Jacques Terpant : « Pour bien adapter un roman, il faut cibler le thème, plutôt que de le respecter au mot près. »

12 octobre 2009 0 commentaire
  • Après un premier album assez sombre, ce deuxième opus des {Sept Cavaliers} donne un très bel aperçu des lumières de Jacques Terpant, tout en renforçant le caractère intriguant et métaphorique du récit.

Lorsque vous vous êtes attaqué au roman de Jean Raspail, vous avez dû décomposer l’intrigue en un certain nombre de tomes.

Jacques Terpant : « Pour bien adapter un roman, il faut cibler le thème, plutôt que de le respecter au mot près. » Oui, j’ai souhaité aborder deux tableaux dans chacun des albums. Dans le premier, on part de la Ville pour installer l’intrigue, puis on est confronté à la déliquescence du monde dans la gare. J’ai maintenu cette construction dans le second tome : on y découvre d’abord un résidu de l’ancien régime, avec un fonctionnaire qui refuse de regarder le changement en face. Pourtant, au sein de sa propre famille réside un exemple concret de cette tempête qui le balayera certainement. C’est pour cela que j’ai donné à ces personnages un aspect de petite famille idéale, en reprenant l’image de la famille du peintre Carl Larsson. J’ai voulu ainsi renforcer l’aspect fictif de la protection du père sur sa famille, qu’il croit préserver du chaos extérieur.

Après ce besoin de se rattacher au règlement, vous plongez le lecteur dans un milieu plus rural, pour lui présenter ce fameux ennemi : les Tchétchènes !

La nature ayant horreur du vide, lorsqu’un monde s’effondre, un autre doit obligatoirement le remplacer, c’est d’ailleurs celui qui s’était fait écraser au cycle précédent. Concernant l’adaptation, je me suis rendu compte que globalement, 60 pages de roman correspondaient à un album. Bien entendu, il a des choix d’adaptation, car deux lignes d’un écrivain peuvent parfois représenter des pages de bande dessinée, sans que cela n’apporte un plus à l’intrigue. Comme la traduction littérale ne rend pas toujours hommage au texte, il faut trouver la formule la plus proche pour transcrire l’esprit du livre.

Un élément important du roman, que vous respectez scrupuleusement dans votre adaptation, c’est le phrasé des divers protagonistes …

Respecter les diverses manières qu’avaient les personnages de s’exprimer était un de mes objectifs premiers ! Sans vouloir attaquer mes collègues, je trouve que le dialogue en bande dessinée est souvent digne d’un feuilleton américain mal traduit : un discours très typé, peu évocateur, et simplifié à l’extrême.

C’est sans doute pour éviter d’étouffer le dessin, lui laisser sa propre force d’évocation, car on a n’a tout de même fait du chemin depuis les textes placés sous les images de Bécassine.

Sûrement, mais dans le même temps, on se prive d’un outil incomparable, en nivelant par le bas le niveau des dialogues ! Je me demande donc si nous n’avons pas été trop loin en oubliant la force du texte. En abordant le monde des Sept cavaliers, je voulais lui donner plus de place, pour renforcer le récit. J’ai donc mis au point un système qui mêle la voix off et les commentaires des protagonistes. Il me fallait effectivement garder quelques phrases-clés du roman, comme celle des « Sept cavaliers quittèrent la ville … » qui rythme l’album. Dans ce cas de figure, je voulais donc rester cohérent à l’œuvre originale, en collant au plus près de ce ton si particulier de Jean Raspail.

À travers ces commentaires, ce tome introduit l’élément pivot du récit : l’espérance !

Ces sept cavaliers sont bien entendu un condensé de l’ancienne société, car on y retrouve le noble, l’ecclésiastique, l’homme du peuple, l’érudit-intellectuel, le serviteur, le jeune homme sûr de lui, etc. Chacun va donc retrouver en cours de route un motif d’espérance, car comme l’écrit Raspail dans un autre de ses romans : « On a tous besoin d’un peu d’espoir. » Effectivement, ce monde s’effondre car il n’a pu su évoluer : le Margrave comprend lui-même que sa place est dans la vitrine avec ses poupées, mais ces cavaliers ne fuient pas, ils entament une quête dont la clôture se produira dans le troisième et dernier tome.

