Jacques Martin : ô Alexandrie

29 septembre 1996 0 commentaire
  • "Je suis tombé dans le chaudron de l'Egypte quand j'étais petit et je crois que je ne m'en remettrai jamais. Je suis véritablement tombé amoureux de ce pays. Cela explique pourquoi mes personnages s'y retrouvent fréquemment : Alix dans "Le Prince d'Or" en 1948 puis, un quart de siècle plus tard, dans "Le Prince du Nil"; Arno, dans "L'oeil de Khéops", Keos. C'est par souci d'éviter la monotonie que je ne fais pas exclusivement des récits qui se déroulent là-bas." - Jacques Martin

Thèbes. Le Nil.
Près du grand bassin de Karnak, un navire accoste. A son bord, Alix et Enak.
Ils ont été invités par Senoris. Alix le connaît bien, Senoris. Il avait rencontré ce vizir de Thèbes dans "Le Sphinx d’Or", sa deuxième aventure, il y a un demi-siècle d’ici.

Aujourd’hui, Senoris est en disgrâce. Prisonnier du jeune Pharaon Ptolémée XIII, un jeune garçon alcoolique d’à peine treize ans, il attend la mort. Une corde délimite son espace vital. Qu’il ose la franchir, et il sera exécuté. Chaque jour, la corde est inexorablement reculée de quelques centimètres. Au moment où elle atteindra le fond de sa cellule, il sera massacré. A moins qu’il ne dévoile son secret...

"La genèse de cet album remonte à plusieurs années", explique Jacques Martin. Il est issu de nombreuses lectures et de voyages que j’ai effectués en Egypte. C’est là-bas que l’histoire s’est construite dans ma tête. Je l’ai enrichie avec de nombreuses lectures, des fouilles dans les bibliothèques, etc. Je lisais beaucoup, à l’époque. Mon système de travail m’amenait à ma table à dessin jusqu’à 11 heures du soir, puis je lisais jusqu’à 2-3 heures du matin des livres en liaison directe avec mon travail.

Tout à coup, un déclic se fait, le sujet apparaît et, comme un gâteau, il gonfle de lui-même. Mais, chez moi, il lui faut des mois, voire des années pour qu’il mûrisse. J’ai commencé ce livre il y a cinq ou six ans."

Le secret de Senoris ? Jacques Martin : ô Alexandrie Le trésord’Hatchepsout. Quinze siècles plus tôt, la souveraine a organisé une expédition au fabuleux pays de Pount, qui en a ramené une fortune considérable en or, rubis, saphirs et pierres plus précieuses les unes que les autres. Cette fortune a été cachée dans un endroit secret. Un homme étrange, Qâa, un être du désert qui commande aux guépards, en a révélé l’emplacement, sous forme énigmatique, à Senoris. Et Ptolémée XIII est prêt à tout pour lui faire cracher son secret.

Alix, à qui Senoris a pu raconter les détails de sa dramatique déchéance, devient une cible de choix pour le Pharaon, qui est prêt à tout pour qu’il lui révèle l’emplacement du trésor. Il est convaincu - à tort - que Senoris le lui a confié. Torturés, crucifiés en plein soleil, Alix et Enak vont mourir.

Une dynastie dégénérée

C’est alors qu’intervient Cléopâtre. La jeune reine est la vraie héroïne de ce récit. Elle apprécie peu son frère et mari, et elle respecte encore moins ses méthodes. Elle délivre Alix et Enak des mains du Pharaon.

Le portrait que dresse Jacques Martin de celui-ci est loin de correspondre à celui d’un dieu vivant.

"Le Pharaon était devenu un être médiocre. Il était alcoolique à treize ans. Mais ces gens étaient une race un peu pourrie. Les Ptolémée, en effet, se sont mariés entre eux. C’est assez compréhensible : le Pharaon était tellement déifié qu’il ne pouvait épouser un roturier. Il ne pouvait épouser qu’un autre dieu. Il épousait alors sa soeur.

Il avait des relations charnelles avec les femmes du harem, mais il ne pouvait avoir un enfant royal d’une épouse qui n’était pas au moins de la lignée des dieux. Soeurs, frères, se sont ainsi épousés durant des générations. C’est pour cela que Cléopâtre a été obligée d’épouser son frère. Mais elle va chercher par tous les moyens à s’en débarrasser. Car elle vise le pouvoir, elle. Tous ceux qui l’entouraient étaient des médiocres, elle a été l’exception.

Avant elle, le Pharaon n’était qu’un hochet entre les mains des diverses factions qui gouvernaient en sous-main. Ils avaient toujours des problèmes d’argent. Ils ne savaient pas comment ils allaient payer leurs gens le lendemain. Le père, qui a vendu l’Egypte, est allé vivre à Rome. Ses héritiers n’ont plus eu d’argent. Les Pharaons avaient donc le pouvoir mais pas l’argent. Ils passaient leur temps en intrigues, en complots. Ils s’entretuaient."

