" Je veux une politique du public très volontariste" nous dit Pierre Lungheretti, DG de la Cité de la BD d’Angoulême .

3 août 2016 2 commentaires
  • Le nouveau DG de la Cité de la BD d'Angoulême, indépendamment des manœuvres en cours autour du Festival de la Bande Dessinée qui devraient défrayer la chronique dans les semaines qui viennent, a bien des ambitions pour la Cité de la BD. Elles sont contenues dans un "Projet d'établissement" dont nous vous avons déjà parlé. Lors de notre rencontre, il nous a fait une petite explication de texte.

Quel est l’esprit de ce projet ?

Il y a tout d’abord l’axe scientifique et culturel : je veux que ce soit pluraliste, ouvert, et qu’il travaille autour de la façon dont la bande dessinée décrypte la société, le réel et l’histoire.

Le premier sujet est le patrimonial parce qu’on est le seul musée de la bande dessinée en France. Je voudrais faire évoluer les parcours au sein du musée. Quand il a ouvert, on a salué la rigueur de sa conception et la qualité de sa muséographie à tel point qu’elle en est parfois rebutante pour un certain nombre de visiteurs. On va essayer d’injecter de l’interactivité, de lui donner un côté ludique car c’est une scénographie très rigoureuse, high tech, très monochrome. Il faut lui donner de la couleur, de la vie, de la gamification. On est sur un projet de musée 3.0. où l’on va utiliser beaucoup les outils numériques, multimédia, voire robotiques, pour s’adapter à l’évolution des usages et parsemer sur le parcours muséographique des outils de ce type-là.

Deuxièmement, on va créer un parcours pour les enfants. Le musée, tel qu’il a été construit est peu adapté à l’initiation de l’histoire de la bande dessinée pour les enfants. C’est très important et on envisage une réalisation courant 2017. Il y aura à la fois un espace spécifique et un parcours pour les enfants au sein des espaces permanents.

" Je veux une politique du public très volontariste" nous dit Pierre Lungheretti, DG de la Cité de la BD d'Angoulême .
Pierre Lungheretti en juin 2016.
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Quelles expositions envisagez-vous de faire ?

J’essaie de développer quatre grands types d’expositions :

- Des expositions patrimoniales qui font un focus sur un auteur majeur, sur un courant emblématique de l’histoire de la bande dessinée. Par exemple l’exposition Morris. L’exposition Caran d’Ache qui avait été faite en 1998 était dans cette perspective-là. Je souhaite la renforcer. C’ets pourquoi, dès 2017, nous ferons une exposition Will Eisner.

- Des expositions transversales qui montrent à quel point la bande dessinée innerve les autres pans des expressions ou des activités artistiques. Il y a par exemple un lien entre la bande dessinée et la publicité qui me semble intéressant ou des sujets comme la musique, le cinéma ou la mode et la bande dessinée sur lesquels on a un certain nombre de projets.

- Les expositions-découvertes qui permettent de découvrir des auteurs, des tendances ou des écoles étrangères de bande dessinée. Par exemple, nous avons un projet sur la nouvelle bande dessinée arabe. Elle s’inscrit pleinement dans ce type d’expo.

- Les expositions participatives, auxquelles je tiens beaucoup : proposer à des habitants qui en général ne connaissent pas la bande dessinée, ne fréquentent pas les musées, de leur ouvrir nos réserves pour qu’ils composent et fabriquent leur propre expo. Il s’agit de déplacer les regards. le commissaire ne sera pas un professionnel, ce sera un groupe d’habitants, par exemple des enfants de faire une exposition dans des conditions professionnelles. Cela a à la fois l’objectif de renouveler des propositions d’exposition, mais aussi de démocratiser . J’ai mené ce type d’exposition dans d’autres fonctions, à Rennes, cela prend du temps en général. Ce qui est formidable, c’est qu’aux vernissages, on avait des gens qui n’étaient jamais venus au musée et ces gens-là avaient mobilisé leurs familles, leurs amis... Il y a plusieurs phases : d’abord une phase de découverte du musée et de la collection. Puis l’équipe du musée accompagne ce type de projet avec des partenaires de l’action sociale, des associations. Ce qui est important, c’est d’avoir une mixité générationnelle et sociale dans le groupe.

