Jacques Terpant ("L’Imagier") : « J’aime faire des portraits, juste pour le plaisir ; j’aurai dû naître au 18e siècle ! »

27 janvier 2016 0 commentaire
  • L'adaptateur des œuvres de Jean Raspail en bande dessinée a rassemblé des dizaines d'années d'illustrations dans un gros recueil de cent pages. Pari osé : il a décidé de se passer des diffuseurs habituels en utilisant une solution de plus en plus répandue pour les faibles tirages !

Comment est venue l’idée de rassembler tous vos divers travaux d’illustrations ?

Jacques Terpant ("L'Imagier") : « J'aime faire des portraits, juste pour le plaisir ; j'aurai dû naître au 18e siècle ! »En discutant avec des amis de ce métier, j’étais parmi ceux qui avaient le plus dessiné en dehors des albums (et par conséquent un de ceux qui avaient fait le moins de livres de bande dessinée) ; l’idée est venue de trier un peu ces travaux et d’en faire un ouvrage, témoin du temps passé à colorier du papier.

C’est un moyen de montrer aux lecteurs qui vous suivent depuis quelques années qu’un auteur de bande dessinée ne vit pas toujours uniquement de sa plume, qu’il doit réaliser des travaux de commande pour joindre les deux bouts ?

Non, pas du tout, je dois dire qu’ayant débuté dans le milieu des années 1980, il n’était pas difficile de placer des dessins, cet album est même le témoignage du contraire. Si j’ai fait des illustrations pour la publicité, etc...C’est parce que toutes ces opportunités existaient. Mon ami Chaland qui a commencé dans les mêmes années, a accompli le même parcours, Serge Clerc aussi. C’est un peu plus tard, passé la quarantaine, que j’ai décidé de ne plus « être un prestataire » et de me consacrer à des histoires que je tenais à raconter. En ce sens, ce livre témoigne d’une époque.

Dans votre cas, vous expliquez avoir commencé avec des travaux d’illustrations alors que vous étiez encore aux Beaux-Arts. Est-ce que ces travaux vous ont permis d’approfondir votre technique ?

Oui, sans doute, de notre bande des Beaux-Arts (Chaland, Cornillon,Vallès), j’étais le plus « barbouilleur », le plus illustrateur, c’est vers moi que l’on se tournait pour les sujets réalistes. C’est l’allusion que fait Luc Cornillon, dans son texte pour L’imagier, où il préface la partie du dessin « alimentaire » : les années pub. Je dépannais volontiers les autres dans leurs exercices sur les sujets du type nature morte, brioche fumante, ou biche traversant un ruisseau ; c’est le genre de truc qui embêtait tout le monde et que je faisais naturellement. Cela a sans doute influencé, dans la technique, ce que j’allais faire en BD.

Dans votre préface, vous expliquez qu’Il n’y a guère de plaisir à avoir fait, tout est dans le moment où l’on fait. Quels sont alors les sentiments que vous cherchez à placer dans un dessin pour qu’il soit réussi à vos yeux ?

En fait, ce n’est jamais réussi ! Il y a un plaisir à faire mais le but n’est jamais atteint, donc c’est une déception. Le miracle est que cela n’entame jamais le désir de recommencer. Ensuite, les mois et les années passants, on a oublié l’objectif de départ et un dessin peut devenir fréquentable, comme si un autre l’avait fait. Cet imagier est fait avec ceux qui ont pu traverser les années.

Le fait de rassembler ainsi plusieurs décennies de travail vous a-t-il permis de prendre du recul, de vous rendre compte de certains tournants dans votre carrière et votre style graphique ?

La sélection n’était pas simple car je n’aime pas trop revoir mon travail (je n’ouvre jamais les albums de BD qui sont derrière moi) . Il y a, je crois, une certaine cohérence, plus que l’évolution du style, c’est la cohérence des sujets qui m’a frappé, malgré que ce soient des commandes pour l’essentiel, à l’évidence j’avais quelques thèmes qui ont traversé ces années ; on a structuré le livre en fonction de cela : l’histoire, le portrait, etc.

On retrouve bien entendu des illustrations tirées de vos adaptations de Jean Raspail. Une façon de souligner l’importance que cette collaboration revêt pour vous ?

C’est indéniable, c’est à partir de mon adaptation de Sept Cavaliers de Jean Raspail, que j’ai décidé de ne plus être ce « prestataire » dont je parlais, qui pouvait dessiner des histoires qui me correspondaient moins. J’ai décidé à partir de ce moment-là ne plus faire que ce qui était « mon monde », le temps était venu. C’est effectivement une étape importante, elle a donné lieu à pas mal d’images, elles avaient naturellement leur place dans ce livre « bilan ».

