment, il y avait un manga intitulé Kotaro Makaritoru, très connu, dans le même genre que ce que j’avais proposé, et on m’a demandé si je ne voulais pas devenir assistant du mangaka [Hiruta Tatsuya, NDLR]. J’ai plutôt essayé du côté d’un autre magazine, le Weekly Shonen Champion [d’Akita Shoten, NDLR], mais l’éditeur rencontré m’a complètement détruit en découvrant ce que je lui apportais.

Du coup, je m’apprêtais à devenir assistant sur Kotaro Makaritoru mais j’ai quand même appelé le Shonen Jump en me disant qu’il fallait que je me lance. Je n’y croyais pas vraiment, je pensais qu’on n’allait même pas daigner répondre à mon appel. Mais la personne qui m’a répondu, M. Takahashi, a été très gentille avec moi, m’a fait des remarques très constructives et c’est comme ça que j’en suis arrivé à publier dans le Shonen Jump.

Izumi Matsumoto : "Je ne revendique pas la paternité des tsundere"
Expression du goût d’Izumi Matsumoto pour les jolies filles
Images tirées du Weekly Playboy et présentées dans le cadre de la petite exposition consacrée à Izumi Matsumoto lors de Japan Expo 2014

Quels sont les mangakas que vous admiriez lorsque vous avez débuté ?

Quand j’étais petit, j’adorais les mangas de Fujiko Fujio F et d’Osamu Tezuka. Mais il y a un mangaka qui m’a particulièrement inspiré, dont les œuvres m’ont particulièrement touché : il s’agit de Go Nagai. Notamment Harenshi Gakuen dans lequel il y avait beaucoup de jeunes filles. Et à ce moment-là, j’adorais dessiner ces filles que je trouvais très jolies. Je passais beaucoup de temps à reproduire les personnages féminins issus de Harenshi Gakuen.

Quand je suis entré au collège, j’ai commencé à lire beaucoup de shôjo mangas, principalement ceux de Masako Yoshi. Du côté du shonen, je peux notamment mentionner Hideo Azuma.

À propos des personnages féminins, beaucoup considèrent Madoka, votre héroïne, comme étant à l’origine du modèle de la « tsundere », ces personnages froids au premier abord, mais en fin de compte chaleureux. Qu’est-ce que cela vous fait de savoir que ce personnage a pu ainsi puissamment nourrir un imaginaire encore vivace dans le monde du manga et de l’animation ?

À l’époque où j’ai dessiné Madoka, le concept de tsundere n’existait pas. Il est même plutôt récent. À vrai dire, je n’ai pas vraiment l’impression d’être le père des tsundere. Je ne m’en rends vraiment pas compte et en tout cas je ne revendique pas la paternité des tsundere !

Connaissez-vous la bande dessinée franco-belge, des auteurs franco-belges qui ont su vous intéresser au cours de votre carrière ?

Dans les années 1980, j’ai été, comme beaucoup d’autres mangakas de la même époque, fortement influencé par Moebius. En tant que dessinateur, Jean Giraud a eu un impact très fort sur moi.

Dans les années 1990, vous avez été un des premiers à vous intéresser au format numérique dans le domaine du manga. Quel regard portez-vous sur la place, l’usage ou le rôle du numérique dans le manga ?

Madoka en costume de Bunny
Planche reproduite dans la petite exposition consacrée à Izumi Matsumoto lors de Japan Expo 2014

J’ai effectivement très rapidement été attiré par le numérique et les utilisations possibles de l’ordinateur dans le travail de mangaka. Je l’ai d’abord utilisé pour effectuer la couleur sur les planches en couleurs que l’on doit parfois faire pour la prépublication ou pour la couverture des volumes. J’ai utilisé l’aquarelle, l’encre et j’ai découvert dans les années 1990 le logiciel Photoshop. Comme vous le savez sans doute, j’adore la musique et si je devais faire une comparaison avec la musique je dirais que Photoshop est en quelque sorte le synthétiseur de l’image. J’ai trouvé ça très amusant de pouvoir colorier et dessiner avec Photoshop. Mais il y avait quand même un problème : une fois imprimé, il était difficile d’obtenir les mêmes couleurs, des couleurs aussi chatoyantes, qui me plaisaient autant. Pour avoir la bonne qualité de couleur, il aurait fallu dépenser beaucoup d’argent en encre, cela se serait ressenti dans le prix du livre et c’était donc impossible.

Du coup, je me suis dit que ce serait tout aussi intéressant d’avoir cela sur écran. À l’époque la société Macromedia avait un logiciel qui s’appelait Director, ce qui est aujourd’hui Flash. Il était possible, même pour quelqu’un qui ne maîtrisait pas l’informatique comme moi, de créer un programme, à la façon d’un hypertexte, pour amener un texte suivant, une image suivante. Il était possible de mettre du son, des voix, comme pour les animés. C’est comme ça qu’en 1995 j’ai créé le manga Comic ON, purement numérique.

Il y avait aussi une autre raison à cette démarche. À cette époque, les mangas étaient lus de gauche à droite en Occident : lorsque les mangas étaient publiés aux États-Unis ou en Europe les planches étaient renversées par effet-miroir, ce qui altérait les dessins. Or, avec ma façon d’envisager le manga numérique, il n’y avait plus ce problème-là du sens de lecture.

C’est pourquoi aujourd’hui, je suis particulièrement enthousiasmé par le développement des visual novel au Japon : c’est pour moi une très bonne chose que ces initiatives soient devenues choses communes [1].

Propos recueillis par Aurélien Pigeat

Izumi Matsumoto lors de Japan Expo 2014
On notera que M. Matsumoto arborait une chemise dont les fils des boutons étaient bleu blanc rouge !

(par Aurélien Pigeat)

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- Lire aussi : "Les 30 ans d’ "Orange Road" d’Izumi Matsumoto coïncident aux 15 ans de Japan Expo".

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[1Pour découvrir en quoi consiste le visual novel, nous vous invitons à lire l’article dédié à l’adaptation manga d’un de ses plus célèbres représentants : la saga Fate/.

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