Jean-Claude Bartoll : "la relation avec l’éditeur doit être basée sur la complicité, l’amitié, la chaleur humaine et... la confiance !"

8 avril 2006 0 commentaire
  • Fort du succès d'Insiders, Jean-Claude Bartoll lance de nouvelles séries. Le scénariste, ex-grand reporter, continue de décrypter l'actualité à sa façon.

Comment êtes vous venu à la BD ? Vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit ?

Vous avez mis dans le mille ! Lorsque j’étais gamin mon père officiait dans la BD en Espagne (je suis né d’un père catalan et d’une mère parisienne, en 1962).

Jean-Claude Bartoll : "la relation avec l'éditeur doit être basée sur la complicité, l'amitié, la chaleur humaine et... la confiance !"
L’oeuvre de Bartoll senior...
© Bartoll

À l’époque, il n’existait que des revues pour garçons ou pour filles façon "fumetti". De l’encrage non colorisé dont il fallait rendre 6 à 7 planches par semaine... Lorsque j’avais 5 ans, il a abandonné cette partie "artistique" de sa vie pour se consacrer entièrement à l’autre métier qu’il menait de front : l’expertise comptable ! Mais, par la suite, je l’ai toujours vu continuant de dessiner ou de peindre des portraits réalistes à l’huile... Vers 6/7 ans, je me faisais offrir par ma grand-mère les albums de Tintin (en castillan) que je dévorais ainsi que ceux d’Astérix. Peu original... Mais cela a continué avec Buck Danny et Blueberry (en français). Avant de tenter de prendre la plume (pour dessiner) avec un copain de lycée... Chacun sur son projet. Son style était proche de celui de Giraud. Pour ma part, j’étais plus "ligne claire". Ensuite, nous avons passé le Bac et chacun est parti faire son université et nous avons oublié nos "rêves" d’auteurs "complets" de Bdéistes... Mais, j’ai longtemps collectionné les À Suivre et Métal Hurlant et je n’ai jamais perdu de vue ce qui se faisait en BD durant ces 20 dernières années jusqu’à un certain jour de l’an 2000 ou j’ai proposé des synopsis d’histoires inédites de Blake & Mortimer au Lombard sans savoir que Yves Sente avait repris le flambeau de ce cher E.P. Jacobs pour former une seconde équipe !

Vous vous appuyez sur votre expérience pour écrire vos scénarios quelle est la part de fiction et de réalité ?

Toute ressemblance avec des personnes morales ou physiques existantes ou ayant existé serait purement fortuite ! Et cela je tiens à le préciser, puisqu’au premier tome d’Insiders une bande de paranos a voulu nous faire un procès puisqu’ils pensaient reconnaître, dans des cases de l’album, leur ancien siège social à Calgary (dix ans après l’avoir quitté) ou le 4x4 qu’ils avaient offert à leur nièce trois semaines auparavant... Du délire total justifié à leurs yeux parce que j’avais pris un nom de société fictif qui avait été déposé en tant que marque commerciale par leur grand-père et qu’eux-mêmes n’utilisaient plus ! Cette histoire nous a amenés à une confrontation, hors de la présence de nos avocats, où je me suis vu dans l’obligation de demander à ces messieurs s’ils avaient, un jour, trempé dans le trafic d’armes, recruté des mercenaires ou financé un coup d’état dans un appendice pétrolier africain ! En conclusion, je me documente énormément mais uniquement pour retirer des "lignes de force" de rapports géopolitiques afin de les "fictionniser" à ma sauce.

N’est-il pas difficile d’écrire des scénarios de géopolitique quand l’actualité du monde évolue plus vite que la parution de vos albums ?

Justement, je ne souhaite pas coller à l’actualité "chaude" car j’aurais 12 ou 18 mois de retard ! Même si l’on peut considérer que la marche du monde tend à suivre une pente répétitive et que le comportement de certains dirigeants ou de régimes politiques est parfois prévisible longtemps à l’avance... En gros, je suis en quelque sorte une mini DGSE ou CIA à moi tout seul !!!(rires)
Plus sérieusement, pour Insiders, j’ai voulu que le monde moderne serve de toile de fond à l’intrigue principale et c’est là tout mon travail d’analyste, afin de pouvoir offrir au lecteur une vision décodée des grandes lignes d’une actualité qui ne se borne pas aux grands titres des JT de 20 heures (qui sont souvent amnésiques d’une semaine sur l’autre) mais à une évolution géopolitique du monde de "l’après Guerre Froide"...

Teaser pour Insiders
© Bartoll/Garreta/Dargaud

Le tome 4 se passe en Afghanistan et vous évoquez les problèmes du pays (rivalité entre tribus pachtounes, intérêt financier pour les paysans à cultiver le pavot plutôt que le blé, etc.). Est-il important pour vous de ne pas vous limiter à un suspense d’action (du genre James Bond) ?

