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Jean Dufaux & Béatrice Tillier (2/2) : « Au bout du conte, nous nous sommes trouvés »

  • Suite et fin de l'interview de Béatrice Tillier, tandis que son scénariste Jean Dufaux y fait une courte appartition pour évoquer les passions humaines symbolisées par ce conte où hommes et bêtes tentent de se départager de manière sanglante.
Jean Dufaux & Béatrice Tillier (2/2) : « Au bout du conte, nous nous sommes trouvés »
Sur son site internet, Béatrice Tillier explique sa méthode de travail
© Béatrice Tillier

Votre site personnel retrace fort bien votre travail des couleurs : vous passez une première couche générale qui donne l’ambiance de la case ou de la scène, pour revenir ensuite plusieurs fois sur chaque élément important afin de le doter de la symbolique recherchée !

Déjà, lorsque je dessine ou même quand je fais les crayonnés, je pense déjà à ce que pourraient être les couleurs. Jean lui-même a parfois des indications très précises, comme ce ciel rouge avec la lune qui se lève lors de l’entrée de Clam dans le Bois des vierges. D’ailleurs, ces précisions sont souvent les plus compliquées à mettre en œuvre ! (rires) Sinon, je pense effectivement à l’ambiance générale quand je dessine et, dès que je m’attaque à la mise en couleur, je sais que je me dirige globalement vers une image que j’ai formée progressivement. Il y a très peu de flottement, même si cela demande pas mal de travail. Je monte donc progressivement l’intensité, par touches successives.

Vous travaillez également en gardant en permanence les deux planches en vis-à-vis. Une façon de vous plonger dans le regard du lecteur ?

C’est bien entendu pour capter cette unicité de regard, mais aussi pour des raisons pratiques : en fabriquant une certaine quantité d’une couleur, je vais l’utiliser sur les deux planches en vis-à-vis. L’atout premier est bien entendu la lisibilité du récit, la cohérence des deux planches, tout en désirant éviter les ambiguïtés sur les possibles changements de lieu.

Sans souligner l’aspect péjoratif du mot, on peut estimez que vous êtes perfectionniste concernant vos couleurs. N’est-ce pas un luxe que vous vous permettez, pour vous-même et pour le lecteur, dans un marché qui sanctionne rudement une série qui dépasse le stade de la sortie annuelle ?

Je suis perfectionniste, sans le concevoir négativement ! C’est d’ailleurs presque pathologique de vouloir absolument aller jusqu’au bout et de ne pas lâcher le pinceau tant que le résultat ne sera pas à la hauteur de mes exigences. Je pourrais m’arrêter bien plus tôt, car pour un œil non avisé, la lisibilité et la compréhension du récit seront atteintes, mais je désire profondément que l’image finale soit la meilleure possible. Bien entendu, cette limite est inatteignable car en feuilletant mes anciens albums, je vois encore beaucoup d’erreurs, mais dans le moment présent de la réalisation, je dois avoir donné le meilleur de moi-même.

Cela signifie que vous abandonnez, passé un certain point, en vous contentant du résultat obtenu ?

On est toujours frustré de s’arrêter, car on voudrait encore passer plusieurs heures dessus. Mais comme une bande dessinée est prévue pour être lue plus rapidement qu’un livre d’illustration, on n’a normalement pas besoin de cette perfection. Par contre, je prends un grand plaisir de faire des ex-libris, des couvertures ou des affiches, car j’ai alors le droit de rajouter le volume ou le détail que je ne mettrais sans doute pas sur une case. Autant par la taille de la case en elle-même que par l’emploi du temps qu’on nous donne. Globalement, je pense que le lecteur préférera avoir un bel album, quitte à attendre quelques mois de plus, plutôt que de l’obtenir plus rapidement, et d’être déçu en comparaison de ses attentes.

Cela voudrait dire que la pression des éditeurs et des lecteurs ne permet pas toujours de livrer un résultat optimum ?

La réédition du premier tome chez Delcourt comprend un dossier complémentaire de huit pages comprenant une interview de Jean Dufaux réalisée par Arnaud Claes.

Préférer la qualité à la quantité, voilà un beau credo ! Mais aujourd’hui, la société de consommation a habitué le public à avoir ce qu’il veut et rapidement. La patience s’est donc perdue, diluée. Nous devons nous y adapter, il n’y a pas le choix. Peut-être qu’un jour futur, nous reviendrons en arrière, et que nous abandonnerons la surproduction pour privilégier la qualité. Qui sait ?

30 mois ont donc séparé la parution de ces deux premiers tomes, un délai sans doute accentué par le glissement du catalogue de Robert Laffont vers celui des éditions Delcourt. Dans quel délai comptez-vous finir cette trilogie ?

