Jean-Claude Mézières : « Avec Valérian, on a le droit de tout raconter »

29 août 2014 10 commentaires
  • J-C Mézières a une certaine habitude des interviews… celle aussi de ne pas répondre quand la question ne lui convient pas. Alors que Valérian étend sa renommée à l’international avec de nouvelles traductions en Suède qui accompagnent la réédition de tous ses albums, et dans le cadre de l’exposition organisée par la Mairie de Paris dans le 5e arrondissement qui se tient du 17 septembre au 5 octobre, le dessinateur parisien nous a pourtant fait le plaisir de n’éluder aucune des questions qui lui ont été posées.

Le nom de la série ne porte que le nom de Valérian mais pourtant, dès le premier album, Laureline joue son rôle d’héroïne à part entière.

Oui mais vous savez la création ne se fait pas comme un bloc de granit où on dirait « Ça y est j’ai tout trouvé et je vais faire ça pendant cinquante ans ». Non, bien sûr que non ! Au départ on avait créé une toute première histoire de trente pages pour le journal Pilote, ce n’était même pas un module d’album. À l’époque il y avait très peu d’albums, sauf pour les auteurs très très confirmés comme Hergé, Jacobs, Uderzo, Franquin et Morris. Et c’est à peu près tout ! Ce n’est que vers 1970 que Dargaud a commencé à diversifier la production et Valérian a été un des premiers albums publiés. Quant au rôle de Laureline, dans la première histoire, on ne savait même pas qu’on allait la garder la « Laureline » ! C’est simplement quand j’ai commencé à la dessiner que Pierre Christin s’est rendu compte que c’était plus facile de faire dialoguer deux personnages qui discutent dans une même case qu’un personnage tout seul qui dirait « Il faut que je traverse la forêt… », « Il faut que je trouve le méchant… » etc. Là, à deux, avec des jeux de dialogues, il a trouvé des textes beaucoup plus intéressants. Mais tout ça, on l’a appris sur le tas. On était contents de travailler pour un journal, on était des débutants.

Jean-Claude Mézières : « Avec Valérian, on a le droit de tout raconter »

Dans votre esprit, est-ce que dès le début, Valérian et Laureline formaient un couple ou juste une équipe dans le travail ?

C’est Valérian et Laureline qui ont décidé de se mettre en couple, nous on ne savait même pas ! ( Rires ) Écoutez… dès le début, quand elle décide de repartir avec lui, il y avait quand même de fortes chances pour qu’ils restent en bons termes. Et puis, déjà dans « L’Empire des mille planètes », il y a la première scène de baiser : Valérian est délivré par Laureline quand il est dans son bloc de cryonite (ou je ne sais pas quoi… comme Han Solo on va dire) et il embrasse Laureline ! Et je dois dire que quand l’épisode est paru en 1969 dans Pilote, il n’y avait pas souvent des scènes de baisers. De plus (mais vous le savez évidemment), quand Laureline est arrivée, il n’y avait pas non plus d’héroïne féminine dans la bande dessinée française ou belge en 1967. Il n’y en avait pas une ! Si, il y avait eu Seccotine l’emmerdeuse dans Spirou et Fantasio, mais il n’y a jamais eu la petite tendresse qu’on veut nous faire croire aujourd’hui. C’était une emmerdeuse et Fantasio ne la supportait pas ! À l’inverse, nous, ça nous plaisait beaucoup de raconter des histoires avec une fille… et on l’a découvert en le faisant. Vous savez, je ne suis pas un passionné de super-héros, ça m’ennuie de dessiner des biscotos, tandis que les petites fesses de Laureline ou ses petits seins, même très discrètement, c’est quand même beaucoup plus plaisant ! ( Rires )

Laureline semble dominer intellectuellement Valérian. Pourquoi est-il réduit parfois à n’être qu’un homme d’action ?

Ça, c’était la volonté de Christin dès le départ. En réalité, on ne savait pas ce qu’on voulait faire… On est partis de ce qu’on ne voulait pas faire et on ne voulait pas en faire un héros. Les histoires de mecs en gros vainqueurs ne nous intéressaient pas. Il y en avait plein les journaux, c’était toujours les mêmes. C’est timidement qu’on a découvert ce qu’on voulait faire. Goscinny nous a dit à la fin de la première histoire « Ha, bah c’est pas mal, continuez ». Toutes les semaines, il avait 64 pages à remplir pour le magazine, donc il avait besoin de matière. On a alors continué avec deux histoire de trente pages qui étaient « La Cité des eaux mouvantes » et « Terres en flammes ». Après, on a dû tailler pour les faire rentrer dans un album de 46 pages, mais c’est vraiment cette diversité des séries proposées dans Pilote qui a fait son succès !

