Jack Manini & Michel Chevereau ("Catacombes") : « L’homme est attiré par l’insolite »

22 août 2011 0 commentaire
  • {{Jack Manini}} et {{Michel Chevereau}} nous entraînent dans les catacombes, sous les pavés de Paris, pendant les premières heures de la Seconde Guerre mondiale. Un récit haletant, quelque peu horrifique, mettant en scène une jeune femme qui cherche à comprendre la disparition de son père à cet endroit. Aurait-il rencontré le "diable vert" ?

Le dessinateur d’Estelle et de Necromancy, Jack Manini, nous avait étonné en scénarisant La Loi du Kanoun pour Michel Chevereau. Avec le même dessinateur, il publie aujourd’hui, le deuxième tome de Catacombes. Une série sombre où les affres de l’invasion allemande trouvent un écho particulier sous les pavés de Paris. Ces atmosphères particulières sont contrebalancée par la présence de Jeanne, une héroïne aussi attachante que déterminée. Catacombes devrait se conclure dans un prochain album. Michel Chevereau et Jack Manini évoquent cette série avec nous. Manini nous parle également de Hollywood, dessinée par Marc Malès, et de quelques autres de ses projets.


Comment avez-vous été amené à travailler ensemble ?

M. Chevereau : Je travaillais essentiellement dans la publicité, et Jack Manini en a également fait à un moment donné. Nous avions le même agent. Nous nous sommes rencontré par son intermédiaire et, de fil en aiguille, un projet est né.

Jack avait une expérience en BD, et je n’en avais pas. Cela m’intéressait d’en faire, et on a travaillé ensemble. Lui, comme scénariste, et moi, comme dessinateur. D’abord pour Soleil, puis Glénat. Le travail dans la publicité est réalisé dans la précipitation et reste après utilisation dans les cartons à dessin. Rien n’est abouti dans la publicité, sauf les illustrations. Mais on n’en fait pas tous les jours. La plupart du temps, on réalise des story-boards, des roughs (esquisses), qui sont triturées par les agences. Il y avait une vraie volonté de ma part de réaliser quelque chose de plus abouti avec la BD !

Le premier tome de KO a été scénarisé par Dominique Latil. Pourquoi en avoir fait la couleur ?

J. Manini : Mais, j’étais déjà coscénariste de cet album. Je l’ai aussi mise en couleur. Nous étions en décalage avec le catalogue de Soleil du fait du style de dessin de Michel et du genre d’histoire proposé. Aujourd’hui, nous sommes plus à notre place chez Glénat, non lon des catacombes et des profondeurs parisiennes !

Quel a été le déclic pour la création de la Loi du Kanoun ?

JM : J’avais lu un article dans Courrier International qui évoquait le « Serment des Vierges ». Ces femmes qui prenaient l’identité des hommes pour accomplir une vengeance. Du coup, je me suis plongé dans l’univers impitoyable de l’Albanie communiste des années 1970 et j’ai u une quantité de livres sur le sujet. Mes idées de scénarios viennent parfois d’un article ou du cinéma comme la série Hollywood, j’essaie d’exploiter un univers que l’on pense bien connaître, mais de l’éclairer différemment ou de choisir un axe peu exploité. Ici, il s’agit de l’invention de la première caméra et de la naissance d’Hollywood à ses premières heures. C’est agréable de faire vivre des personnages dans des contextes historiques forts. Je plonge dans les catacombes de 1940 ou dans le cinéma Hollywoodien avec le même enthousiasme. J’ai aussi des envies et des projets plus déconnectés de l’histoire, plus second degré ou des récits de jeunesse. Mais c’est vrai que je suis scénariste chez Glénat et que, pour l’instant, ce choix me correspond tout à fait !

Jack Manini & Michel Chevereau ("Catacombes") : « L'homme est attiré par l'insolite »
Extrait de "Catacombes" T2
(c) Chevereau, Manini & Glénat.

N’est-ce pas ennuyeux de travailler avec un scénariste, qui est aussi dessinateur. Le risque n’est-il pas qu’il doit trop directif ?

MC : Cela aurait pu ! Mais nous n’avons pas du tout le même style, l’un et l’autre. Nous ne nous marchons donc pas sur les pieds. Il m’apporte son expérience de dessinateur. Il y a des aller/retour entre son travail et le mien. Cela fonctionne, même si ce n’est pas tous les jours facile (Rires).

Il a le premier mot avec le scénario, et le dernier avec les couleurs, puisque Jack les réalise (Rires).