Primordial même !! C’est une déformation professionnelle en quelque sorte. Avec Agnès (mon épouse rencontrée sur un tournage alors qu’elle officiait comme journaliste reporter photographe), nous avons toujours eu la même quête : raconter des histoires humaines pour le plus grand nombre ! Nous l’avons fait sous forme de reportages TV de 8’ ou 15’ pour Patrick de Carolis, de 26’ pour Thalassa ou de 52’ produits par notre propre société de production. Cette aventure s’est poursuivie par la création, l’écriture, la réalisation et la mise en production d’une série de dessins animés réaliste qui a pour titre Tom et Sheenah : l’histoire d’un jeune orphelin blanc adopté par une tribu de masaïs et dont la compagne d’aventures est une panthère noire. La toile de fond de chacun des épisodes est un problème auquel l’Afrique de nos jours est confrontée : corruption, pillage d’antiquités, braconnage, etc. Cette série réalisa d’excellents scores de PDM sur France 3 et Disney Channel. Nombreuses sont les personnes qui nous écrivent pour nous demander quand elle sera rediffusée. Il n’y a que Julien Bordes ou Patrice Duhamel (de France Télévisions) qui puissent leur répondre... Mais, pour en revenir à votre question, l’option "reportage" de mes scénarii est une marque de fabrique en quelque sorte !

La numérotation des albums indique déjà 2 cycles (ou missions) de terminés. Pourtant, l’histoire reste "à suivre". Avez-vous déjà déterminé le nombre de cycles ?

Je sais que vous avez écrit qu’il serait dommage qu’Insiders s’épuise en un nombre incalculable d’albums où nous mettrions en scène notre héroïne -Najah- dans tous les coins chauds de la planète ! Mais, je tiens à vous rassurer, Najah (après avoir infiltré le Grand Conseil des Mafias, avec une certaine difficulté, en 4 albums) va subir des évènements dont elle ne soupçonne pas la nature et qui vont la mettre face à des choix kafkaïens... Vous en verrez le début dans le prochain tome OPA sur le Kremlin puis dans sa suite Destination : Goulag.

Najah, l’héroïne d’Insiders
© Bartoll/Garreta/Dargaud

Najah va donc se rendre sur tous les points chauds du globe ?

Pourquoi pas ? Si l’intrigue et sa mission le lui commandent pourquoi je me gênerais... D’autant plus que les points chauds ne cessent d’être plus nombreux et certains n’ont guère tendance à se refroidir sur la planète ! Sincèrement, je souhaite que cette série soit le plus réaliste possible donc, même s’il y a des scènes à la James Bond (nous n’avons pas de problèmes de budget en BD contrairement au cinéma), les aventures de Najah se poursuivront dans une logique de plus en plus humaine et dangereuse pour notre héroïne... Car, en parallèle à sa mission (dont elle risque un jour de douter de son bien-fondé), les albums suivants vont nous en apprendre plus sur son passé...

Après 4 albums (et donc de l’expérience), sentez-vous une évolution dans votre travail ?

Tout d’abord, je vais vous sortir un lieu commun : pour moi, la BD est un "long-métrage en images fixes" ! Et, c’est là où je prends tout mon plaisir. Développer des intrigues, faire un casting, effectuer des repérages et réaliser le scénario en écoutant une bande son "ad hoc" (dans le prochain Insiders, j’ai d’ailleurs décidé de citer la musique qui m’a accompagné tout au long de l’écriture). Pour l’évolution, je pense qu’on progresse à chaque pas, à chaque ligne, à chaque séquence. Je sais que le premier tome a semblé dense et touffu à certains, mais c’était l’ouverture de cette série où je me devais de laisser entrevoir de nombreuses autres portes pour la suite.

Quelle est votre méthode de travail avec Renaud Garreta ?

Je lui parle de la thématique du tome. Souvent, le titre est assez explicite. Ensuite, je me documente -longuement - (sur le tome 5 OPA sur le Kremlin ça m’a pris 6 semaines !), puis j’écris un séquencier d’une vingtaine de pages qui donne la trame exacte du scénario à venir. Après lecture par Renaud, puis par notre nouvel éditeur (Thomas Ragon), je passe au découpage-dialogué en étant extrêmement précis quant à la description de chaque case (avec des suggestions de décors, de cadrage et d’acting) sans parler des dialogues. Lorsque tout cela est terminé, je lui envoie le tout avec un CD où j’ai gravé entre 500 et 700 photos... Ensuite, il fait son découpage technique puis ses crayonnés (magnifiques d’ailleurs) et, enfin, il encre les cases sans ordre apparent.

Le tome 3 d’Insiders
© Bartoll/Garreta/Dargaud

Quelles sont les ventes d’Insiders ?

Selon notre éditeur, et d’après ce que m’en a rapporté Renaud, nous serions la 13ème meilleure vente de l’ensemble de leur catalogue (groupe MP) en 2005. Il a même dit que nous aurions été la 2ème meilleure vente si nous avions été édités chez les Humanos et la 5ème chez Glénat. N’ayant pas été présent à cette conversation, je ne peux pas confirmer, ni infirmer.

Que représente aujourd’hui la bande dessinée dans votre activité professionnelle ?