À partir de quel album pensez-vous que la série a commencé à gagner en maturité.

J’en sais rien, moi, je ne suis pas lecteur ! C’est à vous de le dire, pas à moi ! ( Rires ) Vous savez, moi je ne vois que les défauts... Pour vous répondre quand même, il y a eu je pense un tournant dans la série avec « Métro Châtelet… ». Avant cet album, on était encore un peu dans le space-opéra. Il n’y avait pas de vraie rupture entre les albums comme ç’a été le cas avec « Métro Châtelet… ». Et puis cet album est aussi lié à l’arrivée au cinéma en 1977 du film Star Wars. Sans parler de mes petits problèmes avec Georges Lucas, nous, en 1977, on venait de finir « Les Héros de l’équinoxe ». Je n’allais donc pas chercher à concurrencer le cinéma, n’est-ce pas ? Je n’allais pas rivaliser en me lançant moi aussi dans une espèce de Guerre des Étoiles. Christin et moi avons toujours détesté les bagarres, les explosions, les propos militaristes etc. Une négociation des Shingouz qui essaient de tirer les marrons du feu, c’est quand même plus varié et plus intéressant que le gros baroud. Et puis, le camarade Christin a toujours eu le nez fin. En bon prof de journalisme qu’il était, il a toujours su devancer les événements. En 1972, on avait approché l’écologie avec « Bienvenue sur Alflolol », puis abordé l’opposition gauche-droite dans « Les Oiseaux du maître », puis la mixité sociale dans « L’Ambassadeur des ombres »… Mais vous savez, la série n’a pas vraiment fait un virage à gauche, ni un virage à droite (ni même mis un grand coup d’accélérateur), en réalité nous avons avancé « doucement ». La science-fiction, c’est une évolution continuelle. On a le droit de tout faire et c’est ça d’ailleurs la grande force de Valérian : on a le droit de tout raconter !

« Les Héros de l’équinoxe » proposaient un découpage incroyable des planches. Les lecteurs s’en souviennent encore !

Alors ça, oui, c’était très rigolo ! Avec Pierre, on cherchait le grand thème (même si on savait qu’il y aurait des courses-poursuites dans le cadre d’épreuves). Mais l’histoire des bandes avec Valérian qui tombe de haut en bas, ça c’est moi qui l’ai trouvé dans la mise en page ! Du coup, même si la suite de l’histoire était la même pour Pierre, cela a apporté une modification importante : Valérian devait être le perdant absolu de la course ! Je suis conscient que cela a marqué, les lecteurs mais c’est aussi mon boulot. Si les lecteurs tournent les pages à toute vitesse, c’est qu’on a loupé notre coup. Je rencontre souvent des lecteurs et chacun me parle de son album préféré. Dans la queue des dédicaces, ils comparent les qualités et les défauts de tel ou tel album. Ça montre aussi les différences de goût des lecteurs.

« Sur les terres truquées » était aussi un album très original : Valérian n’a de cesse que de se faire tuer au fil des pages.

Oui, ça c’était une belle idée de départ ! Pierre cherche à chaque fois à travailler un scénario de manière différente. On a exploité notre propre piège en se disant « Ha, ben oui, on le flingue ». Et on a surenchérit à l’épisode suivant en le faisant reprendre du service dans un autre pays, dans un autre temps, en tournant simplement la page. C’était très rigolo de faire bouger les choses et de ne pas donner tout de suite une explication aux lecteurs. Tout ça de manière à ce qu’ils continuent à lire l’histoire parce qu’ils ne comprennent pas…

Si on se réfère aux dates de parution des premiers albums, pourrait-on vous qualifier d’un précurseur de la Science Fiction BD ?