JM : Michel est un épouvantable pinailleur, mais nous nous entendons bien : je suis autant perfectionniste que lui ! Et vu le niveau de réalisme de son dessin et la manière dont il fait bouger les personnages, je ne suis même pas jaloux ! Il sait très bien qu’à son âge, si je tiens le coup jusque-là, je dessinerai aussi bien que lui.

Dans Catacombes, vous changez de registre, pour nous plonger dans l’occupation allemande.

JM : Précisément le premier jour de l’occupation, le 14 juin 1940, quand les Allemands investissent Paris. Le père de Jeanne, l’héroïne, disparaît ce jour-là. Celui-ci était chargé de surveiller les catacombes. Dans la débâcle et le marasme, sa fille est la seule à pouvoir le sortir de là. L’horreur qui est à la surface se répercute de manière surmultipliée en dessous !

Extrait de "Catacombes" T2
(c) Chevereau, Manini & Glénat.

Le premier tome fait office de récit d’ouverture.

JM : C’est le pari du premier album. Il est traité comme un film d’horreur où l’héroïne s’enfonce de plus en plus dans un no man’s land labyrinthique, où l’on ne donne que très peu de réponses qui, j’espère vont titiller l’imagination du lecteur. C’est une trilogie. J’enfonce le clou au tome 2 et je dévoile toutes les clés du mystère dans le troisième qui paraîtra en 2012.

Hollywood, une autre série écrite par Jack Manini

La trilogie est-il un format que vous appréciez ?

JM : Oui. Tout comme la série Hollywood, qui va se décliner de la même manière. Une entrée, un plat de résistance, et une sucrerie pour le dessert !

Est-ce un plaisir de dessiner des ambiances oppressantes des Catacombes ?

MC : Bien sûr ! Les méandres souterrains de Paris sont passionnants à dessiner. D’autant plus que l’on dispose de beaucoup d’informations et les gens fantasment un peu la réalité. Il y a une vraie vie souterraine sous Paris. L’homme est attiré par ce qui est sombre, insolite.

Comment décririez-vous Jeanne, l’héroïne de Catacombes ?

JM : Elle se retrouve pour la première fois seule, dans un univers en déliquescence. Elle va devoir se reprendre en main, qu’elle devienne adulte. Dans le premier tome, elle est ballotée par différents individus, victime d’un complot dont elle ignore les aboutissants. Elle est confrontée au « diable vert », qui est le diable des carriers. Une vieille légende prétendrait que lorsqu’un carrier découvrait une empreinte un peu bizarre de diable ou de bouc, il était sûr de décéder dans l’année. Le diable vert existe, d’ailleurs, tous ceux qui l’ont croisés ne sont plus la pour prétendre le contraire ! Le terme catacombes désigne aussi bien les anciennes carrières que les catacombes de Denfert.

Les avez-vous visitées pour vous imprégner de l’ambiance ?

JM : Certaines catacombes sont ouvertes aux touristes, dont celles de Denfert-Rochereau à Paris. Avec ce projet, différentes associations nous ont contactés et nous on fait visiter des lieux qui ne sont pas ouverts au public. J’en profite pour remercier en particulier Thomas Gilles, qui nous a permis de fêter la sortie du premier album dans les catacombes ! Il y a à peu près 300 km de galeries sous Paris. Tout Paris est creux. Il y a les anciennes rues, avec les anciennes impasses, qui ont été baptisées au 18e et 19e siècle. Certaines fleurs de lys ont vaillamment résisté, malgré la Révolution !

Michel Chevereau et Jack Manini
(c) Nicolas Anspach

Le troisième et dernier tome se déroulera en 1968. Vous allez aborder les événements du moi de mai ?

JM : Sous les pavés, les catacombes ! Après la disparition de Jeanne, en 1940, son fils va prendre la relève, et tenter de découvrir ce qui lui est arrivé. La fin de l’histoire se déroule donc en mai ’68, à nouveau en pleine turbulence. C’est moins dramatique que l’occupation allemande, mais les troubles des profondeurs des Catacombes font écho, cette fois encore avec le monde de la surface.

Extrait du T1 de Hollywood.
(c) Mallès, Manini & Glénat.

Pourquoi avoir eu envie de travailler avec Marc Malès ?

