Jean Dufaux, de la Sublime Porte au Cœur des ténèbres

28 juillet 2009 2 commentaires
  • Avec Le Roi gorille, Jean Dufaux et Ana Mirallès achèvent le second cycle de la série et font entrer Djinn dans un nouveau périple. Les séductions de l’Orient font place à la lumière aveuglante de l’Afrique, avant d’accéder aux ensorcèlements de l’Inde. Sur les traces de Tintin, et pas forcément dans le même ordre, Jean Dufaux milite pour une certaine forme de spiritualité.
Jean Dufaux, de la Sublime Porte au Cœur des ténèbres
Djinn : Le Roi gorille avec Ana Mirallès. Au coeur de l’Afrique
Editions Dargaud

Il est difficile pour un scénariste de se distinguer dans la production contemporaine. Il lui faut soit cultiver sa petite spécialité, comme Didier Convard et l’ésotérisme, Jean Van Hamme et ses thrillers financiers, Christophe Arleston, son Heroic Fantasy et ses héroïnes rebondies, Raoul Cauvin et son humour familial « gros-nez ». Une rapide analyse de leur travail, pourtant, montre qu’il est bien plus profond qu’il ne le laisse paraître et qu’ils valent bien mieux que ces étiquettes un peu rapidement posées. Hélas, la notoriété se nourrit de ces malentendus, un peu comme si, pour aborder un auteur complexe, il fallait absolument sacrifier à l’idée simple.

Chez certains raconteurs d’histoire cependant, que ce soit chez Frank Giroud ou b><Fabien Nury, la réduction est un peu plus difficile. Leur carrière se dessine comme un permanent cabotage sur des rives variées avec, à chaque fois, des situations nouvelles, de nouveaux paysages. On oublie qu’un scénariste est toujours obligé de composer avec son co-auteur. C’est une alchimie subtile qui, comme les demi-sphères brisées d’Aristophane, tend à l’accord parfait et y parvient rarement.

La série Djinn où Dufaux collabore avec Ana Mirallès atteint à cette harmonie inédite car inespérée. La dessinatrice espagnole reconnaît être en symbiose avec le scénariste belge : « Il est fou, comme moi, dit-elle. Notre sensibilité commune vient surtout du substrat catholique des deux pays qui donne ce caractère un peu emporté. » Il est vrai que les Espagnols et les Belges ont connu un destin commun sous la couronne des Habsbourg. Ils partagent les uns et les autres un penchant pour un certain surréalisme. Goya se souvient de Bosch, Salvador Dali cousine avec Magritte.

On retrouve cette veine là chez Djinn. Si le premier cycle qui arpentait les sept collines de la Sublime Porte, rappelait à Ana Mirallès les splendeurs du califat omeyyade de Cordoue, le second, Afrika, évoque plutôt le Congo belge dont Jean Dufaux étudia la géographie dans son enfance. Avec un lyrisme contrôlé, le Belge –et c’est une constante dans son travail- reste fasciné, sinon façonné, par les mythes. « Je pense que la vie n’est pas intéressante s’il n’y a pas un aspect spirituel, aime-t-il répéter. Je me fonde en tant qu’homme, dans ma famille et dans mes amitiés, sur un respect de l’histoire, des légendes et des mythes anciens. Il y a une résonance spirituelle à respecter. C’est la clé et le code pour mieux comprendre notre avenir. C’est vrai que j’écris beaucoup là-dessus.  »

Jean Dufaux en juin 2009, au Festival d’Amiens.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Dans son dernier ouvrage, Le Roi gorille, dernier tome du cycle africain de Djinn, le continent noir apparaît comme une terre nourricière et en même temps terriblement mortelle. Dufaux corrige : « Ce n’est pas l’Afrique que nous montrons, c’est sa représentation mythique. Ce n’est pas la même chose. C’est pourquoi nous avons appelé ce cycle « Afrika ». Nous ne parcourons pas une carte réelle, même si la documentation, les paysages, les jeux de masques ou certains rites sont observés. Nous poursuivons et nous longeons les mythes africains. Afrika dévore : c’est un cycle dur par rapport au cycle ottoman et par rapport au cycle indien à venir qui rejoint le premier cycle dans son enfermement. Ici, c’est véritablement le Cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Il ne faut pas oublier la première phrase de Claude Levi-Strauss dans Tristes Tropiques qui dit : « Je hais les voyages et les explorateurs », parce qu’il y a quelque chose de particulièrement dur, de violent dans ces voyages. Afrika est une histoire assez pessimiste dans le sens où l’on voit des tribus se battre contre les envahisseurs blancs pour préserver leur culture, et ceci pour finir comment ? Par un potentat africain qui ne respecte pas les lois de ses ancêtres et qui ne parvient même plus à entrer en communication avec sa propre foi. Cela donne le trafic des organes, les milices privées, les abus en tous genres.  »

Le scénariste pourtant, assène cet oracle : « Ne vous penchez pas trop sur le passé ou il vous engloutira.  » Il n’est pas nostalgique. Sa seule crainte est la disparition des mythes : « L’Afrique, dit-il, est le continent des Dieux, le continent de la jeunesse, c’est un des berceaux de l’humanité. C’est un pays fabuleux, ouvert. Et en même temps, chaque région porte en elle sa corruption. Une corruption qui n’est pas que matérielle. Une fois de plus, on revient sur cette idée principale : dès que l’on perd le contact avec sa culture, avec la représentation des mythes de sa culture, la racine est coupée. Et quand la racine est coupée, un arbre ne peut plus se déployer vers le ciel.  »

Ces mythes, Jean Dufaux entend les perpétuer quelque peu, à sa modeste façon, dans un respectueux hommage.

Djinn : Le Roi gorille avec Ana Mirallès.
Editions Dargaud

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire aussi L’interview d’Ana Mirallès par Nicolas Anspach

Lire les chroniques du tome 8, du tome 7, du tome 6, du tome 5, du tome 4, du tome 3
Lire un autre entretien avec Ana Mirallès : "Les lecteurs de Djinn se sont appropriés notre histoire (Décembre 2006)

Lire un portrait de Ana Mirallès, signé par Didier Pasamonik sur le site Mundo-BD.fr (juin 2009)

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