Je ne sais pas si j’étais un précurseur mais je sais qu’à l’époque il n’y en avait quasiment pas en France. Il y avait à ma connaissance (et qui d’ailleurs a eu de l’influence pour moi) : Barbarella, parce que je connaissais un peu le travail graphique de Forest. D’ailleurs, vous noterez que Barbarella était interdit dans les librairies à l’époque, c’était pornographique ! C’est extraordinaire n’est-ce pas ? Les censeurs de l’époque ne s’en remettraient pas aujourd’hui... Mais c’est le film de Vadim sorti en 1968 qui a vraiment donné sa popularité à Barbarella (avec Jane Fonda). Sinon, comme bande dessinée, il y avait aussi « Les Pionniers de l’espérance » dans Vaillant. Poïvet était un grand dessinateur mais je ne l’ai jamais lu en réalité : le style ne me branchait pas. C’était plutôt l’école réaliste américaine (genre Alex Raymond) et ça ne correspondait pas à ce que j’essayais de faire à mes débuts, moi qui venait de l’école franco-belge.

Quand on feuillète les albums de Valérian, on se dit que c’est fou quand même la quantité de choses qui ont été puisées par Star Wars.

Ben oui et c’est pour ça que j’ai fait mon petit comparatif qui est maintenant est dans toutes mes expositions. Et je laisse les lecteurs décider, même si c’est flagrant quand on regarde les dates des albums. Georges Lucas, je ne le connais pas. Il ne m’a jamais écrit, ni téléphoné pour me dire d’aller travailler là-bas. Je parle très bien l’anglais, je connais très bien les États-Unis. Il aurait pu faire comme Besson quelques années plus tard. J’ai écrit deux fois à Lucas en quarante ans (ça va, je ne l’ai pas harcelé), mais il n’a jamais répondu. Et bon dieu, je n’ai pas envie de me farcir des armées d’avocats en Californie ! Moi quand je vais aux États-Unis c’est pour me faire plaisir et retrouver des amis dans les coins que j’aime, pas pour me bagarrer avec des avocats. ( Rires )

Est-ce difficile de représenter l’espace infini comme vous avez su le faire, de manière très réaliste ?

On fait ce qu’on veut, hein ! ( Rires ) Il n’y a que la limite de mes possibilités. À partir du moment où c’est plus la fiction qui nous intéresse que la science, on s’en fout ! Valérian ou Laureline appuient sur le bouton de l’espace-temps et hop ! On tourne la page et ça y est, on est arrivés. Nous ne sommes pas des scientifiques, on fait de la fantaisie. Les planètes, je les fais avec des brosses à peinture, des projections… Je retouche des petites choses quand je cherche des effets de lumière et je me fiche de savoir si c’est telle ou telle constellation ! Je fais ce que je peux pour représenter le cosmos, il n’y a pas de règles. Je n’ai pas non plus de revues astronomiques ni de lunette télescopiques pour regarder le ciel. De toute façon, à chaque fois que j’essaie de regarder une étoile, ça bouge et je n’arrive jamais à faire le point. Donc, c’est comme ça que j’imagine le cosmos, c’est tout. Et tout ça n’est que mon interprétation artistique… avec un grand A ! ( Rires )

Est-ce qu’il était difficile au fil des albums d’inventer de nouvelles planètes et de nouvelles formes de vie extra-terrestre ?

Écoutez, si c’était difficile, je ne le ferais pas ! Mais… ce n’est pas facile pour autant ! Je n’aime pas dessiner la réalité, recopier des photos de voitures, d’armements, de tanks, d’avions… ça m’embête ! Je préfère dessiner des trucs que je crée moi-même et qui marchent comme je décide qu’ils marchent, moi… (Rires)

Comment vous est venu l’idée de la forme de l’astronef de Valérian qu’on retrouve d’ailleurs en guise de logo sur les couvertures ?

On parlait beaucoup de soucoupes-volantes à l’époque et donc de formes rondes. Pourtant, bizarrement, les fusées et autres suppositoires de l’espace étaient les formes choisies la plupart du temps par les illustrateurs dans les revues de l’époque… et aussi par Tintin ! Mais ce n’est pas très marrant à dessiner ces grosses fusées ! Et en plus ça pose des problèmes importants de narration : quand les héros veulent sortir de leur astronef, s’il faut à chaque fois qu’ils passent par une échelle qui n’en finit plus jusqu’au sol, à partir d’une petite porte coulissante. Ça va une fois, mais pas systématiquement, quand Valérian et Laureline rentrent et sortent ! C’est ça aussi qui est intéressant dans la création : les nécessités du récit obligent à trouver la forme. Il fallait qu’une porte soit accessible assez rapidement et donc il fallait un plan incliné. Et justement, j’ai découpé récemment une photo d’Obama descendant un plan incliné d’un super-cargo militaire américain, avec une lumière bleue en arrière plan. Les mecs se sont payés une scène de cinéma dans le genre « Rencontres du troisième type ». ( Rires ) La photo est très belle et c’est exactement ce que j’essaie de rendre !

