Jacques Tardi : « J’arrête Adèle Blanc-sec »

12 novembre 2007 0 commentaire
  • Se sentant emprisonné par son héroïne, Tardi décide de conclure ses aventures dans un diptyque grandiloquent. Au passage, il nous explique l'avantage de la pré-publication dans l'Étrangleur, et nous décrit ses sources d'inspiration: les bistrots.

Jacques Tardi : « J'arrête Adèle Blanc-sec »
Votre précédent Blanc-Sec est paru il y a neuf ans. Il est de notoriété publique que vous balancez le titre de votre album sans en connaître une ligne, comme un pavé dans la mare ! A-t-il fallu autant de temps pour créer cette nouvelle trame ?

Non, mais j’ai fait d’autres trucs entre-temps (rires). En réalité, je n’ai jamais été un grand adepte de la série, pour éviter de devoir enchaîner les albums les uns après les autres. Mais c’est vrai que le délai séparant les deux albums contredit le principe du feuilleton, qui est pourtant la réalité intrinsèque des Adèle. En effet, si les premières histoires sont parues directement en albums dans un intervalle assez court, c’est à partir de la troisième ou quatrième aventure qu’on a pu bénéficier du support ‘magazine’. À suivre était mensuel, et ce n’était malgré tout pas l’idéal comme fréquence de parution. J’aurais préféré un quotidien, comme à la grande époque, mais malheureusement, cette presse ne s’intéresse à la BD qu’au moment des vacances. Les hebdomadaires ont disparu ou sont devenus mensuels.

Votre prépublication dans Télérama relançait tout de même l’esprit du feuilleton ?

On revient sur le principe de la BD de vacances. En pratique, les quotidiens vous téléphonent à mi-juin pour vous demander si vous n’auriez pas une histoire inédite et originale pour le mois d’août ! À lire sur la plage ! Par manque de support digne de ce nom, j’étais moins encouragé à reprendre les aventures d’Adèle. J’ai donc laissé traîner les choses…

Vous palliez alors cette absence par votre propre journal : l’Étrangleur !

Tout à fait, je voulais renouer avec l’esprit même du feuilleton. Après les 5 numéros du Secret de l’Étrangleur, j’ai alors appliqué la même formule pour sortir 3 numéros du 9ème Adèle, puis encore 3 autres à venir pour le 10ème et dernier album de la série.

Des anciennes couvertures...

On sent effectivement les prémices de votre conclusion dans Le Labyrinthe Infernal

Il faut que cela s’arrête. Normalement, une série composée sur le principe du feuilleton n’a aucune raison de se conclure, mais Adèle m’envahit à un point inimaginable. Tout le monde me court derrière en me demandant : « Quand est-ce que tu fais un prochain Blanc-Sec ? » et « Donne-nous une idée de ta future intrigue ? » Alors, pour marquer ce point final, je me suis beaucoup plus lâché ! On terminera dans une apothéose pour le prochain tome !

Vous donnez d’ailleurs un esprit vaudeville à cet opus en rassemblant tous vos personnages ?

C’est pour donner un effet du testament chez le notaire ! Tous ceux qu’on n’a pas vus depuis longtemps se précipitent pour l’héritage.

Vous avez tout de même accumulé tellement de renvois en bas de page que cela en devient cocasse ! Vous auriez pu glisser deux lignes en début d’album : « Attention, si vous n’avez pas relu dernièrement les précédentes histoires, vous risquez de vous emmerder ! »

Je le reconnais, je l’ai fait pour énerver les gens, ceux qui lisent l’album en se disant : « Merde, j’ai oublié ce qu’il y avait dans ce titre-là ! » Ce n’est pas un but commercial, ce n’est pas mon style, mais ça prouve qu’on commence à voir trop de personnages, et qu’il faut alors conclure la série. D’ailleurs, je pense qu’après la publication du dernier tome, on va envisager de les republier dans une sorte d’intégrale.

À ce propos, vous profitez de la parution de ces deux tomes pour ressortir vos autres albums. Mais vos nouvelles couvertures, c’est une idée des commerciaux, du marketing ?

... aux nouvelles.

Autant les renvois n’avaient pas d’esprit mercantile, autant les couvertures ont été effectivement modifiées pour donner un coup de punch à la série, tout en suivant alors les principes actuels. Mais, selon moi, les meilleures couvertures sont souvent une case de l’album légèrement retouchée, c’était la conclusion à laquelle Robial et moi étions arrivés du temps de Futuropolis. D’ailleurs, l’éditeur a souvent besoin de votre couverture avant la fin du livre pour en faire la promotion, mais comme vous avez besoin de finir votre album pour fournir une vision d’ensemble, cette autre perspective conserve l’avantage de contenter tout le monde.

Concernant le scénario de ce 9ème tome, il y a quelques temps, vous aviez déclaré au Figaro que vous baseriez votre intrigue sur des photos volées compromettant Adèle ?

C’est exact, mais j’ai changé mon fusil d’épaule pour ce thème plus actuel de la malbouffe, ou du moins de la non-connaissance de ce qu’on bouffe. D’ailleurs, pour les titres de mes albums, comme vous l’évoquiez, je laissais mon fils choisir les titres à venir. Idem pour Le Labyrinthe Infernal ! Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire, mais de nouveau, je me suis basé sur ces quelques mots pour construire cette trame. Labyrinthe induit minotaure, et donc vache folle et tout le bataclan. Je sors alors un scientifique fou de mon chapeau et je saupoudre de clonage pour arriver au point de départ d’une histoire comme je les aime !

Et donc vous en profitez pour dénoncer la nourriture chimique ou industrielle qui envahit notre alimentation ?

