Jean Giraud – Moebius (2/3) : « A mon âge, le dessin est une lutte à mort contre la déliquescence et la déconstruction »

8 septembre 2008 2 commentaires
  • Suite de l'interview accordée par Jean Giraud - Moebius : il dévoile la genèse du scénario avorté de {Blueberry 1900}, son rapport à la création et au renouvèlement, sa technique graphique, son évolution ainsi que l'importance progressive de la peinture.

Dans notre précédent article, nous évoquions les carnets d’Inside Moebius, véritables clés pour décoder la psychologie de son auteur. En profitant du rappel de Blueberry 1900 en début de tome 4, nous pouvons alors envisager le rapport complet à la création : l’importance de l’innovation et de l’historique, l’apparition de failles dans la technique graphique, la peur de l’échec et les portes de sorties, avec, entre autres, la peinture.

Dans le quatrième tome d’Inside Moebius, on voit Blueberry qui hurle 1900 ! Avec d’autres clins d’yeux, ce sont des allusions directes à la série Blueberry 1900 qui n’a pas encore vu le jour.

Jean Giraud – Moebius (2/3) : « A mon âge, le dessin est une lutte à mort contre la déliquescence et la déconstruction »
© Dargaud 1998 Vance, William/Giraud

Philippe Charlier, le fils de Jean-Michel, s’y était opposé car il défend la cohérence de la série. Le scénario de Blueberry 1900 était effectivement très libre et fort transgressif par rapport à la première image de Mike, encore plus prononcé que l’évolution de Jim Cutlass dans son rapport à la magie. De toute façon, je ne pouvais pas commencer cette série tant que la trilogie de Marshall Blueberry n’était pas arrivée à son terme. Cela aurait provoqué trop de confusions dans l’esprit du lecteur. François Boucq devait donc commencer à dessiner après que Vance ait fini le troisième tome de Marshall ... qui n’est pour finir jamais arrivé ! Entre-temps, Alexandro (Jodorowsky) lui a proposé Bouncer, ce qu’il a bien entendu accepté. Bien sûr, Blueberry 1900 aurait été vachement bien, mais Bouncer est tellement génial qu’il m’aurait été insupportable d’avoir empêché une telle série de voir le jour. Même si ma frustration est totale sur mon propre scénario, cela m’oblige à le retravailler pour l’actualiser, donc sans doute à le bonifier, et surtout il faudra que je décide ce que nous allons en faire.

À Angoulême, vous aviez confié à Lewis Trondheim que vous ne pouviez peut-être plus rien apporter à Blueberry en tant que dessinateur ?

Je pense que je dois arrêter de me considérer comme un type tiré d’affaire, à la fin de sa vie. Blueberry a toujours été le sponsor de mes œuvres : c’est ce qui me permet de vivre ! Ainsi, c’est difficile d’amorcer une fin de carrière. L’art, et plus particulièrement la bande dessinée, est fort relié à la sexualité : la créativité est un sexe qui pénètre l’esprit du public, qui, fécondateur, envoie des idées et des images dans leurs esprits, comme un flot de sperme ! En vieillissant, le côté sexuel perd de son attrait, sauf si on demeure caché derrière son œuvre sans oser se dévoiler. De plus, le sperme envoyé il y a vingt ou trente ans a généré de nouveaux êtres, de nouvelles réalités qui, pour exister, doivent croître en repoussant le passé et les limites actuelles. Il est donc beaucoup plus compliqué de maintenir son statut !

Pourtant, vous avouiez vous renouveler à chaque fois, vous basant sur ce concept pour créer davantage !

Mais je me rends compte que ce renouvèlement devient horizontal, qu’il m’oblige à faire du sur-place sur un territoire déjà exploré, voire abandonné par les autres. J’ai alors l’impression de m’agiter tout seul dans mon coin, principe même de la masturbation à l’opposé de la relation sexuelle métaphorique. Bien sûr, j’ai l’avantage de l’antériorité historique, et j’ai eu la chance de sortir des choses pile au moment où le public était prêt à le recevoir, à en accepter la nouveauté. Je devais donc surtout me positionner à l’endroit et dans la direction où il fallait aller, comme une boussole intérieure qui m’aurait guidé. Mais outre cette réalité historique, je dois me privilégier actuellement une stratégie immédiate !

Mais votre galerie ne vous permet-elle justement pas de sortir des idées de votre tête (pour peut-être les exploiter plus tard), tout en alimentant la machine ?

Pendant des années, je soupçonnais qu’un jour, je viendrais à la peinture et, collectionnant les clichés, je m’imaginais changeant de monde, passer dans une phase plus abstraite. D’un côté, irrésistiblement et de plus en plus systématiquement, j’oriente alors mon travail dans une approche figurative, quelque chose à exposer, tout en observant que la demande va également dans ce sens. Ce n’est pas qu’en devenant un peintre que j’arrive à cette réalisation attendue, mais c’est en trouvant le passage idéal entre mon travail BD-lecture et le phénomène peinture-exposition. Je dois donc réaliser cette traduction en tenant compte de la demande et de ma voie propre. Contrairement à la croyance populaire, je ne pense pas qu’un artiste doive vivre reclus, ne produisant que ce qui l’intéresse. Inconsciemment ou pas, on tient un minimum compte de la demande pour créer une offre qui lui réponde tout en innovant.