Vous êtes fiers d’avoir créés des créatures originales comme le trio des Shingouz ? Depuis L’Ambassadeur des ombres, ils sont devenus des personnages récurrents.

Le mot « fier », je ne sais pas si ça convient, mais en tous cas, si on les utilise et on les réutilise, c’est que oui, ils sont savoureux ! Au même titre que Monsieur Albert ou que le Glampu’tien d’ailleurs… Et il y en a plein d’autres ! Et puis, il est vrai qu’il y a aussi d’autres créatures qu’on a volontairement un peu oubliées parce qu’elles ne sont pas très faciles à réemployer. Comme le Goumoun ou le Transmuteur grognon... mais ça reste de belles trouvailles qu’on a eues avec Christin ! C’est lui qui amène la nécessité dans le récit, comme par exemple les échanges importants d’argent et c’est certainement moi qui ai trouvé ensuite la petite bestiole qui crache des perles, comme le Transmuteur de Bluxte. Mais il y a aussi une part d’improvisation, on essaye des choses tout le temps. Par exemple, travailler avec des personnages trop gros, trop grands, ça va pour une seule case, mais après c’est trop compliqué s’ils doivent dialoguer avec Laureline. Par contre, les personnages, si on les travaille bien, ils deviennent presque autonomes. Christin dit toujours que les dialogues de Laureline lui sortent de sous les doigts quand il écrit des scénarios. Il voit à l’avance ce que je vais en faire. Il devine presque comment je vais la dessiner, et il est toujours ravi de découvrir les planches après.

Inversement, il y a des personnages un peu à contre-courant comme Albert et pas très brillants pour une série de SF ?

Pas d’accord ! Albert c’est un personnage qui a un petit côté famille… grand-oncle ! C’est aussi un peu le monsieur tout-le-monde. Il fait du charme à Laureline, Valérian l’aime bien mais ne le comprend pas tout le temps. C’est bien d’avoir une variété de personnages. Nous, nos personnages, ils ne sont pas dans des petites boîtes ! Ils ont tous des raisons de s’affronter, car ils n’ont pas les mêmes intérêts, ils n’ont pas le même point de vue. Mais nous, on n’a pas de méchants dans Valérian, on n’en a pas !!!

Laureline dévoile très tôt son postérieur dans une des planches du tome 5, mais elle reste finalement très pudique aux yeux des lecteurs...

Ha ! Là je peux vous dire que cette planche des « Oiseaux du maître » est passée aux enchères chez Artcurial, il y a quelques années à un prix faramineux par rapport à d’autres planches noir & blanc de Valérian... Je pense que le mec qui se l’ait payée se rappelait sans doutes ses premiers émois à la vue des petites fesses de Laureline. ( Rires ). Oui, Laureline a été une des premières héroïnes toute nue dans les pages de Pilote mais pour remettre les choses à leur place, ce n’était quand même pas la tendance de l’époque de raconter des histoires de baise. Et puis, ça n’a aucun intérêt ! Qu’est-ce qu’ils auraient fait de plus que monsieur et madame tout-le-monde ? C’est plus drôle de supposer que Valérian trompe Laureline avec l’espionne américaine dans « Brooklyn station terminus » et de raconter des rapports plus compliqués.

En effet, Valérian se révèle un homme infidèle à la fois dans « Brooklyn station terminus » et dans « Les Héros de l’équinoxe ».

Bien sûr, et c’est ce qui est amusant ! Laureline ne le prend pas très bien, mais elle aussi a été plusieurs fois dans des sortes de harem ou dans des fêtes où on ne sait pas trop ce qui s’y passe. Ce qui est drôle c’est qu’il y a des gens qui sont absolument persuadés que les deux héros n’ont jamais couché ensemble et d’autres qui me disent « Oh, ben dis-donc, bien sûr qu’ils sont ensembles ! ». Finalement chacun l’interprète comme il veut…

Par contre, vous, comme auteur, vous êtes fidèle à votre scénariste.