JM : C’est un grand maître du noir et blanc, et un spécialiste de l’époque de la création du cinéma et de l’Amérique en général. Il a un dessin très stylisé et puissant. C’était le dessinateur idéal pour plonger dans l’univers fantastique d’Hollywood. Cette série a un contexte historique rêvé. En découvrant les débuts du cinéma américain, j’ai été séduit par les son histoire et les zones d’ombres du grand Edison. Edison était un savant génial, mais aussi un espèce d’ogre. J’ai imaginé pour les besoins du récit un autre savant, un génie méconnu. Ce dernier a « inventé », les premières images animées et va trouver Thomas Edison. Celui-ci s’empare de son invention et pour toute récompense le fait envoyer en prison. À partir de là, je raconte toute l’histoire du cinéma, qui va déboucher sur la création d’Hollywood. Pourquoi Hollywood ? C’était un bled paumé, très loin de New Orange, le fief d’Edison et de son influence maléfique. De plus, il y avait du soleil, et les pellicules de l’époque demandaient beaucoup de lumière.

Extrait du T1 de Hollywood.
(c) Mallès, Manini & Glénat.

Edison était-il réellement un salaud ?

JM : Un vrai méchant de BD. Un mix entre Dark Vador et Nicolas Sarkozy. C’est marrant car il y a quelques lecteurs qui découvrent le personnage et qui n’avaient de lui qu’une image d’Epinal. Pratiquement, tout est authentique dans Hollywood. Les anecdotes sont réelles, mais je les ai concentrées sur quelques personnages. Le contexte épique n’a rien à envier au Far West ou à la ruée vers l’or. J’espère avoir fait du vrai cinéma !

Quels sont vos projets ?

JM : Michel cravache sur le troisième tome de Catacombes. Au scénario, j’ai une autre série en cours chez Glénat avec Olivier Mangin au dessin. Le titre provisoire de celle-ci est La Guerre des amants. Le récit commence pendant la révolution de 1917 en Russie. Nous évoquerons l’art de cette époque. Jusqu’en 1921, l’art officiel en peinture était l’abstrait. Un art sans objet réaliste n’est pas un art bourgeois par définition. Ce qui est à l’opposé du choix pompier de Staline, par la suite. Je vais suivre l’itinéraire d’un Américain et d’une Russe, tous deux élèves du peintre Vassily Kandisky. La révolution de la peinture au cœur de la révolution communiste, avec les luttes, les nombreux morts, la famine et les actes de cannibalisme qui en découlent sont des ingrédients contradictoires du premier album.
Le deuxième se déroulera au Bauhaus, pendant la République de Weimar. D’un côté, il y a ce profond libéralisme qui va libérer les arts et les mœurs de l’Allemagne des années 1920, et paradoxalement, la montée du nazisme qui va déboucher sur l’élection d’Hitler en 1933. Le troisième tome sera axé sur la confrontation de deux grands amours, les anciens élèves de Kandinsky, qui vont s’affronter, chacun au service de son pays, pour la plus grande course au trésor de l’après-guerre… La confrontation finale aura lieu à Berlin en 1945.

Extrait de "La Guerre des Amants" (Titre provisoire).
(c) Mangin, Manini & Glénat.

Vous aviez signé en 2009, le dessin de « Necromancy ». Une histoire écrite par Fabien Nury. Vous en avez abandonné le dessin ?

JM : Pas du tout ! Je planche actuellement sur une nouvelle série avec Cothias et Ordas au scénario, dans la collection Grand Angle de Bamboo.

Les Rescapés du Lusitania (titre provisoire) racontera l’histoire du naufrage d’un paquebot, certainement facilité par les hauts-fonctionnaires britanniques, pour pousser les Américains à entrer dans la danse de la Première Guerre mondiale. C’est avant tout la saga de quelques rescapés. Leur histoire au sein même de la tragédie de ce complot qui les dépasse.

J’évite de faire doublon entre mon métier de scénariste et celui de dessinateur. Lorsque je travaille l’écriture, j’ai déjà pondu l’histoire, et je n’ai plus vraiment envie de la dessiner. L’histoire est déjà racontée et j’aurais l’impression de me mettre deux fois à table.

Extrait de "Les Rescapés du Lusitania" (titre provisoire)
(c) Manini, Cothias, Ordas & Bamboo.

(par Nicolas Anspach)

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Des mêmes auteurs :

- Catacombes T1
- La Loi du Kanoun T3, T1.

Lire aussi :

- Hollywood T1
- Necromancy T2
- Estelle T4

Et une interview de Jack Manini (avec Fabien Nury) : "Gordon Devries voit son empire s’écrouler en trois jours suite à l’apparition du surnaturel dans son existence (Septembre 2008).


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