Jean-Claude Mézières : "Je ne suis pas contre que d’autres auteurs apportent leur vision sur Valérian"

14 mars 2010 0 commentaire
  • {{Jean-Claude Mézières}} et {{Pierre Christin}} ont mis le point final à l’une des séries majeures de la bande dessinée de science fiction. 43 ans après sa création, {L'OuvreTemps} marque la fin de {Valérian}. Alors qu'il présidait récemment le Jury BD du Forum International Cinéma & Littérature de Monaco, le dessinateur revient avec nous sur cette série qui a marqué la bande dessinée… et le cinéma!

Les Wolochs, ces imposantes et monstrueuses pierres sorties du Grand Rien, sèment le chaos dans l’univers civilisés. Syrthe-La-Magnifique, la capitale de l’Empire des Mille Planète, est détruite. D’autres cités le sont également par ces monolithes. Valérian et Laureline ont appris que la terre, qu’ils recherchent depuis sa disparition, serait prisonnière du Grand Rien. L’Outretemps, un objet, permettrait de la retrouver et qu’elle reprenne sa place originelle dans l’univers.


Jean-Claude Mézières : "Je ne suis pas contre que d'autres auteurs apportent leur vision sur Valérian"En plus de quarante ans de carrière, quel est votre plus beau souvenir avec Pierre Christin ?

Nous nous connaissions déjà depuis de nombreuses années avant de travailler ensemble. Nous n’avions donc pas grand-chose à découvrir l’un de l’autre lorsque nous avons fait nos premières planches. Mais notre souvenir le plus marquant a été incontestablement le jour où la rédaction de Pilote, c’est-à-dire René Goscinny et Jean-Michel Charlier, nous ont dit que Dargaud allait éditer un premier album de Valérian. C’était une belle victoire, une consécration même. À l’époque, les auteurs ne travaillaient que pour le journal. Et la publication en album ne se faisait qu’au compte-goutte. Sur la quatrième de couverture de l’édition originale du premier Valérian, tous les albums De Dargaud publiés à l’époque sont présentés. Il ne devait y en avoir qu’une quinzaine ! C’était donc un honneur d’être publié en album…
Un autre moment marquant ? Les premiers faire-parts de naissance que nous avons reçus pour des enfants prénommés Valérian ou Laureline. C’était quand même une marque d’affection touchante pour nos personnages et notre travail. Les plus anciennes Laureline doivent avoir plus de 30 ans ! Il n’y pas tous les jours un enfant qui porte ce prénom, mais il y en a encore régulièrement. J’en connais au moins deux dans le monde de la bande dessinée.

Dès les premiers albums de Valérian, vous partagez avec nous un message écologique. Dans le deuxième tome de la série, L’Empire des mille planètes, vous dessinez un bateau à voile solaire, notamment.

Oui. Et encore mieux ! Relisez Bienvenue sur Alflolol, vous constaterez que la thématique et l’histoire est très proche du film qui fait fureur pour le moment : Avatar !

Extrait de "L’OuvreTemps"
(c) Mézières, Christin & Dargaud.

Olivier Delcroix, journaliste au « Figaro », a d’ailleurs fait un article sur les liens entre votre série et Avatar, et un autre sur ceux avec la saga Star Wars ! Ce n’est pas frustrant de se faire piller ainsi ?

Je dois bien avouer que j’ai eu un peu de mal avec Avatar ! Bienvenue sur Alflolol a été traduit en anglais lorsque la maison Dargaud a voulu envahir l’Amérique pour vendre de la BD européenne. Ils avaient envoyé Michel Greg. La porte s’est refermée brutalement sur son nez, et sur le nôtre aussi d’ailleurs ! Dargaud ne m’avais jamais demandé mon avis alors que j’ai vécu aux États-Unis et que je connaissais bien ce pays. Je me doutais que cette expérience n’allait pas être fructueuse. Il y a eu des livres traduits, donc, qui ont été soldés par le diffuseur californien Bud Plant. Je sais que des dessinateurs américains qui travaillent pour le cinéma en ont eu entre les mains. Ils ont assimilé ce livre ainsi que d’autres univers qu’ils ont apprécié. Bienvenue sur Alflolol était une fable sur le pilage de territoire. Mais nous n’avons rien inventé. C’est une métaphore de la conquête de l’Ouest, du Congo par le Roi Léopold II, et de nombreuses autres situations tout aussi malheureuses. La thématique n’est pas propre qu’à notre album, mais Avatar est néanmoins la même histoire que nous avons racontée il y a trente-cinq ans ! Mis à part que notre récit est plus rigolo (Rires).