Je crois que j’ai le meilleur scénariste du monde et en plus, c’est le seul avec qui j’ai travaillé ! Un tandem de dessinateur-scénariste, ça ne s’invente pas comme ça. Et quand on a la chance d’être encore à peu près encore opérationnels à l’âge qu’on a, c’est formidable de se dire qu’on a pu varier beaucoup de choses. Donc, je ne vois pas l’intérêt de réapprendre à travailler avec un autre scénariste. Je ne veux pas qu’on me dise ce qu’il faut que je dessine et d’ailleurs Christin n’a jamais essayé de me dire « En haut à droite, il faut qu’on voit ça ! ». Heureusement, il est plus intelligent que ça et bien évidemment c’est moi qui m’occupe de la mise en scène. Par contre, qu’il m’explique ce que psychologiquement tel personnage ressent, ça c’est intéressant ! Certes, ça ne se verra pas forcément sur l’image mais ça se verra dans le comportement de l’acteur. De plus, je n’ai travaillé qu’avec Christin car Valérian a quand même prouvé que c’était un succès. Donc je ne vois pas pourquoi je changerais. Et puis je ne suis pas un dessinateur qui a une grande variété : je n’ai pas envie de raconter des histoires de flics, de militaires ou de pilote de course. Ça ne m’intéresse pas !

Vous êtes aussi fidèle aussi à votre héros puisque votre nom n’est associé qu’à celui de Valérian.

Mais bien sûr ! Je me souviens, j’avais un peu travaillé avec « Métal Hurlant » à l’époque. J’avais fait des expériences ,pour travailler la couleur directe à l’aérographe en me disant « Allez j’improvise moi-même mes propres histoires ». Mais enfin ! Je trouve que si ça n’est pas du Valérian, ça y ressemble diablement… Parce que la Science-fiction, si c’est moi qui la dessine, ça va forcément être du Valérian, je ne vais pas tout changer. Giraud a changé avec Moebius parce que lui, il faisait du western avec des codes très très forts qu’il a lui-même créés et installés pour toute éternité (maintenant le western c’est d’abord du Blueberry avant d’être autre chose). Et puis après, il est parti dans ses délires graphiques… Mais Giraud a un talent qui m’a scié les pattes pendant des années (on se connaît depuis l’âge de quinze ans). D’ailleurs, ça a été très dur pour moi quand j’ai dit « Moi aussi je vais faire de la bande dessinée ! ». Il m’a répondu « Ha, bon ? » d’un air intrigué. ( Rires) De part son prestige, Giraud a pu faire d’autres choses (qu’on aime ou qu’on n’aime pas) mais il a toujours dit que commercialement, c’était Blueberry qui faisait vivre Moebius. Donc moi, je ne vais pas casser la machine ! Et de toutes façons, je ne peux pas changer comme Giraud l’a fait.

Alors je change les tenues de Laureline : aujourd’hui elle est habillée comme ça et demain autrement. Sinon quand je veux changer, j’attaque des choses hors BD : des décors de cinéma, des architectures de fête (Lille 2004), des timbres, des reportages etc. Je ne suis pas un dessinateur qui ne fait que dessiner !

Dès le 1er tome, en 1970, est évoqué le futur et la fameuse année 1986 où tout s’est joué. Est-ce que vous ne vous êtes pas piégés vous-même en choisissant une date dans le futur pas suffisamment éloignée ?

La réponse est évidemment oui ! En 1968, on a commencé à dessiner « La Cité des eaux mouvantes » pour Pilote et on y annonçait un cataclysme nucléaire pour 1986. Évidemment, on s’est piégés ! Mais vous remarquerez qu’en 1986, il y a quand même eu la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, donc… on n’était quand même pas si mal, n’est-ce pas ? ( Rires ) Bon, en effet, vu qu’avec le succès on a continué Valérian, Christin a été obligé de tout réécrire pour éviter que ce cataclysme ne se produise réellement...

Pourquoi le premier album a connu deux couvertures très distinctes ? La première ne vous plaisait plus ?