Cléopâtre va donc libérer Alix et tenter d’obtenir, avec ses propres arguments, ce que son médiocre de frère n’a pu obtenir par la force.

"Lorsque j’ai eu l’idée de ce récit, je ne connaissais pas grand chose de Cléopâtre. Trouver des livres sérieux sur elle, c’est pratiquement impossible. Il n’y en a pas. On connaît très mal les détails de sa vie. On ne sait pas en détail ce qui est arrivé. Il y a des flous et des creux de l’histoire dans lesquels un auteur comme moi se précipite, bien sûr.

Il n’existe même pas de portrait de Cléopâtre ! Elle figure sur une pièce de monnaie, il y a des statues qui lui sont attribuées, mais c’est loin d’être certifié. En fait, les statues étaient stéréotypées. Ramsès II, par exemple, usurpait les statues de ses prédécesseurs sans changer la tête. Une statue est symbolique, ce sont toujours les mêmes traits. Comment était Cléopâtre, on ne sait donc que ce qu’en ont décrit les historiens de l’époque. Elle avait, paraît-il, un corps splendide. Elle était grande, altière, elle avait belle allure, elle avait une démarche de reine, c’était vraiment un être exceptionnel.

Elle était très belle, fascinante, intelligente. Elle parlait au moins cinq langues couramment. C’était même l’une des seules Pharaons de cette dynastie à parler l’Egyptien ! Mais ce qui m’a frappé, c’est son énorme pouvoir de séduction. Elle avait un pouvoir de séduction énorme. Elle était tellement éblouissante qu’elle ne pouvait que séduire tout le monde. Ce qu’elle a fait. Sans exception. Même César. Même Alix."

Mais il en faut plus pour corrompre Alix.
Celui-ci, avec l’aide de Qâa, s’enfuit. Il n’a de cesse, alors, de libérer son ami. Près du temple de Ramsès III, une grotte amène à des souterrains qui passent sous le temple. Y a-t-il là un moyen pour libérer Senoris et lui permettre de revoir le ciel de sa ville, Alexandrie ? Peut-être, mais les souterrains cachent bien des pièges, destinés au départ aux pilleurs de tombes et qui vont se retourner contre Alix et Enak.

Un héritage à préserver

Comme toujours, le travail de reconstitution des décors par Jacques Martin et son assistant Gabriel Moralès est d’une rigueur scientifique obsessionnelle.

"Aller sur place, me trouver sur les lieux où va se dérouler l’histoire, est essentiel. J’ai suivi les pas d’Alix et de Cléopâtre.

Cela m’aide au niveau du scénario. Je n’aurais pu donner à ce livre la qualité qu’il a si je n’avais pas été sur place. J’ai pris des milliers de photos. Les hyéroglyphes sont rigoureusement exacts.

Mais nous avons dû faire des reconstitutions, aussi. Nous avons inventé des endroits. C’est obligatoire, car il ne reste que des ruines qui ne dépassent pas le mètre de haut, ce qui est peu ! Beaucoup de choses ont disparu, ont été détruites.

Pire : des couvents chrétiens se sont installés dans ces lieux, et ont recouvert les magnifiques oeuvres d’art de l’époque. Ils ont même transformé des temples en églises catholiques ! Le fameux temple de Louxor, par exemple, a vu s’installer cinq églises dans ses propres murs. Soit ils martelaient les "effiges païennes", comme ils appelaient cela, soit ils stuquaient le mur. Comme c’étaient des reliefs dans le creux, ils les recouvraient de plâtre et peignaient alors leurs propres saints. Qui sont d’ailleurs de belles choses, en style byzantin."

La gestation de cet album a été très difficile. Jacques Martin a mis cinq ans pour l’accoucher. Mais pour des raisons indépendantes de sa volonté.

"J’ai attrapé, au début des années 90, une maladie des yeux qui m’a tout d’abord empêché de repasser à l’encre, puis de dessiner finement. J’ai donc été obligé de passer le témoin à d’autres. Heureusement, j’avais eu le bon goût de former auparavant des collaborateurs qui, dès lors, me sont devenus très précieux. Car sans eux, j’aurais dû tout arrêter. Toutes mes séries. La maladie que j’ai n’est pas guérissable.

Il m’a fallu énormément de temps pour former ces collaborateurs, ce qui explique le long délai depuis le dernier album. Mais que ferais-je aujourd’hui si je n’avais pas effectué ce choix ? Je ne pourrais plus travailler. Or, je n’ai pas du tout l’intention d’arrêter de raconter des histoires. Je m’ennuierais à mourir sans cela. Grâce à mes collaborateurs, je puis donc continuer. Ils me prolongent. Ils sont mon esprit qui s’étend, mon bras qui s’allonge."