L’idée est d’affermir l’ancrage local...

Oui, je souhaite par ailleurs proposer à des auteurs de référence d’initier un parcours dans le territoire de la ville. La période n’est pas encore calée : à la fin de l’été ou à la fin du printemps ? C’est un débat que nous n’avons pas encore tranché, mais je voudrais que la première opération se tienne en 2017. Inviter un auteur, faire partager son univers artistique, culturel et intellectuel en investissant d’autres lieux que la cité. Par exemple le Musée des Beaux-arts, la scène des musiques actuelles, le théâtre d’Angoulême... Je connais un auteur qui aime la danse contemporaine. On pourra faire un projet avec lui dans une perspective de croisements de publics et de fédération des différents évènements culturels de la ville autour d’un auteur de bande dessinée. L’idée est de faire vivre le territoire angoumoisin dont la BD est l’ADN culturel.

Nous souhaitons développer des regards croisés autour de la BD. Inviter des historiens, des experts en leur domaine, des cinéastes, des plasticiens, des romanciers, qui ont un rapport particulier avec la bande dessinée. Soit en leur proposant un accrochage, soit une rencontre. Je voudrais développer la réflexion d’une série d’acteurs culturels sur la bande dessinée, de manière à montrer l’ensemble des ramifications.

Le 28 juillet dernier, La Cité et le le Komacon, organisme de promotion de la BD coréenne (한국만화영상진흥원 komacon) ont signé une convention de partenariat.
Photo : Cité de la BD

La fréquentation, même si elle est une des meilleures de la région, n’est pas extraordinaire. Comment allez-vous faire venir le public en dehors du Festival ?

Je veux une politique du public très volontariste et un lien fort avec l’Éducation Nationale. La Cité de la BD a développé une classe de bande dessinée qui est une expérience unique en France qui est proposée aux 5e et 6e d’Angoulême, des ateliers pratiques où l’on fait dessiner les élèves, des rencontres avec des auteurs, avec des professionnels, des médiateurs de la cité, des visites du musée. Je voudrais proposer aux autorités académiques de la région qu’elle développe ces classes de BD de deux heures par semaine. J’ai pu constater que les enfants, les profs, les chefs d’établissement étaient contents. Des gamins qui décrochent raccrochent grâce à la BD. Il y a une cohésion de groupe, une capacité de concentration plus forte. Le modèle développé à Angoulême intéresse d’autres territoires. On a des demandes d’un collège parisien et d’un collège de Douai. Je voudrais que l’on travaille avec l’Éducation nationale à la possibilité de l’exporter, de le généraliser. Nous allons aussi faire des expositions itinérantes. À la suite de l’exposition sur Charlie Hebdo que nous avions faite "à l’arrache" à la suite des événements de janvier 2015, nous envisageons de faire en lien avec Canope (ancien CNDP) une exposition itinérante pédagogique sur la question de la liberté d’expression, sur le dessin de presse, la caricature et le dessin en général, accompagné d’une mallette pédagogique pour les profs de manière à la diffuser dans les écoles.

On va faire aussi des parcours d’éducation associatifs et culturels qui est un dispositif porté par les ministères de la culture et de l’éducation nationale qui s’appuie sur trois principes : pratiquer, rencontrer et connaître. Nous sommes en réflexion avec la Ville d’Angoulême et avec l’Agglomération du Grand-Angoulême pour développer des parcours à l’échelle du territoire angoumoisin. Mais nous sommes aussi en réflexion avec d’autres collectivités locales de la région pour développer ce genre de parcours.

le site de la Cité, http://www.citebd.org/, est très riche en contenu et pourtant méconnu.
capture d’écran

C’est quoi cette histoire de "publics éloignés de la culture" ?