200% de mon temps, 20% des revenus souhaités (les fameux paliers sont redoutables et deux relevés par an c’est peu...) et 1000% de bonheur lorsque je travaille en confiance avec les gens.

Sur vos trois nouvelles séries, deux sont éditées chez Casterman et Glenat. Elles n’intéressaient pas Dargaud ou bien cela fait partie de la diversité que recherchent pratiquement tous les scénaristes ?

J’en parlais justement avec les différents éditeurs, lors du Salon du Livre de Paris. Cette "diversité éditoriale" a deux raisons :
1) Lorsqu’un éditeur vous martèle à plusieurs reprises que vous ne ferez pas plus de 2 séries chez lui, vous ne pouvez pas faire autrement que de proposer vos nouveaux projets ailleurs.
2) Il faut aussi comprendre que certains projets cadrent avec la politique éditoriale d’une maison d’édition à un moment donné et pas forcément avec celle d’une autre...
De plus, il faut être opiniâtre. Il vous faut séduire l’éditeur avec un dossier irréprochable. Une "bible" où l’ensemble de l’univers est décrit, ses personnages ainsi que les intrigues à venir. Et, si vous avez un dessinateur qui vous suit c’est le Nirvana ! Mais, le plus important, c’est la relation humaine avec l’éditeur ou l’éditrice qui suit vos projets. Elle doit être basée sur la complicité, l’amitié, la chaleur humaine et... la confiance !

Extrait de "Mortelle Riviera"
© Bartoll/Legrain/Glenat

Pouvez-vous nous présenter Mortelle Riviera ?

Il s’agit d’une mini-série en 3 tomes dont le premier est sorti le 21 mars denier dans la collection Bulle Noire chez Glénat. C’est un polar politico-mafieux où l’héroïne trouve la mort quelques mois après avoir été élue députée de la République... Le tout est dessiné par un jeune dessinateur belge très talentueux Thomas Legrain dont nous avons découvert des planches sur le Net. Nous lui avons envoyé un e-mail et il a été enthousiasmé de "plonger" avec nous dans cette aventure qui a reçu le soutien immédiat de Laurent Muller et de Dominique Burdot !

Et la série Mekong ?

Pour Mekong, nous avons également eu le bonheur de découvrir un dessinateur extrêmement talentueux -plus âgé que Thomas- qui nous a été présenté par un ami. Xavier Coyère a donc mis en images avec talent (je sais que je me répète mais c’est la vérité) cette série action-aventure se déroulant dans l’Indochine mystérieuse de la fin du XIXème siècle. La sortie du premier tome est prévue ces jours-ci et pour le "pitch", je dirais que me suis amusé à rendre hommage à Jean-Michel Charlier en créant une œuvre originale qui lui aurait sans doute plu. Dargaud trouve avec ce projet une série classique conforme à son catalogue historique mais avec une réelle modernité dans la couleur et le rythme de l’action.

Dessin de la couverture de Mékong
© Bartoll/Coyère/Dargaud

Quelques mots sur votre projet chez Casterman ?

Le projet s’intitule L’Agence. Il est également dessiné par Thomas Legrain qui met un pied dans le 9ème Art avec deux séries d’entrée de jeu (il n’est pas le neveu de Jijé pour rien...). Son art et notre force de persuasion ont fait que Casterman a été séduit par le concept de la série (où chaque histoire sera bouclée en un album) et sa qualité graphique. Le premier tome - co-écrit avec Agnès - est prévu pour le 3 mai prochain et le concept est une sorte de Mission Impossible dans le monde de l’Art, qui permet de lever le voile sur ses trafics et la contrebande qui en font le second marché mondial illicite après celui de la drogue. Nous travaillons sur ce projet depuis 1997 et avons accumulé une documentation monstrueuse et rencontré nombre "d’acteurs" dans ce milieu. Et, bonus, notre éditrice, Laetitia Lehmann, est une personne très à l’écoute des auteurs et enthousiaste quant à la qualité du travail fourni sur L’Agence (le second tome est prévu pour janvier 2007... juste avant Angoulême).

D’autres projets ?

Et bien nous avons débuté une collaboration avec Franck Bonnet sur TNO (TerraNostra.Org) qui est une série mettant en scène un trio d’enquêteurs confrontés aux grands défis écologiques de la planète. Un mélange de Greenpeace et de Force Delta ! Le premier tome est prévu début octobre prochain dans la collection Investigations, créée et dirigée par notre ami Laurent Muller de chez Glénat.
Et, a priori, un autre projet dans les semaines à venir au vu des tests que vient de nous envoyer un dessinateur (encore une fois) très talentueux. Mais, nous communiquerons dessus lorsque les contrats seront signés...
On y retrouvera la "patte" Bartoll et certains des scripts sont co-écrits avec Agnès, mon épouse, qui se partage entre la gestion de notre société de production, l’écriture... et tout le reste !!

Projet "TNO"
© Bartoll/Bonnet/Glénat

Voir en ligne : le blog de Jean-Claude Bartoll

(par Laurent Boileau)

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Photo : © Bartoll

le blog de JC Bartoll

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