Né en 1921, créateur de certaines des plus grandes séries classiques de la bande dessinée contemporaine, fondateur d’une véritable école tant narrative que graphique, Jacques Martin va donc poursuivre jusqu’au bout cette oeuvre immense qui l’a amené au faîte du neuvième Art.

"J’ai vingt scénarios en préparation actuellement. Dont six pour Alix, complètement terminés. Je compte en faire quatre de plus, pour en arriver à une avance de dix. J’ai également en réserve une demi-douzaine de scénarios de Lefranc, quatre ou cinq d’Orion, plus deux ou trois d’Arno. Beaucoup sont encore dans ma tête, mais je les couche par écrit afin que mes collaborateurs ne puissent en manquer. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je désire que mes collaborateurs puissent avoir des réserves devant eux. Même s’ils ne suivent pas scrupuleusement l’ordre des scénarios que j’ai laissés. Ils pourraient même insérer des scénarios de leur cru, pour autant qu’ils respectent le style, l’ambiance générale que souhaitent les lecteurs. Car ce que ceux-ci détestent par dessus tout, c’est la cassure. Ils sont très conservateurs. Je me rends compte qu’ils veulent secrètement la même histoire, toujours, racontée différemment. Et je respecte ce choix.

Contrairement à Hergé, je veux que mes séries me survivent. D’abord parce qu’il y a de la matière pour continuer. Ensuite parce que ce serait moche de laisser tomber des collaborateurs que j’ai embarqués dans cette aventure. Ce qui est arrivé à Bob de Moor, je ne veux pas que cela leur arrive à eux. Il a été très amèrement déçu qu’après la mort d’Hergé on ne lui ait pas laissé terminer le dernier album de Tintin. Cela ne se fait pas. On ne jette pas ainsi les gens quand on n’en a plus besoin. C’est un comportement dégueulasse. Comme mes collaborateurs se sont donné beaucoup de mal, qu’ils ont passé leur jeunesse sur mes albums, je trouve qu’ils ont, eux, le droit d’en récolter les fruits."

Jacques Martin : repères

Jacques Martin naît à Strasbourg, le 25 septembre 1921. Il se passionne très tôt pour la bande dessinée et pour l’histoire. Alors qu’il veut entrer aux "Beaux-Arts" pour satisfaire son besoin de dessiner, on l’oblige à entrer aux "Arts et Métiers" d’Erquelinnes, en Belgique. Il y apprend le dessin technique dans ses aspects les plus arides. Une dure école qui lui servira pourtant beaucoup plus tard et qui en fera l’un des décoristes les plus rigoureux.

Il publie ses premières planches en 1942 (il signe "Jam") dans le journal d’un groupement de jeunesse : ce sont "Les Aventures de jeune Toddy". Affecté de force, durant la guerre, dans une usine allemande fabriquant des Messerschmitt, il en revient avec de nombreux dessins et illustrations très réalistes qu’il a réalisés tout au long de sa captivité.

A la libération, il se lance dans l’écriture de pièces de théâtre, dont l’une sur Gilles de Rais.


Dès 1946, il entame la recherche d’un éditeur qui acceptera ses planches, et s’associe avec Henri Leblicq. A deux, ils réalisent de premières planches, qu’ils signent Marleb. Si leur collaboration prend fin après une année d’existence, il n’en continue pas moins à utiliser ce pseudonyme. De nombreux récits sont publiés dans la presse belge de l’époque : "oeil de Perdrix", "Lamar l’homme invisible", etc.

C’est en 1948 qu’il entre au journal "Tintin" avec son personnage Alix. Le sérieux de la reconstitution historique des décors, la rigueur de ses scénarios amènent progressivement cette série au rang des grands classiques de l’histoire de la bande dessinée.

En 1952, naît Lefranc, copie d’Alix dans le monde contemporain — transposition à la demande de son éditeur, Raymond Leblanc.

Et, l’année suivante, il entre aux studios Hergé où il travaille (scénarios et dessins) sur plusieurs aventures de Tintin et sur "La vallée des Cobras". Il réalise également de nombreux chromos documentaires, assisté de Roger Leloup, son assistant qu’il a emporté avec lui. Il passe dix-neuf années auprès de Hergé.

En 1970, il décide de céder le dessin de "Lefranc" à Bob de Moor, et plus tard, à Gilles Chaillet.

En 1978, il crée "Xan" (Lombard) avec Pleyers, une série inspirée du personnage de Gilles de Rais, qu’il rebaptise "Jhen" chez Casterman, suite à un désaccord avec l’éditeur initial.

