Jacamon & Matz : "Le Tueur est une interrogation sur la nature humaine !"

14 septembre 2009 0 commentaire
  • Cette rentrée BD salue également le septième tome du {Tueur}, une série aussi atypique qu'emblématique. L'occasion de comparer les deux cycles, d'évoquer l'évolution de la série, des personnages, des techniques graphiques et scénaristiques, et de parler des adaptations cinématographiques en cours !

Qu’on apprécie ou non le style, le Tueur demeure un exemple frappant de pari fou dans le domaine de la bande dessinée : des séquences entières autour d’un personnage, meublées par de très longs monologues et la plus grande variation possible de prises de vues ; des récits plus centrés sur des réflexions sociétales, sorte de philosophie contemporaine axée sur la nature profonde de l’homme, des scènes brutales, des points-de-vue cyniques, ... Bref, un joyeux condensé des affres de l’âme humaine.

Après un long cycle de cinq albums couronné de réussite, le dessinateur Luc Jacamon avait souhaité entreprendre d’autres types de récit, ce qui a conduit le duo à entamer une autre saga, Cyclopes, avant de revenir à leurs premières amours, le Tueur. Rappelons que Warner Bros a acheté les droits des deux séries, afin de les adapter au cinéma.

Jacamon & Matz : "<i>Le Tueur</i> est une interrogation sur la nature humaine !"La tentation est grande de comparer ce second cycle en cours, avec le premier que vous nous aviez déjà livré. Selon vous, quels sont les principales nouveautés de ces secondes aventures du Tueur, quatre ans après une retraite anticipée ?

Matz : On n’a pas changé l’esprit même de la série, à savoir les réflexions d’un homme méfiant. Les remous politiques qu’on évoque dans ce second cycle nous donnent une vision claire de ses tendances. Ils pourraient d’ailleurs épouser une cause politique, mais ce n’est pas dans sa nature. Il a toujours peur de se faire avoir ...
Jacamon : Il est même parano !
Matz : Comme il le dit lui-même : c’est cette parano qui lui permet d’être encore vivant !

Ces aspects politiques étaient tout de même abordés moins frontalement dans le premier cycle ...

Matz :Dans le Tueur, la tradition est d’aborder des sujets de société, presque philosophiques. Effectivement, on n’avait pas encore abordé les sujets politiques aussi clairement. Mais son but est identique, à savoir, mettre à jour les hypocrisies.

Ici, c’est presque une déclaration d’amour au régime castriste.

Matz : L’élément déclencheur est effectivement cette découverte de Cuba. Mais ce coup de cœur s’arrête là, car comme d’habitude, il essaye de distinguer le vrai du faux, l’hypocrisie de la sincérité. Il ne cherche pas à cataloguer les régimes, mais à jauger les actes qui les caractérisent.

Est-ce que vous ne voulez pas contribuer à une nouvelle éducation de masse, en insistant sur certains passages sombres ou camouflés de l’Histoire ?

Matz : Le cœur de la série est une interrogation perpétuelle sur la nature humaine. Il voit tout sous ce prisme : "À quoi pense-t-on quand on tue un enfant avec une machette ?" Bien sûr, le fait que ce soit un tueur donne, selon nous, une démarche intéressante à ces réflexions !

Est-ce que le fait d’avoir grandi en Martinique, loin de la métropole, a accentué ce décalage de point de vue, pierre angulaire du scénario du Tueur ?

Matz : C’est effectivement une hypothèse intéressante. Comme je n’ai pas été élevé en France, j’ai l’habitude de prendre du recul et de voir les choses de l’extérieur, ce qui est bien une des caractéristique du ton particulier de la série.

Bien sûr, le découpage et le cadrage change avec le tempo de chaque aventure. Cela se sent particulièrement entre les deux cycles !

Jacamon : Depuis les premiers tomes, j’essaie de casser la ’monotonie’ des monologue du tueur, par des choix de cadrage, des images. J’accentue le décalage visuel entre le texte et les cases pour renforcer l’intérêt, voire la pertinence du propos. C’est vrai que dans ce dernier tome, on a moins d’attentes, moins d’actions violentes, mise-à-part la scène finale, ce qui donne un autre style de traitement, avec des décors variant, et plus de discussions. On joue donc sur la continuité du style, tout en l’adaptant au rythme du récit.

Vous utilisiez plus de flashes-back dans les premiers tomes, tandis qu’on se retrouve maintenant dans un rythme continu et soutenu, qui contient pourtant moins de scènes violentes ...

La grande et longue scène d’action se situe effectivement à la fin de ce septième volume, mais c’est bien la construction du récit qui diffère. Quoiqu’il en soit, ce qui est intéressant dans cette série, ce que de secouer le lecteur, mais par un autre biais que l’action pure. La nouveauté est aussi incarnée par la passivité du tueur, contrebalancée par les évènements qui lui tombent littéralement dessus.

Vous jouez de nouveau sur la vision saccadée, un graphisme innovant que vous n’aviez plus employé depuis le quatrième tome !

Jacamon : J’avais effectivement fait cette espèce d’accélération dans le premier tome, et je l’ai parfois réutilisée par après. Puis, j’ai voulu calmer le jeu car j’ai eu peur que cela soit pris comme une technique systématique. Mais c’était peut-être une erreur : j’aurais pu continuer à l’utiliser dans toutes les scènes d’action.

Même si ce n’est pas une nouveauté, on peut remarquer une nouvelle fois votre utilisation du support photographique.