C’est une vision très métaphorique de notre société : l’exode urbain sans réel motif, la montée de l’autre religion, plus conservatrice, cette difficulté de comprendre la jeunesse…

On a malheureusement catalogué à tort Jean Raspail comme un ultraconservateur, mais c’est en réalité un grand visionnaire : quand il a évoqué en 1973, dans Le Camp des Saints, un exode massif du tiers et du quart mondes qui envahissaient les pays industrialisés, tous se sont moqués de lui, mais dix ans plus tard, les mêmes se sont rendus comptes de la vision annonciatrice de son roman. C’est sans doute à cause de ce mauvais rôle qu’on lui a donné qu’il a raté l’Académie Française, mais Jean Raspail se défend de toute idée cachée, ou de message au monde ; il écrit juste un truc qui lui passe dans la tête, sans plan, et ce sont souvent alors les lecteurs qui l’interprètent à tort ou à raison. Mais cette prescience est tout de même phénoménale, car cette coupure avec la jeunesse fait pour moi écho aux incendies des banlieues et à la révolte des jeunes grecs : il n’y a effectivement pas de discours politique, pas de revendication, pas de leader. Un affrontement comme refus d’hériter du monde dans lequel nous sommes. Et c’est ce qu’on retrouve dans Sept cavaliers.

Sans aucun intégrisme, on perçoit également cette perte de foi catholique confrontée à la montée de l’Islam.

L’évêque avec sa foi plus que vacillante symbolise fort bien cet état d’esprit, tandis que l’autre religion s’affirme plus solidement. L’image la plus parlante est celle de l’église abandonnée dont les tapis de prière sont devenus les seuls ornements religieux, remplaçant l’autel alors inutile. Autre opposition, le monde rural qui se porte très bien, par rapport à la déliquescence de la ville, dépourvue d’espoir, et confrontée à la vie débordante des campagnes.

Un autre point fort de votre trilogie, c’est bien entendu l’illustration. Vos planches donnent d’ailleurs plus l’impression d’avoir été non pas dessinées, mais peintes.

Je voulais faire passer l’atmosphère que j’avais ressentie dans le roman, et un merveilleux outil pour cela est la couleur directe. Dans le premier tome, j’avais fort utilisé la lumière pour rendre l’aspect froid et dur de la Ville. Pour casser ce côté dépressif, j’ai placé des moments de chaleurs dans les phases d’espérance, comme lors de la rencontre entre le Margrave et avec le Comte Silve de Pikkendorff, qui était presque son beau-fils. Par contre, dans le tome deux, c’est le retour vers la vie, des couleurs fraîches, car même si les personnages peuvent être tristes, la nature reste belle. Je joue évidemment avec les paysages et leurs variations pour rendre l’idée du voyage. Le troisième tome revêtira lui aussi une autre lumière …

Concernant votre découpage, vous aviez quarante-six planches pour le premier tome, puis cinquante-quatre pour le deuxième, faut-il attendre soixante-deux pages pour votre conclusion ?

La difficulté quand on adapte un roman est pouvoir pratiquer les césures de ses albums. J’aurais pu inclure le gardien de phare dans le premier tome, mais j’aurais manqué alors de place pour développer l’atmosphère particulière de cette rencontre. J’ai donc préféré doter les deux autres tomes de 54 pages, ce qui m’a d’ailleurs donné la possibilité d’insérer ce cahier graphique dans cette réédition de Delcourt, un cahier qui à mes yeux complète fort bien l’univers de la série, car il évoque des éléments narratifs du livre que je n’ai pas pu intégrer à mon récit.

L’épisode Robert Laffont n’a pas laissé un souvenir heureux …

Cela a été une catastrophe ! Ils ont voulu faire de la bande dessinée avec beaucoup de désinvolture, et c’est dans le même esprit qu’ils se sont rendus compte de leur incapacité. Et alors qu’ils nous laissaient dans le noir total, sans nous donner ne fut-ce qu’une petite information, ils tentaient de se débarrasser du catalogue. Cela a été une très mauvaise expérience et je suis par contre d’autant plus heureux du travail de Delcourt : une très belle fabrication et une grande attention à ce que je voulais faire du cahier graphique, qui se maintiendra dans les prochaines rééditions, car il fait partie intégrante du premier tome. Nous n’avions d’ailleurs pas le choix de rééditer car la diffusion du premier tome en librairie a été lamentable, sûrement car les représentants ne connaissaient pas ce marché.

Et après Sept cavaliers ?

Disons que je réfléchis à une autre adaptation qui pourrait être du même auteur. Mais une chose à la fois.

Si certaines de ces illustrations furent au départ créées pour décorer l’exposition chez Daniel Maghen, les autres furent imaginées spécialement pour ce cahier graphique.

(par Charles-Louis Detournay)

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