En 1983, il crée "Arno", un musicien de l’époque napoléonienne, avec Juillard (Glénat). En 1990, il imagine encore Orion, un jeune Grec (Bagheera), puis en 1991, lance Kéos, un Egyptien (Hélyode).

Cet immense scénariste, qui a bâti l’une des plus ambitieuses séries de l’histoire de la bande dessinée, ce dessinateur rigoureux, qui restitue patiemment les décors d’époque, est devenu l’un des grands maîtres de la bande dessinée classique. Il s’est entouré d’assistants doués qui, tous, ont adopté son dessin clair et précis et qui perpétuent ce qu’il convient bien d’appeler "L’Ecole Jacques Martin".

Rafael Morales naît le 17 août 1969 à Montreux, en Suisse. Il rencontre Jacques Martin en 1986 et, après quelques essais, devient son assistant. Il débute par des images à découper et des reconstitutions de décors dans la série "Les Voyages d’Orion" (éditions Orix puis Dargaud). Ayant ainsi brillamment réussi son examen d’entrée, et Jacques Martin l’estimant suffisamment formé, il assume désormais le dessin d’Alix.


Les voyages d’Alix

Le sérieux du travail de reconstitution historique de Jacques Martin fait l’admiration de tous. Difficile de le prendre en défaut, lui qui multiplie les sources documentaires, iconographiques, les voyages dans les lieux mêmes des histoires qu’il raconte, pour restituer des décors crédibles. Critiqués par certains historiens trop scrupuleux, peut-être, mais crédibles.

Cette obsession du décor le plus vrai possible, il l’a passée à ses assistants, obligés d’emmener avec eux une remorque complète de documentation lorsqu’ils le suivent dans son atelier suisse. Afin de permettre à Alix et aux autres héros de Jacques Martin de vivre leurs exploits dans les lieux historiques véritables, ils ont dû se livrer à de minutieux travaux de restitution. Ces impressionnantes recherches ont mené à la collection "Les voyages d’Orion" qui, créée en 1990, a longuement été épuisée et reparaît aujourd’hui chez Dargaud sous le titre "Les voyages d’Alix".

Alix y apparaît peu. Il n’est qu’un prétexte au voyage dans des lieux antiques dont il n’est qu’un imaginaire visiteur intemporel : les auteurs y représentent des bâtiments ayant existé à diverses époques, en prévenant des inévitables anachronismes que ce choix implique.

"L’Egypte(1)", signé Rafael Morales pour les dessins et Jacques Martin pour les textes, est centré sur les mythiques temples de Louxor et Karnak, à Thèbes. Des temples dont il reste peu de choses et qu’ils ont pourtant rebâti avec un luxe de détails inouï.

"Avant d’entreprendre la réalisation de ce livre," explique Jacques Martin, "les difficultés de l’entreprise n’avaient pas été perçues complètement, mais rapidement nous avons découvert combien il était compliqué et ardu de restituer les grands ensembles architecturaux de l’ancienne Egypte ! Ceux de Karnak et Louxor, plus particulièrement, dont des secteurs entiers ont été pulvérisés, ont demandé un long travail de patience, de recherches et des voyages sur les lieux. Mais comment ne pas commencer cette série par les plus gigantesques bâtiments religieux jamais édifiés par les hommes ?!"

"Rome (1)" emmène Alix dans le dédale des ruelles de la ville antique la plus célèbre.

"Il reste des vestiges importants, certes, mais jamais complets. Décidément, où que ce soit, les hommes se sont avérés incapables d’entretenir et de conserver le patrimoine du passé. Bien sûr, il faut que de nouveaux bâtiments se dressent et il est nécessaire que l’Architecture et les Arts continuent à s’exprimer, mais pas au détriment de ce qui a précédé. On ne peut s’empêcher d’observer que la plupart des destructions des chefs-d’oeuvres de l’Antiquité ont été provoquées par l’ignorance et l’indifférence des hommes aussi bien que par les guerres."

Les immenses fresques qui remettent sur pieds les merveilles bâties par des architectes du passé sont accompagnées de photos qui montrent le triste état dans lequel les ont mises leurs successeurs, de plans, coupes et schémas et de textes qui tentent de nous faire revivre la vie de ceux qui s’y rendaient.

C’est une sorte de guide Michelin pour touristes du temps. De l’époque bénie où il n’y avait ni les autocars de Rimanais bruyants nikonisés ni les kiosques gorgés de souvenirs authentiques "Made in Taïwan". Avec cette collection, Jacques Martin et ses collaborateurs réussissent à nouveau le miracle de nous plonger dans l’Histoire, mille fois mieux que n’importe quel manuel scolaire : par le petit bout de la lorgnette. Pas celle des dates et des batailles, celle du quotidien.

(par Patrick Albray)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Article publié en 1996

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