Vous conceptualisez alors votre processus créatif ?

Un jeune artiste va créer instinctivement, projetant sur la toile ses aspirations et ses rêves. S’il ne rencontre pas le succès, il pourra plus tard analyser son processus, se rendant compte qu’il désirait malgré lui cet échec en réponse à un problème familial ou autre. S’il le transcende, il pourra être reconnu, sinon il ira rejoindre le groupe des spermatozoïdes morts de n’avoir pas pu trouver le bon chemin de la fécondation, de faisant pas partie du nombre d’artistes intéressant la société. En tant qu’artiste plus vieux, je ne peux reproduire le même processus et profiter de cette pulsion sexuelle qui me mettrait sur la bonne voie. Donc il faut que je le réfléchisse.

Mais vous avez toujours clamé « Moebius, c’est l’improvisation libre, ce qui insuffle les idées » !

Ca marche encore, mais on voit dans Inside Moebius que cela ne fonctionne plus réellement comme avant. En réalité, il faut que je trouve les conditions où ma spontanéité et ma liberté vont pouvoir être pertinentes.

C’est souvent avec les petits débuts, souvent initiés dans des fanzines, que vous avez créé vos plus grands personnages : quelques pages pour le Major Grubert, avant qu’il ne prenne l’importance que l’on connaît, Le Monde d’Édena n’a débuté qu’avec une bande publicitaire pour Citroën, etc.

Mais à soixante-dix ans, je n’ai plus la sensation d’avoir devant moi un énorme espace pour prolonger cette création. J’agis maintenant en conséquence de ces années qu’il me reste, même si j’aimerais avoir tendance à l’oublier. Pour pouvoir commencer une saga de cinq Blueberry ou d’un autre héros, il me faudrait dix ans pour la finir. J’ai vu récemment Alexandro : à plus de quatre-vingt balais, il est en pleine forme, conscient, actif et tellement beau qu’on a envie de l’embrasser. Quant à moi, je dois avouer que je ne suis pas le Superman tel que je me l’imaginais en dessinant le Garage Hermétique.

La folie créatrice

Est-ce que Gir n’est pas mort, tué par un Moebius qui veut tout essayer ? Que ce soit un album de XIII, par exemple ?

Bien sûr, je n’ai pas cessé de le répéter ces dernières années. D’ailleurs, si je me considère comme Gir qui fait du Moebius, je prouve que je peux faire ‘d’autres choses’. Mais si je suis Moebius qui parfois fait du Gir, je montre que je suis capable de ‘tout faire’ ! Je ne suis pas quelqu’un de raisonnable capable de certaines folies, je suis un fou qui peut réaliser des choses raisonnables (rires).

Concernant votre technique graphique, on peut apercevoir actuellement sur vos planches certaines disproportions dans le physique de vos personnages, que vous récupérez par ordinateur …

La palette graphique est un outil graphique pour opérer des corrections, alors que sur la planche, c’est très fastidieux ! En travaillant sur Apaches, je me suis aperçu de disproportions importantes des têtes de Blueberry, trop allongées ! Je les ai donc ‘aplaties’ par ce biais, ce qui renforce la cohésion de l’ensemble. C’est bien entendu imperceptible, mais si on compare très attentivement les deux albums, dont une tête de Blueberry se rasant, on peut se rendre compte de ces petites améliorations.

D’où provient l’apparition de ces imperfections ?

En vieillissant, j’ai des problèmes de dyslexie qui s’aggravent, ce qui entraîne dans mon dessin, ces disproportions, ce manque du sens de la mesure. Je ne suis pas le seul à m’en rendre compte. Par exemple, Gillon est passé par cette phase où les têtes étaient parfaites, mais les corps s’allongeaient de plus en plus. Je ne suis donc plus capable de faire une symétrie dans une courbe, comme par exemple un visage de face impeccablement proportionné ! Je trace le début parfaitement, puis je finis toujours à côté de la plaque. Ce n’est pas nouveau : avant, j’utilisais un morceau de calque, ou je retournais ma feuille pour la copier par transparence, maintenant j’emploie l’informatique. Je ne dis pas que tous les auteurs vieillissant doivent y avoir recours. D’ailleurs, William Vance continue à dessiner parfaitement, sans aucun truc. J’en suis à l’opposé. Pour moi, le dessin est une lutte à mort contre la déliquescence et la déconstruction ! J’ai trouvé alors plein d’artifices pour lutter contre ces problèmes, et en les perfectionnant, j’ai finalement créé mon style. Paradoxal !

(par Charles-Louis Detournay)

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