Jean Léturgie : "Je n’ai aucune prétention d’auteur, je veux avant tout amuser le lecteur"

9 janvier 2007 2 commentaires
  • Véritable mercenaire de la bande dessinée humoristique, {{Jean Léturgie}} a travaillé avec deux des piliers du neuvième art. Avec son complice {{Xavier Fauche}}, il fut le scénariste de {{Morris}} et celui de {{Franquin}}! Cet indécrottable adepte du co-scénario travaille aujourd’hui avec son fils {{Simon Léturgie}}. Ils ont ensemble scénarisé une série humoristique pour {{Richard Di Martino}}.

Avec Outretombe, les auteurs parodient les films d’horreur américains et n’ont pas peur de verser dans la série « Z » hyper kitsch. Le père est également le scénariste de son fils. Ils signent ensemble la série policière et déjantée Spoon & White. Retour sur une carrière peu banale…

Sur le site Internet de Fabrice Tarrin, on peut voir des pochettes de 45 tours à votre effigie. Vous avez été chanteur ?

Oui. Il y a fort longtemps ! J’ai voulu faire de la chanson lorsque j’étais à la FAC. J’étais monté à Paris afin de réaliser cette ambition. J’ai enregistré quelques disques et chanté une dizaine d’années dans des restaurants situés près de la Rue Saint-Denis. Entre deux hôtels de passe, je chantais des chansons paillardes. C’était assez amusant !
Mon fils Simon Léturgie a illustré une de mes chansons et a placé une reproduction de mes pochettes sur le site de Fabrice Tarrin. Depuis lors, ce passé est devenu un véritable boulet (Rires). Alors que j’avais tout fait pour cacher cette ancienne activité, beaucoup de personnes m’interrogent sur mon ancien métier (Rires).

Jean Léturgie : "Je n'ai aucune prétention d'auteur, je veux avant tout amuser le lecteur"
Quand Léturgie était chanteur …

Comment passe-t-on de chanteur à auteur de bande dessinée ?

Durant la journée, j’allais dans une petite librairie tenue par Henri Filippini et qui appartenant à Jacques Glénat. Ils recherchaient quelqu’un pour s’occuper des Cahiers de la BD. J’ai commencé par interviewer mes auteurs préférés pour ce support, puis je suis devenu attaché de presse des éditons Glénat et enfin scénariste !

Cela été facile d’abandonner la chanson ?

J’avais des opportunités pour continuer dans cette voie. Je comptais naïvement cumuler les deux professions. Entre-temps, je me suis consacré aux scénarios. Lorsque j’ai commencé à travailler avec Xavier Fauche sur Lucky Luke, il a fallu que je fasse un choix. D’autant plus que c’était agréable de travailler avec Morris. C’était un homme exceptionnel et de parole. Sans lui, je ne serais pas l’auteur que je suis aujourd’hui !

Pourquoi a-t-il eu envie de vous prendre ? Vous étiez deux jeunes auteurs sortis de nulle part …

Nous avions l’inconscience de la jeunesse ! A l’époque, je ne percevais pas ce que représentait Goscinny. Nous travaillons en nous amusant sur ce personnage, tout en respectant le héros de notre enfance. Je suppose que Morris percevait notre attachement à son personnage. Il trouvait sûrement notre travail comique. Xavier a eu l’idée d’une rencontre entre Sarah Bernhardt et Lucky Luke pour notre premier album. Nous l’avons menée à terme puis avons rapidement enchaîné sur Daily Star.

Vous avez signé plus d’albums avec un autre scénariste que seul, pourquoi ? Est-ce par paresse ?

Sans doute. Je souffre également d’un manque de confiance en moi. J’ai énormément de mal à travailler seul. Il m’est plus agréable d’écrire avec quelqu’un d’autre. J’aime quand un autre réagit et commente une idée qui vient de jaillir. Cela permet de l’exploiter rapidement ou, si elle est mauvaise, de l’abandonner. Lorsque l’on est seul devant sa page, on ne se rend compte parfois qu’au bout d’un jour ou deux que l’on est sur une mauvaise piste.
En fait, je n’ai aucune prétention d’auteur. Je souhaite avant tout écrire des histoires bien construites qui amusent les lecteurs.

Dessin de Simon Léturgie pour Spoon & White
(c) Léturgie, Léturgie & Vents d’Ouest.

Comment se déroulaient vos séances de travail avec Xavier Fauche ?

Nous partions d’une idée que l’un ou l’autre inventait. On inventait l’histoire ensemble. L’un écrivait alors le découpage qui était ensuite corrigé par l’autre. Chacun apportait quelque chose au récit. Il en était de même dans ma collaboration avec Yann.

Et avec Morris ?

C’était très difficile de critiquer son dessin (Rires). J’étais un peu triste qu’il ne réalisait plus ses cadrages cinématographiques si particuliers que l’on peut voir dans les albums scénarisés par Goscinny. Ils m’avaient beaucoup marqué ! Mais bon, c’était sa façon sa voir la série, et il était normal qu’il suive ses envies. Morris dessinait exactement le dessin que nous avions imaginé quelque temps auparavant ! Il nous surprenait également de temps à autre. On sentait qu’il éprouvait encore du plaisir à dessiner Lucky Luke après autant d’albums. On ressentait cet amusement dans son graphisme.