Je voudrais refonder un peu les méthodes traditionnelles de l’action culturelle, d’où mon histoire d’expositions participative parce que je veux travailler sur des modalités participatives, collaboratives de co-construction parce que, dans mon expérience de professionnel de la culture, je me suis rendu compte que, pour ces populations, ce qui est important, c’est qu’elles puissent être acteurs de quelque chose que ce soient des expositions, des événements, des rencontres. On est très ouverts là-dessus dans un dialogue avec des associations, des acteurs du champ social, des collectivités territoriales,... Je veux travailler avec le monde rural, car je voudrais toucher des personnes éloignées socialement mais aussi géographiquement. Et comme le département de la Charente est un département à dominante rurale, nous avons noué pas mal de liens avec des communes du secteur rural pour développer par exemple des résidences d’auteurs qui seraient associées à une action culturelle pour travailler avec les habitants à un chantier de création dans la commune. C’est sur ce genre de projet que l’on travaille.

Il y a aussi les publics empêchés ou spécifiques. La Cité mène depuis plusieurs années des actions avec des jeunes qui sont sous la protection de la jeunesse. Nous avions à Rennes il y a quelques années, une opération intitulée "Bulles en fureur" où la BD était le vecteur principal. Je voudrais aussi que l’on s’inscrive dans les conventions des ministères de la santé et de l’éducation sur la culture à l’hôpital, culture et agriculture sur l’enseignement agricole, des publics qui ont des conventions d’action spécifiques.

Enfin, le monde économique. J’aimerais proposer en Charente des ateliers de créativités avec des auteurs pour travailler sur la stimulation de la créativité et des résidences d’auteur pour que l’auteur soit immergé dans l’activité de l’entreprise et lui offre son regard. Le public des salariés et du monde de l’entreprise est un public avec lequel il faut travailler.

Saviez-vous que La Cité a sa chaîne YouTube où l’on peut visionner des tas de vidéos inédites ?
Capture d’écran

Vous parlez aussi d’un "musée 3.0"...

C’est le cinquième et dernier volet de ce projet : la stratégie digitale. Sur le site Internet de la Cité qui est extrêmement riche, on va simplifier l’ergonomie, éditorialiser ses contenus et communautariser son fonctionnement avec des forums et un espace collaboratif parce que c’est le principe du Web 3.0. Malheureusement, on ne va pas pourvoir faire tout cela d’un coup parce qu’on a une première étape qui est la refonte du site au mois de juillet 2016. La phase de la communautarisation se fera courant 2017.

Par ailleurs, je voudrais que l’on travaille sur les réseaux sociaux pour une dissémination de nos ressources parce que l’on a vraiment beaucoup de choses : des documents vidéo, des documents sonores, etc. J’aimerais que l’on noue des partenariats avec des sites très grands public comme Orange.fr ou Wikipedia pour leur faire profiter de nos ressources. Il faut qu’on réfléchisse à des conventions spécifiques avec ces sites. C’est vraiment intéressant et cela peut faire connaître ce que l’on fait et tout ce que l’on a.

Idem pour la revue 9eart.org dont s’occupe Thierry Groensteen. Elle a aussi besoin de multiplier les partenariats parce que cette revue est très très riche et il faut lui donner une plus grande visibilité, une plus grande audience. Cela fait partie aussi de la problématique. L’objectif, in fine, est de transformer ces internautes en visiteurs, que l’on puisse avoir des outils de préparation de la visite qui incitent les gens à venir.

(A suivre)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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2 Messages :
  • "Volontariste" ?
    3 août 2016 13:54

    Voilà un directeur très au courant de ce qui se fait dans son établissement : il parle d’une refonte du site pour juillet 2016 alors que celle-ci est en ligne depuis la mi-mai ! D’autre part, il semble ignorer tout ce qui s’est fait avant lui quand il annonce comme nouveautés des activités éprouvées depuis des années.
    Enfin, ce sont de drôles de "grandes ambitions" que de proposer, au lieu d’expositions exigeantes réalisées par des experts, que les élèves des écoles fassent leur propre expositon : est-ce la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, ou une MJC ?

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