Exactement, je suis les enquêtes qui démontrent le taux de pesticides dans nos fruits, ou d’OGM dans nos plats. Mais, je ne veux pas non plus me targuer de faire la BD intello, je voulais mettre en avant le scientifique malfaisant, plus que celui qui œuvre pour le bien de l’humanité. Ainsi, à la fin du tome précédent, Le Mystère des Profondeurs, je tue directement le bon sauveur de la faim dans le monde ! Comme disait Hitchcock, il faut que le méchant soit réussi, car c’est lui qui porte l’œuvre.

Justement, votre ‘gentille’ héroïne, Adèle, devient de plus en plus effacée et détachée à chaque tome, et donc votre introduisez sa sœur pour relever la sauce ?

En réalité, je voulais donner un passé à Adèle, pour lui donner du relief. Quand j’étais môme, cela me dérangeait de ne pas savoir comment les héros de fiction gagnaient leur vie. Alors, j’ai donné à mon héroïne un travail semblable au mien : elle écrit des feuilletons, et a d’ailleurs des problèmes avec son éditeur qui, dans un but purement commercial, change ses couvertures sans lui demander son avis… C’est bien sûr très invraisemblable, mais cela justifiait qu’elle fréquente des malfrats. Paradoxalement, elle possède l’état d’esprit d’une femme d’aujourd’hui, mais je l’ai placé en 1912 pour des raisons purement scénaristiques.

Adèle est d’ailleurs fortement asexuée !

On me l’a souvent reproché, mais il faut se rappeler qu’elle est née en 1976, et que dans le contexte historique des éditions Casterman, l’éditeur de Tintin, le roi des personnages asexués, on ne pouvait pas faire n’importe quoi. Je vais d’ailleurs épaissir mon héroïne en dévoilant dans le dernier tome sa petite enfance, et ce qui a pu la façonner telle qu’elle est. Je veux vraiment combattre l’idée du héros qui est juste moteur d’une intrigue, et donc on ne connaît ni la maison, ni la famille, ni les occupations. Juste un ectoplasme !

Vous créez alors 7 copies d’Adèle, dont une explose directement ?

Oui, pour ne laisser que les six clones !

Je pense que Seron l’avait déjà faite dans les petits hommes, mais cela prend un sens tout particulier dans votre scénario…

Vous avez pu remarquer qu’ils ont un tatouage spécial sur la fesse. On va donc jouer sur ces confusions de personnage, et, si je vais au bout de cette idée, pour identifier la vraie des fausses, il faudra soulever les jupes…

"Le premier Blanc-Sec va être un peu court, il va m’en falloir un second !"

Ce qui contredira finalement le caractère asexué ! Pour passer à un autre trait de votre personnage, vous la faites évoluer pour la première fois en banlieue, où elle termine dans le troquet traditionnel.

Au départ, je voulais expliquer que Fiasco, le mari de la sœur, travaillait chez mon savant fou. Et c’est là où on retrouve les salariés habitant leur petit pavillon parisien, et bossant juste à côté. Je voulais surtout montrer ce monde étriqué, ces petites maisons qui suintent la médiocrité. Ces pavillons ont été construits à l’époque où les terrains n’étaient pas tous lotis, les propriétaires ont investi beaucoup d’argent pour des balustrades et des ornements outranciers pour que leurs baraques ressemblent à de petits châteaux, ajoutant des petites tours sur le toit. Mais ces dépenses inutiles ont engendré une surface d’habitat trop petit, par manque de moyen supplémentaire. Et à peine la construction finie, on voit débarquer des usines qui viennent s’implanter juste à côté ! Et puis, ces rues pavillonnaires, dans lesquelles j’ai habité, respirent une tristesse inouïe : on dirait un cimetière ! Il n’y a pas de commerçant, y’a rien, excepté l’inévitable bistrot, avec son billard protégé de la salle par une séparation en verre dépoli. Alors, l’ambiance se crée, entre les salariés de l’usine, et le marchand de charbon.

Décor que vous aviez utilisé pour Une Gueule de bois en plomb ?

Oui, car tous les moments de vie qu’on peut observer sont très croustillants : les rapports ambigus entre les habitués et la patronne, ainsi que les fameuses paroles de comptoir, dont j’ai repris le florilège dans l’album « C’est pas avec toi que la nappe phréatique risque de baisser ! », ou demander un Père-Lachaise pour un café allongé. Tout ce vocabulaire et cet argot, je l’ai tiré des bistrots.

Pour exprimer tous ces sentiments, vous aviez un moment souhaité réaliser un Adèle en noir et blanc, cela restera un projet car vous clôturez en couleur.

J’y avais pensé, et puis on retombe dans des aspects commerciaux obligatoires. C’est aussi cela qui me gêne dans la série, c’est le formatage : album 48 pages, ça a démarré en couleur, ça doit rester en couleur, etc. On est prisonnier de son schéma. C’est aussi ce qui fait le charme du feuilleton, on connaît les personnages et leurs habitudes, et on prend plaisir à les retrouver car il n’évoluent pas, tels Maigret, ou Fantômas. Mais actuellement, le support et l’esprit de zapping du public ne permettent pas de continuer. Mais on retrouve tout de même l’esprit du feuilleton à la télévision. Donc, ce que j’adorais étant môme, le principe narratif d’une histoire découpée en rondelles, continue à fonctionner.

Concernant vos autres projets, outre le 10ème et dernier tome prévu début 2008, vous allez publier le Paris de Tardi, un recueil d’illustrations ?

Oui, mais avant cela, je voulais commémorer les 90 ans de la fin de la Grande Guerre avec un nouvel album sur ce sujet.

(par Charles-Louis Detournay)

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