Le côté trash de Spoon & White, est-ce vous qui l’avez voulu ?

Non ! Il s’agit là d’un héritage des Innommables (de Yann & Conrad). Mon fils, Simon, a toujours adoré cette série. Nous avions commencé à cultiver cet aspect dans Polstar. Lorsque Laurent Duvault a créé la collection Humour Libre des éditions Dupuis, il nous a demandé d’inventer une série d’humour décapant. Cela tombait bien car nous adorons ce type d’univers.

Vous écrivez pour et avec votre fils. N’est pas trop embêtant de se faire remettre à sa place par son rejeton ?

Pas du tout ! Un scénariste doit avoir l’humilité d’admettre que son travail n’est pas toujours bon. Lorsque j’ai réalisé le troisième Tekila, j’ai dû écrire le double de gags que ce que l’on peut lire dans l’album. Nous devons trouver un compromis entre mes envies et les siennes.
Tant que ces corrections et remarques sont établies pour améliorer l’histoire, je n’ai aucun problème à en tenir compte. Ceci dit, je reste vigilant : je refuse d’intégrer une idée qui ne correspond pas à l’univers de la série. Par exemple, Yann avait des idées fort amusantes pour Lucky Luke, mais nous avons du les laisser de côté pour cette raison. Cela ne sert à rien de faire du gag pour le gag !

D’autant plus que Morris avait l’habitude de retoucher les histoires …

Pas vraiment ! Les scénarios de Lucky Luke devaient correspondre à une charte et nous devions utiliser un humour très précis. On ne tenait donc pas compte des idées décapantes. Morris veillait à ce que les histoires suivent un certain canevas. Mais c’est vrai : il a retouché les derniers albums de Lucky Luke. Certains ne s’y sont pas retrouvés…

Spoon & White va-t-il continuer ?

Oui. Nous planchons sur le septième. Nous avons également un Polstar à terminer. Mais Simon s’est beaucoup diversifié. Il a créé la collection Commedia, aux éditions Vents d’Ouest, où sont publiée des adaptations de pièces de théâtre. Chacune des adaptations qu’il réalise comporte de deux à trois cents pages. Je ne suis pas jaloux de Molière, mais quand même … (rires).

Vous n’avez pas envie de vous impliquer dans cette collection ?

Non ! Il faut bien qu’il s’affranchisse un peu ! Simon doit en avoir un peu ras le bol de travailler tout le temps avec son père (Rires).

Vous avez créé tous les deux « Outre Tombe » pour Richard Di Martino…

Richard Di Martino souhaitait travailler avec nous. Simon et moi-même, nous nous sommes aperçu que la série Z était un thème peu exploité en bande dessinée…

Percevan va-t-il continuer ?

Bien sûr. Philippe Luguy a été fort accaparé par la réalisation d’un one-shot consacré à une légende bretonne. Il travaille actuellement sur un one-shot, scénarisé par Eric Corbeyran, qui sera publié dans la collection Long Courrier. Mais nous comptons terminer ensemble le treizième Percevan

Vous avez également collaboré avec Franquin sur les Tifous…

Yvan Delporte avait déjà rédigé de nombreuses histoires. Mais André Franquin recherchait des scénaristes pour renforcer l’équipe. Il est venu nous voir, Xavier et moi-même, alors que nous étions en pleine réunion de travail avec Morris. Il nous a parlé de son projet et de ses envies. Une proposition pareille ne se refusait pas ! Yvan Delporte relisait nos histoires. Tous les quinze jours, nous nous rendions chez Franquin. A peine avait-il lu un scénario qu’il commençait déjà à le dessiner devant nous ! Il prenait nos idées et leurs donnait vie à une telle vitesse que cela en devenait magique.

Il se dit que Franquin a été si déçu par ce projet que cela l’a nerveusement fatigué …

Son dessin ne collait pas à aux techniques de l’époque ! Il dessinait de nombreux croquis, story-board et dessins aboutis pour chacune des scènes. Les animateurs devaient donc donner vie à quelque chose qui en avait déjà tant sur le papier ! André s’est beaucoup impliqué dans ce projet. Je me souviens encore du jour où il a vu, pour la première fois, un épisode des Tifous. Xavier et moi-même, nous l’attendions dans son atelier. Il a débarqué soudainement et, sans dire un seul mot, a foncé sur sa bouteille de Gin pour se servir un grand verre. Nous avons compris en le voyant qu’il n’était pas satisfait du résultat.
En fait, le dessin de Franquin était tellement vivant et habité, qu’il était extrêmement difficile de l’animer. Sans doute y arriverait-on avec la technologie informatique d’aujourd’hui…
Une vingtaine d’épisode ont été terminés. Puis le producteur a fait faillite suite à différentes transactions immobilières douteuses. Il existe des milliers de dessins des Tifous qui dorment dans des cartons. On ne peut malheureusement rien publier car les droits sont toujours bloqués. C’était vraiment du très beau Franquin !

Simon et Jean Léturgie (à l’arrière plan)

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
2 Messages :