Effectivement, l’incertitude liée à la fin de pôle éditorial de Robert Laffont n’a pas aidé : Jean et moi avons réfléchi à ce que l’on pouvait faire d’autre. Je me suis également remise à écrire pour retomber sur mes pattes. Ce flottement, qui a duré des mois, a été très contrariant, car l’envie de travailler disparaît : J’avais dans le même temps la volonté de finir l’album et la crainte que celui-ci ne voit jamais le jour et qu’on ait alors travaillé pour rien. Certains auteurs ont pu mettre cela de côté afin de continuer à avancer, mais pour ma part, je m’implique tellement, émotionnellement parlant, que je le ressens presque comme une attaque personnelle, et que je ne peux passer au-dessus d’un claquement de doigt.

Une implication bien légitime. Vous annonciez déjà le tome 3 pour fin 2011. Est-ce réellement jouable ?

Peut-être… J’ai déjà une bonne partie du scénario, mais j’attends encore quelques scènes que Jean doit me donner. J’aime bien posséder toute la trame d’un album afin de poser le symbolisme de couleurs qui vont guider les émotions du lecteur pendant sa lecture, comme le code de la robe par exemple. Ce dernier tome débute par une ellipse, car quelques mois se passent et l’automne arrive. Aube va devoir retrouver son père et on verra comment évolue la guerre entre hommes et bêtes.

Et pour la suite, une envie de re-signer avec Jean Dufaux ?

Tout-à-fait ! Car il parvient à s’adapter au dessinateur avec qui il travaille, écrivant presque « sur mesure. » Et puis, on s’entend très bien, partageant la même vision cinématographique de la bande dessinée. La confiance est partagée : je sais que ses récits seront bien construits et documentés, tandis qu’il sait que je relève chacun des défis qu’il me lance. Nous voudrions conserver cet aspect de mythe fantastique qui me convient particulièrement. J’apprécie cet aspect aventureux, mais également la possibilité de jouer avec tous les artifices du dessin pour sortir du commun. On manipule donc la magie et les transformations afin de ne pas demeurer dans la réalité, que j’ai beaucoup plus de mal à dessiner. J’ai choisi ce métier pour pouvoir m’évader, me mettre dans la peau des personnages et vivre leurs aventures un peu à la place. Autant donc sortir du quotidien ! (rires)

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Le récit du Bois des vierges porte une symbolique forte. Nous n’avons donc pas résisté à poser quelques questions complémentaires à Jean Dufaux.

Ce deuxième tome est plus intimiste que le premier. Désiriez-vous porter plus d’attention sur les personnages principaux ?

J’avais conçu ce récit en trois parties principales, réparties chacune sur un tome : la guerre, une focalisation sur le Bois de Vierges, puis la conclusion. Tout simplement.

Il y a tout de même une évolution des personnages ? Je pense principalement à cette jeune femme qui emprunte symboliquement toutes les étapes de la vie, mais aussi à cet homme qui tente de dompter la part animale que nous possédons tous.

Oui, initialement, Aube est assez hautaine, et donc pas très sympathique. Elle a déjà évolué dans le début du tome 2, puis tombe finalement amoureuse de la bête. Elle accepte la bestialité au cœur de l’homme et qui fait effectivement partie de lui. En cela, la jeune fille égoïste se transforme en une réelle femme. N’étant plus vierge, le bois s’abîme dans les flammes. C’est une belle histoire d’amour au cœur de la désolation.

Toute la première partie de ce deuxième tome rappelait le Dracula de Bram Stoker : la peur, l’isolement, le cimetière, la tentatrice…

Je m’étais plutôt orienté vers le mythe gothique, vers le loup-garou de Terrence Fisher. Clam est possédé par une malédiction et doit trouver sa délivrance dans cet amour. Mi-humain, mi bête, il va devoir choisir son camp, ce qu’il fera dans le troisième et dernier tome.

On peut observer un fabuleux bestiaire mythologique au sein du Bois des Vierges. Comment est venue cette envie de vous y frotter ?

Je suis parti du principe qu’ils sont à la fois hommes et bêtes, ils appartiennent donc aux deux races, avec les caractéristiques qui les accompagnent. Ils représentent la bestialité de l’homme, qui peut entre autres se manifester chez nous par des sentiments d’autodestruction. C’est une partie de ce qui est raconté dans la fin du récit.

Vous pensez avoir trouvé en Béatrice Tillier la bonne personne pour illustrer vos contes ?

J’avais déjà expérimenté ce style de scénario avec Monsieur Noir, mais c’est effectivement la rencontre avec Béatrice qui m’a poussé à réemprunter cette voie. C’est surtout un défi graphique de pouvoir animer ainsi des personnages aussi complexes, car situé à la frontière entre l’homme et la bête. Nous sommes donc tous deux très contents de nous être trouvés et nous voudrions prolonger cela dans un prochain récit, véhiculé par une autre idée assez forte. Surprise !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la première partie de cette interview, ainsi que le portrait de Jean Dufaux

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Découvrez la précédente interview de Béatrice Tillier : "Mon vœu d’illustrer un conte a été exaucé !"

Visiter le site de Béatrice Tillier

 
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