Jean-Claude Mézières, président du Jury BD 2010 au Forum International Cinéma & Littérature de Monaco s’apprête à annoncer le vainqueur (Rébético de david Prudhomme, aux éditions Futuropolis).
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Pourquoi est-ce qu’aucun de ces grands créateurs ne disent pas que vous êtes l’une de leurs influences ?

Oh ! Ils sont d’une grande discrétion. Ce n’est pas leur style. Et je n’ai pas envie de lancer des cabinets d’avocats batailler contre eux. Je préfère que cela se sache ! Ces liens étaient très visibles dans l’exposition sur mon travail qui s’est tenue aux Gobelins, à Paris.

À quoi ressemble un scénario de Pierre Christin ? L’univers de Valérian est très imagé. Comment vous décrit-il les shingouz ou un schniarfeur par exemple ?

Pierre ne m’a jamais dit ce que je devais dessiner. Et c’est sans nul doute la raison de notre bonne entente qui dure depuis quarante-cinq ans ! Par contre, il écrit son scénario comme un script de cinéma. Il me donne de nombreuses explications, surtout si le personnage va devenir important. Cela va de sa psychologie, à sa provenance ou à ses différences. Mais il ne m’écrira jamais que tel personnage a deux cornes, quatre pattes et des yeux globuleux. Il me laisse une totale liberté sur le plan graphique. Très souvent, lorsque des personnages ont crevé l’écran suite au physique que je leur donnais, Pierre s’est mis à augmenter leurs dialogues et les scènes où ils étaient présents. Ce fut le cas de shingouz, bien sûr. Nous avons eu de nombreux bonheurs avec des personnages secondaires qui ne devaient faire leur apparition que dans une scène. Et qui ont accompagné Valérian et Laureline bien plus longtemps.

Extrait de "L’OuvreTemps"
(c) Mézières, Christin & Dargaud.

Est-ce pour cela que vous avez été rechercher une grande partie des personnages qui ont croisé la route de Valérian et Laureline dans les trois derniers albums de la série ?

Il est normal de réunir toutes les forces de la série, dans ce que grand final digne d’un opéra. Enfin, c’est la vision de Pierre Christin. Pour ma part, je préfère dire que l’on a amené la troupe pour saluer le public une dernière fois. … comme au cirque !

Les albums contiennent de nombreuses phrases un peu philosophiques …

Oh ! Posez la question à Pierre Christin, vous savez moi, la philosophie de comptoir, cela ne m’intéresse pas. C’est le plaisir du scénariste ! Ce qui me plaît dans les histoires, ce sont avant tout les combats et les enquêtes que Valérian et Laureline vont mener. Ils mènent leurs missions avec subtilité, intelligence et réflexion. C’est ce qui fait d’ailleurs la qualité de la série. Ce ne sont pas ceux qui tirent les plus forts qui gagneront !

J’ai lu une interview où vous expliquiez que Valérian était votre création à Pierre Christin et vous-même, et que personne d’autre ne pourrait reprendre la série. Pour une raison simple : ce monde est issu de votre imaginaire…

Oui. Et puis, L’OuvreTemps, le dernier album m’a pris trois ans !

