Newsletter ActuaBD

"Je ne suis pas là", un spleen canadien intimiste

  • Une jeune femme passe ses journées à prendre soin de ses parents amoindris par les ravages d'Alzheimer et du diabète. Solitaire, elle prend des photos, observe le quotidien animé des autres et se languit dans son appartement. Venu du Canada, ce bel ouvrage des éditions Tanibis nous embarque avec douceur dans l’univers personnel et poétique de gg.

Scènes silencieuses, dialogues sporadiques et souvenirs d’enfance. Voilà le monde de notre protagoniste. Jeune femme issue de l’émigration asiatique, elle s’occupe de ses parents qui ont tout sacrifié pour qu’elle puisse avoir un futur, et désormais, elle leur renvoie l’ascenseur en sacrifiant son présent.

Au cours d’une promenade, elle photographie une autre femme lui ressemblant. Une fois chez elle, elle constate les similitudes et s’imagine une autre vie plus intéressante.

"Je ne suis pas là", un spleen canadien intimiste

Je ne suis pas là nous offre une histoire simple. Son autrice, gg, n’élabore pas de grands rebondissements ni des révélations inattendues, mais trompe la sérénité apparente de son récit, avec l’intensité de ses scènes, tirées d’un quotidien morne et éthéré, nous rappelant certains plans de David Lynch, créant une atmosphère trouble et mélancolique.

Avec la première apparition de sa mère, nous avons un avant-goût du reste de l’album. Nous la voyons assise au coin de son lit, la prothèse de son bras sur ses genoux, le regard abattu. L’encadrement de la scène nous la montre au fond d’un arrière-plan, tel un meuble oublié dont elle doit s’occuper.

Comme pour le reste des pages, la planche est composée de fines nuances de gris qui retirent toute dramatisation superflue afin de concentrer le regard sur une réalité dure et dérangeante.

Avec son graphisme bichrome, l’autrice fait la part belle aux subtilités de son univers, afin d’accentuer les moments d’angoisse avec des tons plus sombres ou plus clairs lorsqu’elle souhaite nous transporter dans les lointains souvenirs d’enfance.

L’essentiel des dialogues apparaît à travers les regards et les gestes esquissés. On comprend le besoin de tendresse de notre héroïne lorsqu’elle caresse un tissu, puis son visage, et la lumière s’éteint, nous laissant dans le doute : s’agissait-il du début d’un instant d’érotisme ou des larmes ont-elles suivi ce moment de solitude ?

Grâce à leur style nuancé et leurs échappées poétiques, les 108 pages de l’album nous font découvrir une histoire bouleversante sur l’impermanence des choses, les liens complexes et contradictoires au sein d’une famille, la mémoire et la façon dont ils agissent dans la construction de la culpabilité. Des conflits épineux que nous pouvons reconnaître dans nos vies personnelles.

Ce premier album nous présente une artiste qu’il faudra suivre de près, et qui a le potentiel d’écrire d’un grand roman à la Kundera.

Voir en ligne : "Constantly" de gg

(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Je ne suis pas là. Par gg (scénario et dessin). Éditions Tanibis. Sortie le 16 avril 2021. 17 x 24 cm. 104 pages couleur - 15€.

Lire aussi :
- "Connexions T. 1 : Faux accords"
- "Freaks, automate et schizophrénie : les Éditions Tanibis cultivent le trouble"

 
Participez à la discussion
1 Message :
Newsletter ActuaBD