Vous placez également deux hommages à Moebius. Est-ce un auteur qui a compté pour vous ?

Oui absolument ! Quand j’étais au lycée, est sorti Métal Hurlant, avec Arzak. À partir de ce moment-là, j’ai adopté la couleur directe (j’avais, comme beaucoup à notre âge, publié des planches noir et blanc dans divers fanzines) et je n’ai plus lâché cette technique. J’ai compris il y a peu, que Frank Hampson, dessinateur anglais de Dan Dare que J.P Dionnet avait réédité, avait dû compter aussi, c’était lui aussi un pionnier de la couleur directe.

On retrouve dans cet Imagier, des portraits. Prenez-vous soin de vous inspirer de la réalité afin de donner du caractère à vos héros de papier ?

Oui souvent, d’un personnage existant, d’un acteur, mais j’aime aussi faire des portraits, pour le plaisir du portrait ; j’aurai dû naître au 18e siècle !

Le grand public va également découvrir que vous avez travaillé un petit peu dans le domaine de l’érotisme, avec l’illustration de Femmes de papier. Mais vous rassemblez également des dessins inédits réalisés juste pour le plaisir.

Oui, je n’ai fait qu’un livre dans ce registre, mais je le revendique volontiers. Il était né du hasard, une rencontre dans un salon avec l’écrivain Françoise Rey. En fait, tous ces travaux d’illustrations viennent contrebalancer le travail de la BD qui est long, laborieux, qui s’étend sur des mois. Tous ces dessins sont des récréations, même si c’est un livre, parfois juste un dessin pour essayer un papier, ils rompent la longue distance qu’est le travail de l’album.

La dernière partie de votre ouvrage se consacre aux paysages, un autre domaine dans lequel vous excellez.

Le paysage est important (la nature) et tient une grande place dans ma vie, en général. J’habite au milieu de la campagne, cela prend donc une importance également dans mon travail en bande dessinée. Il en va pour beaucoup de ces illustrations, érotisme, portraits, paysages, qui sont, soit des commandes de collectionneurs, des affiches, etc. Ce sont des respirations, par rapport aux albums, mais en aucun cas des étapes, ce sont plutôt les albums qui jouent ce rôle.

L’autre grande particularité de votre Imagier réside dans le mode d’édition que vous avez choisi. Pourriez-vous expliquer aux lecteurs pourquoi avoir préféré passer par les édinautes de Sandawe ? Parce que les éditeurs classiques ne croyaient pas en votre projet ?

Il y a 25 ans, les éditeurs de BD produisaient facilement ces livres d’images, pour les auteurs de leur maison. Aujourd’hui c’est plus rare, ce sont de petits tirages qui vont mobiliser du temps de maquette, les maquettistes sont débordés en ce temps de surproduction etc... Si vous le suggérez, on vous dit : « c’est un artbook », les auteurs les font eux-mêmes aujourd’hui...d’où ce choix.

Votre projet a connu un beau soutien de la part des édinautes : est-ce la preuve qu’il y a une réelle place pour ce type d’ouvrage ? Surtout lorsqu’il est soutenu par des illustrations complémentaires ?

On ne savait pas ce que cela allait donner, on a vu un vrai soutien des collectionneurs, des lecteurs de mes séries ; je suis bien incapable d’en tirer des conclusions commerciales, mais pour ce type de livre, tirage limité, dos toilé, plus de 100 pages avec beaucoup d’inédits, ou du moins de dessins bien peu vus, cela s’est révélé le bon choix.

Jacques Terpant, dans son atelier
Photo : DR

Autre choix : celui de ne pas utiliser le réseau de diffusion classique ! En effet, vous avez choisi de le vendre uniquement via le site de Sandawe, et par vous-même. Pouvez-vous expliquer les raisons de votre choix ?

C’est un tirage limité, l’envoyer dans les librairies, avec le phénomène des retours, des albums abîmés, que l’on pilonne, etc. Cela ne correspondait en rien à l’ouvrage. Il se vendra donc sur le Net dans la boutique de l’éditeur, et par mon site où on peut me contacter et l’avoir, et avec une dédicace si on le souhaite, ce qui correspond à l’attente des collectionneurs. Je l’aurai en salon quand je me déplacerai, c’est un livre conçu pour la durée, pas pour une sortie précise.

Quels sont les prochains festivals où le lecteur pourra vous retrouver ainsi que votre album ?

Je sors peu en salon en ce moment, je suis sur le tome de 2 de Capitaine Perdu (Glénat). Je serai néanmoins à Istres le dernier week-end de février, et je préside le salon de Saint-Junien (87) le 28 et 29 mai 2015 et au salon du livre de Vannes le 11 et 12 juin.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Commander L’Imagier sur le site de Sadawe ou directement via l’auteur si vous désirez une dédicace

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