Oui ! La première je l’ai faite très péniblement. J’étais très débutant et j’ai fait tout ce qu’il ne fallait pas faire : un décor totalement nul et un grand personnage en train de se casser la gueule sur le pont. Pourtant j’avais réussi à faire pour le journal Pilote une couverture très réussie des rues inondées de New York. C’est ce dessin que j’ai repris pour la seconde couverture mais le problème du petit bateau c’est qu’on ne peut pas montrer facilement les personnages. Ils sont tout petits au milieu des gratte-ciels et c’est un peu pour ça que j’avais voulu en changer à l’époque. Mais au final, il est vrai que j’aime mieux la deuxième que la première.

Les aventures de Valérian sous la forme que l’on a connue, c’est fini ?

On ne veut plus continuer à raconter la quête de Laureline et de Valérian sur la recherche de Galaxity puisque, finalement, ils l’ont retrouvée ! Et puis ça ne leur plaît pas autant… comme beaucoup de choses qu’on désire pendant très longtemps (et puis qu’on obtient) mais qui finalement, ne sont pas si terribles que cela. Et bien, Galaxity c’est pareil ! Ça leur plaît beaucoup moins comme cité idéale que ce qu’ils avaient imaginé dans leur esprit pendant tout le temps où ils ont voyagé. Mais tout ça, ce sont des questions que vous devriez poser à Christin : j’adhère au scénario mais je suis surtout celui qui met en images. Les arcanes du scénario, c’est le camarade Christin ! Pour ma part, même si ça fait dix ans que j’ai pris ma retraite, vous voyez que je continue quand même. J’avais juste envie de casser le moule. En faisant des chapitres courts, c’est moins obsédant et je peux me permettre de faire de grandes illustrations en couleur. Je varie les plaisirs !

Est-ce que vous avez un avis sur les BD de SF actuelles ? Vous suivez tout ce qui se fait ?

Absolument pas ! J’essaye de suivre la production, mais j’avoue que c’est un peu difficile. Il y a quand même cinq mille albums de BD par an qui paraissent. Et puis, je ne passe pas ma vie à lire de la bande dessinée ! Actuellement, la SF en BD me paraît s’inspirer du cinéma et de la télé. Alors que le dessin de fantaisie, c’est l’imagination au pouvoir ! Vieille rengaine…

Est-ce que rouvrez vos anciens albums ?

Je les reprends quand il y a quelque chose à faire, comme pour les intégrales par exemple ou quand je fais les nouvelles couvertures. Je regarde un peu à l’intérieur, pour voir ce qu’il y avait. Il m’est arrivé d’en relire parfois et je redécouvre l’histoire en me disant « Tiens, ça c’était pas mal ». Mais sinon vous savez, quand l’album est terminé, je ne vois que les images. Je me dis cette planche-là, elle est bien… et celle-là non ! Je ne lis plus entièrement, certaines histoires je ne sais même plus ce qu’il y a dedans. En réalité je ne peux plus être lecteur car j’ai été le mécanicien qui a serré tous les boulons de l’histoire !

Est-ce que la réussite de Valérian ne vient pas finalement du fait que vie contemporaine et Science-fiction sont intimement mêlées ?

C’est impossible à savoir. Beaucoup de lecteurs préfèreraient peut-être les premiers albums, un peu comme un souvenir de jeunesse. Et puis le lecteur suivant dira le contraire. Je ne sais pas trop. C’est la diversité de Valérian qui est importante. Ça montre qu’on ne s’est pas trop répété, que l’on n’a pas trop bégayé. On a évité ceux qui auraient pu s’écrier « Mais qu’ils arrêtent, qu’ils arrêtent ! ». En tous cas, il est sûr qu’il n’y aura pas de repreneurs de Valérian (sauf comme l’album de Larcenet « L’armure du Jakolass » qui est un hommage très irrévérencieux qui m’a fait hurler de rire). Faire reprendre Valérian par un autre dessinateur, ça veut dire qu’il faut qu’il recopie mon imaginaire. Donc, c’est qu’il n’a pas d’imaginaire du tout : il y a un problème, là ! C’est comme les dessins animés, c’est une machine folle fait par des Japonais qui n’ont jamais rencontré Valérian. Dans un même épisode, Valérian va changer d’aspect selon le dessinateur. Certains épisodes sont pas mal, les premiers peut-être, mais bon… j’ai regardé au début, un petit peu, mais pas les dix-huit heures de dessin animé !