Paul Gillon a 83 ans, et vient de publier un album…

Je n’ai pas dit que j’arrêtais la bande dessinée. Mais je ne tiens plus à illustrer des récits d’une cinquantaine de pages. J’ai beaucoup de respect et d’amitié pour Paul, mais sa manière de travailler et la mienne sont totalement différente. Paul dessine des histoires réalistes, comme il en a beaucoup faites dans le passé. Pour ma part, je reste dans mon imaginaire, la science-fiction. Je dépense donc une énergie forcément différente que lui. Un dessinateur réaliste peut s’appuyer sur des documents photographiques pour s’aider à trouver de bons cadrages ou pour dessiner des éléments du décor. Pour ma part, il faut que je trouve tout seul les bons personnages, les décors adéquats, etc.
J’arrête donc de faire des albums classiques. J’aimerais passer à des récits plus compactés, avec une autre pagination. Essayer peut-être d’autres techniques, comme la couleur directe que j’ai déjà un peu explorée. Bref, j’ai envie de sortir de la routine du cinquante planches en noir & blanc. Depuis que j’ai fait cette annonce, il y a quasiment un deuil national dans la BD. Je m’attends presque à ce que Nicolas Sarkozy fasse une allocution (Rires).

Extrait de "L’OuvreTemps"
(c) Mézières, Christin & Dargaud.

C’est quand même une des séries mythiques du catalogue Dargaud, au même titre que Blueberry. Cette série continue d’ailleurs. Jean Giraud a laissé sous-entendre qu’il hésitait à dessiner un nouvel épisode.

Oui. Mais Blueberry a été repris par Michel Blanc-Dumont et Michel Rouge, et ce de manière admirable. Jean Giraud a eu des assistants. Pour ma part, je n’en ai jamais eu. Valérian, c’est mon imaginaire. Et pas celui d’un autre dessinateur. Par contre, que d’autres apportent des miroirs déformants sur la série et reviennent en grappiller des éléments, ce ne serait pas inintéressant ! Mais je ne veux pas qu’un dessinateur fasse du sous-Mézières ! J’ai déjà du mal à faire du Mézières, alors …

André Juillard nous disait également dessiner avec difficulté. À la lecture de vos albums, on n’a pas conscience que vous avez du mal à faire du Mézières.

C’est de la cuisine interne ! Les lecteurs n’ont pas forcément besoin de le savoir. Oui, je me bagarre avec mon dessin. Cela ne vient jamais tout seul. Les lecteurs pensent le contraire en me voyant dédicacer. Mais ils assistent à une signature, à la création d’une esquisse qui est d’ailleurs souvent répétitif. Lorsque l’on dédicace pendant quatre ou cinq jours à Angoulême, on n’est pas très créatif !

Que voulez-vous dire lorsque vous dite que vous vous « bagarrez » avec votre dessin ?

Je ne fais effectivement pas beaucoup de crayonnés et de croquis préparatoires. Cette étape est stérile ! Je ne travaille pas non plus à la table lumineuse. Je déteste les dessins recopiés par transparence car le trait n’a plus d’apparence, et la qualité du dessin disparaît assez vite. Je ne sais pas me recopier moi-même. En plus, j’ai la conviction que c’est sur la planche qu’il faut tout résoudre : le placement des bulles, les noirs, les blancs, etc. Tout doit être immédiatement fait sur le papier. Et dans une énergie que l’auteur doit conserver.
Le côté besogneux à recopier proprement le dessin sur un calque m’horripile. Je recommence un dessin si cela ne vas pas. Je préfère me lancer, quitte à devoir coller une nouvelle case blanche sur ma planche. Et je redémarre …

Votre sœur, Evelyne Tran-Lê, est votre coloriste. Pourriez-vous nous parler d’elle ?