Jacamon : J’ai employé cette technique depuis les premiers albums de la série. Si bien entendu, il y a un grand intérêt réaliste pour traduire les aventures du tueur, c’est une question de respect par rapport à l’auteur, je vous avoue que dessiner une ville m’a toujours barbé ! Pour chaque ambiance urbaine, je retravaille donc une photo pour coller au scénario. J’aurais trop de mal à le faire naturellement et cela se sentirait tellement au rendu de l’image que ça casserait la lecture. Attention, il y a tout de même un réel travail de l’image pour lui donner un aspect dessiné qui s’intègrera à l’album, et cet équilibre ne se fait pas seul.

Un dédale de Tueur

Pour votre part, dessiner un album de 54 pages vous prend près de deux ans. Après les cinq premiers tomes du Tueur, vous étiez demandeur d’un univers plus riche pour votre interprétation. C’est ainsi que Cyclopes est né, mais vous avez changé d’avis en cours de route. C’est une question d’investissement graphique, ou votre lassitude vous est passée ?

Matz : Effectivement, c’est surtout lui qui vous faire de la SF !
Jacamon : J’étais demandeur, mais je crois que tu es aussi content de changer de registre !
Matz : Tout à fait !

Vous y abordiez également de grands thèmes qui vous tiennent à cœur ! Mais des envies de Tueur vous ont repris ?

Jacamon : Je dois avouer que je ne suis pas le dessinateur le plus rapide du monde. Et en terme de question éditoriale, c’est plus compliqué de gérer une nouvelle série avec des sorties espacées, qu’un univers installé comme le Tueur qui possède déjà son public propre. C’est vraiment important aujourd’hui de pouvoir sortir des albums régulièrement ET rapidement. Bien sûr, il y a une différence de succès entre les deux séries, et comme c’est avec un grand plaisir que je redessine les albums du Tueur, ce que je ne pouvais plus faire après le cinquième tome, le choix s’imposait de lui-même.

Et en combien de tomes comptez-vous boucler ce second cycle ?

Matz : Ah ah !...
Jacamon : Voilà la question fatidique !
Matz : Disons que j’étais parti sur une trilogie, mais là, je dois avouer que je n’ai pas envie de clôturer prématurément le sac de nœud que j’ai imaginé. Donc, je dirais sans doute quatre pour maintenir le rythme de l’intrigue.
Jacamon : Alors, pourquoi pas cinq ! J’aime bien la symétrie ...
Matz : Je vous réserve la surprise, mais j’ai aussi l’idée d’un one-shot de 54 planches juste après ce cycle ! Je ne suis donc au bout de mes ressources !

Et où en sommes-nous de l’adaptation cinématographique par David Fincher ?

Matz : Les films du Tueur et de Cyclops sont en cours d’écriture. Nous n’interviendrons pas du tout dans la conception du film. Au mieux, on pourrait me proposer de lire le script final pour donner un avis purement consultatif.
Jacamon : Dans la mesure où se sont deux grands professionnels comme David Fincher et James Mangold qui réalisent, nous avons l’esprit assez tranquille.

Matz, vous m’aviez tout de même évoqué la recherche du nouveau dessinateur pour Cyclopes !

Matz : Mais on a trouvé ! La suite de cette quadrilogie sortira en janvier 2010 et ce sera dessiné par un belge, Gaël De Meyere.

Ce qui ne manquera pas de réjouir les lecteurs. Comme se porte Rivage/Casterman/Noir, cette nouvelle collection dont vous êtes le co-directeur ?

Matz : Nous sommes ravis car, moins d’un an après sa sortie sur le marché, nous nous plaçons fort bien. Bien entendu, notre meilleur vente est le Shutter Island, adapté par Christian de Metter, qui a été tiré à 30.000 exemplaires. Et encore, nous attendons le film de Martin Scorcese, qui ne sortirait qu’au début 2010. Christian de Metter va d’ailleurs refaire un autre album pour Rivage/Casterman/Noir.

Concernant cette collection, combien va-t-elle évoluer dans le futur ?

Matz : On maintient le cap de quatre et six albums par an, dont trois nouveautés qui sortent ici en septembre : Jacques Loustal qui adapte le Coronado de Dennis Lehane, Jean-Christophe Chauzy qui dessina déjà Rouge est ma couleur de Marc Villard, remet le couvert avec La Guitare de Bo Didley, tandis que Gabriel Germain illustre le polar de Jean-Hugues Oppel, Brouillard sur le Pont de Bihac. Il y aura encore deux ou trois nouveautés au mois de mai. Cela dépend des diverses avancées des auteurs.

Le schéma de Destins, par la main-même de Frank Giroud.
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Et vos autres projets ?

Matz : Tout d’abord, encore une adaptation pour Rivage/Casterman/Noir. Je signe également chez Glénat un scénario de la série Destins [1], de Frank Giroud. Il s’agit d’un album central avec Béhé. C’est un principe assez chouette de pouvoir tisser l’action alors qu’on te donne le point de départ, et le point d’arrivé. Les premiers tomes devraient d’ailleurs sortir prochainement.

(par Charles-Louis Detournay)

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Photographies : © CL Detournay

[1Giroud a imaginé une série où un dilemme se pose à chaque fin d’album. Selon l’envie du lecteur, il peut alors suivre l’une ou l’autre voie, mais après quelques choix, les possibilités vont se rejoindre pour finir sur un album final. Il y aura donc un premier album, puis deux après le premier choix, puis quatre et encore quatre selon les choix possibles ou non, ensuite les possibilités vont se rejoindre en deux tomes, et un dernier album clôtura la série. Frank Giroud a donc invité un large panel de dessinateurs et de scénaristes pour mener à bien ce projet.

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