Parallèlement à la destinée des mondes (qui se joue presque à chaque histoire), les deux héros donnent l’impression de se raccrocher à leur propre histoire pour survivre aux problèmes qui les dépassent !

Oui, mais c’est aussi parce qu’on n’a jamais prétendu que nos héros allaient résoudre les problèmes. Ils sont de simples témoins. Ils traversent les événements, les civilisations, mais ils ne sauvent pas la terre, ils ne sauvent pas la civilisation sur un fond de soleil couchant. C’est une réflexion politique de Pierre et moi : nos héros ne sont pas là pour remettre de l’ordre. On a évité le méchant qui veut changer le monde et le gentil qui veut le rétablir dans son ordre primitif. Ça n’aurait pas été un concept très excitant pour Christin, ni pour moi !!! ( Rires )

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : JC Mézières (c) Photos et illustrations : Dargaud.

Quai des Bulles - Mézières - Sous le vent des Étoiles

 
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10 Messages :
  • Voici une bien belle interview ,un J-C Mézières en grande forme .Sur ce coup la Mr Lucas n’a pas été grand seigneur.

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    • Répondu par JJacques le 29 août 2014 à  23:35 :

      Sur ce coup la Mr Lucas n’a pas été grand seigneur.

      Mr Lucas n’a jamais été grand seigneur, il s’est toujours servi à droite à gauche sans demander la permission ni respecter les droits d’auteur les plus élémentaires. C’est l’américain typique ultra-libéral qui se croit tout permis.

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    • Répondu par philippe capart le 29 août 2014 à  23:41 :

      Merci pour cet entretien ! Concernant Lucas, les studios de cinéma se nourrissent de tous les médias contemporains et passés et Georges Lucas n’est pas au crayon des éléments graphiques de ses créations ! Donc il sera pas toujours au courant de la (grande) culture de ses collaborateurs. Et accepter officiellement un emprunt amènerait rapidement une myriades d’autres et détricoterait rapidement son empire.

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    • Répondu par Desman le 24 mai 2015 à  14:34 :

      Lucas a pompé une grande partie de son univers ’space opera’ dans Valérian, c’est clair (décors, costumes, créatures extra-terrestres, etc). En revanche pour le scénario ça n’a rien à voir, même la philosophie de l’histoire est complètement différente. Star Wars est très manichéen (le bien contre le mal) alors que comme le confirme Mézières dans cette interview ce n’est pas du tout le cas dans Valérian. D’ailleurs, même les méchants sont rares : Xombul, le Maître...

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  • Chouette interview en effet (avec d’assez nombreuses fautes au passage).

    On sait que le Lucas des années 70 (comme au même moment Spielberg et Ridley Scott, etc.) était au fait de la création européenne en matière de BD. Le distingo entre air du temps, référence, emprunt voire pompage est souvent délicat, les frontières sont floues, et les recherches d’antériorité sont une promesse de revenus assurés pour les juristes mais un risque de pertes sèches pour les procéduriers. Les exemples abondent.

    S’agissant de Valérian en tout cas, la liste des "coïncidences" avec Stars Wars est pour le moins... disons troublante !

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    • Répondu le 30 août 2014 à  15:16 :

      Le lecteur de pilote des années 70 ayant vu star Wars à sa sortie a tout de suite reconnu ce qui venait de Valérian, c’était évident comme ce que L’homme de Rio doit à Tintin.

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      • Répondu par rogel le 31 août 2014 à  00:48 :

        Et ce qu’indiana Jones doit à l’homme de rio et doit donc à Tintin

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  • C’est un peu ça, la BD. Un gigantesque réservoir à idées, où des cinéastes en quète d’inspiration viennent parfois se servir. Valerian n’etait sans doute pas traduit aux States quand le premier film Star War est sorti. Même Cameron a eu des problèmes avec Avatar....

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    • Répondu le 31 août 2014 à  17:21 :

      Même Cameron a eu des problèmes avec Avatar....

      Non, sans blague...

      Avatar = Danse avec les loups + Pocahontas

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      • Répondu par Jacques le 31 août 2014 à  18:19 :

        et aussi un univers visuel proche de celui de Roger Dean, le mec qui faisait notamment les pochettes du groupe Yes dans les années 70 !!

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