Evelyne est une coloriste talentueuse. Elle a colorisé les Philémon (de Fred) de la belle époque, Le Spectre aux Balles d’Or (de Jean Giraud et Jean-Michel Charlier), qui n’est pas le plus mauvais Blueberry. Elle a également fait un Astérix. Elle a un sens des couleurs, et travaille en subtilité, en harmonie. C’est important. Et cela l’a été encore plus au début de Valérian. Les couleurs étaient d’une grande violence car les imprimeries ne bénéficiaient pas des technologies actuelles. Les tons étaient tranchés : soit rouges, soit jaunes, soit verts. Je n’ai jamais aimé cela. Evelyne a apporté une harmonie dans les couleurs. Et à l’époque, c’était assez rare. Ouvrez un numéro de Pilote dans lequel était publié L’Empire des mille planètes : Vous verrez qu’il y a une harmonie dans les tons. Elle avait réussi à récupérer les irrégularités de l’imprimerie, tout en créant un climat très particulier. Elle travaille à la gouache, de manière traditionnelle. Je ne lui parle que des éclairages et je lui laisse une totale liberté pour les couleurs. C’est extrêmement rare que je corrige un élément. Je suis heureux de travailler avec elle. La couleur par l’informatique bien souvent est un cache-misère pour couvrir un dessin parfois assez faible…

Alec Séverin trouve que la jeune génération manque de rigueur …

C’est faux. Il y a des dessinateurs extrêmement talentueux. D’autres beaucoup plus faibles ! Comme dans toutes les générations, d’ailleurs. Les méthodes de travail ont changé. Une des choses les plus violentes actuellement, ce sont ces équipes de dessinateur qui finissent un album en trois mois. Moi, il m’en faut beaucoup plus pour faire un album (Rires). C’est une autre manière de travailler. Je regrette juste que les journaux n’existent plus. À Pilote, j’étais payé pour progresser ! On réalisait des histoires pour se tester, pour essayer un style, ou pour voir si on s’entendait bien avec tel ou tel scénariste. Il n’y avait pas d’autres enjeux. On travaillait dans l’indifférence totale, car il n’y avait quasiment pas d’album. Si Valérian commençait à paraître aujourd’hui, je ne suis pas certain que nous serions longtemps sur le marché ! J’ai mis du temps à façonner mon dessin.

En plus de quarante ans de carrière, vous avez connu tous les grands éditeurs de Dargaud et tous les rédacteurs chef de Pilote. Quels sont ceux qui vous ont marqué ?

René Goscinny et Jean-Michel Charlier, qui m’ont accueilli le premier jour de mon retour des États-Unis. Ils ont été d’une grande amabilité. Goscinny voyait dans mes dessins l’influence de Mad Magazine. C’était un point positif pour lui. Et puis, une sympathie s’est vite établie entre nous. Mais toujours respectueuse car nous n’avions pas le même âge.
Charlier, lui, lançait des idées, plus les ravalait aussi sec ! On a publié un livre avec mes photos sur l’Ouest Américain. Les textes étaient signés par Pierre Christin et les dessins par Jean Giraud. On l’a imprimé, mais il n’a jamais été distribué. Charlier avait changé d’avis ! Ce bouquin a été vendu chez les soldeurs. J’ai acheté quelques exemplaires d’Olivier Chez les Cow-Boys. [1].
Et puis, il y a quand même Guy Vidal qui fut directeur éditorial chez Dargaud. Guy était un ami. Pierre Christin avait aussi beaucoup d’affinités avec lui. Ils étaient tous les deux des littéraires. Guy était un véritable patron, d’une douceur et d’une compréhension exemplaire. Il avait aussi un excellent sens de l’analyse. À l’époque, il n’y avait pas la même contrainte commerciale que maintenant. Aujourd’hui, la pression financière est telle que sortir un livre n’est pas innocent !

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire une interview de Pierre Christin & Jean-Claude Mézières : "Même si Valérian et Laureline ne sont pas immortels, ils peuvent vivre une vie sans fin" (Mars 2007)

Lire également sur actuabd.com :
Génération Franquin - Jean-Claude Mézières : " J’ai repiqué tous ses trucs honteusement"
Les chroniques des Valérian T19 et T18

Commander le dernier Valérian chez Amazon ou à la FNAC

Lien vers le site officiel de Jean-Claude Mézières

Photo : (c) Nicolas Anspach

[1Des extraits de ce livre sont consultables sur le site de Jean-Claude Mézières.

  Un commentaire ?