Jean-Luc Deglin (Crapule) : « Crapule est un peu plus qu’une BD de chat ».

14 mars 2019 0 commentaire
  • Depuis quelques années, les « BD de chat » sont devenus un genre à part entière. Tous les éditeurs proposent un ou plusieurs titres, avec, comme toujours, un bonheur variable. Crapule a deux particularités : il ne parle pas, et le héros principal n’est peut-être pas celui que l’on pense.

Avec près de 20 000 exemplaires vendus, le chat noir Crapule s’impose dans le paysage. Mais pour réaliser un album qui fonctionne, il ne suffit peut-être pas d’être un observateur fin de la geste féline. Rencontre avec Jean-Luc Deglin et retour sur un héros qui a bien failli ne pas exister.
 
Crapule, dont le second tome est paru, est votre premier titre publié. Qu’est-ce qui vous a amené à la BD, et à dessiner des chats ? Jean-Luc Deglin (Crapule) : « Crapule est un peu plus qu'une BD de chat ».
 
Vaste question ! Je dessine depuis que je suis tout petit. J’ai toujours adoré ça. Je suis originaire de banlieue parisienne. Depuis le collège, je suis ami avec un auteur très peu connu, je ne sais pas si son nom vous dira quelque chose : Julien Neel. Après ma licence de lettre, il m’a proposé de descendre dans le sud travailler avec lui à la réalisation de cartes postales. Nous avons travaillé pour une société d’Aix-en-Provence et pour une autre de Marseille, qui surfait sur le développement de l’Internet chez les particuliers en proposant des e-cards. C’était marrant mais ce que nous voulions faire, c’était de l’animation.

Parallèlement, nous avons donc réalisé un court-métrage, Indien et pingouin. Grâce à lui, nous avons été repéré par le rédacteur en chef du site Internet de Spirou. Nous avons alors commencé à travailler à la fois pour Spirou et pour le magasine Tchô ! Je produisais des strips. Lorsque la Caisse d’Épargne a voulu créer son blog BD, Mundo-BD, j’ai réalisé des strips pour eux également. Une anecdote amusante pour les lecteurs d’ActuaBD : le contenu rédactionnel du site était alors largement rédigé par un certain… Didier Pasamonik.

C’est dans ce site éphémère qu’est né Crapule, en 2008 de mémoire. A sa fermeture, Crapule a poursuivi sa vie dans les pages de Spirou, de manière très épisodique, jusqu’en 2015. C’est alors le moment de l’explosion des BD de chats. J’avais donc une matière importante et peu exploitée et le premier tome est paru à Noël 2017. Depuis 2008, il a pris son temps !

 

Le "vrai" Crapule
Photo : Jean-Luc Deglin

L’idée de ce personnage est venue en regardant vivre votre propre matou ?
 
Il est vrai que mon chat est noir et s’appelle Crapule. Et non, ce n’est pas une coïncidence. C’est bien lui, depuis le départ. C’est aujourd’hui un pépère de quinze ans. Au départ, je ne voulais surtout pas réaliser des strips animaliers. C’est ma copine de l’époque qui m’a convaincu. Du coup, il fallait que je trouve un angle original, loin de Garfield et de Fritz the cat, Krazy cat. Or, le point commun à tous ces chats, c’est qu’il parlent. Mon héros sera donc muet, un vrai chat en somme...
 
Je m’impose aussi une autre contrainte : les strips doivent être de quatre cases, toujours, à l’intérieur desquelles il faut un début, un milieu et une fin. Comme me l’a dit un jour Guillaume Bianco, je fais du haïku [1] en BD.

Ensuite, je trouvais plus sympa qu’il ait une maîtresse et pas un maître. Mais là encore, nouvelle contrainte : je dessinais mal les chats… et les femmes. Mais je me suis lancé, en me disant que le blog Mundo-BD était peu lu. Donc je pouvais y faire mes armes.

Vos albums rencontrent un vrai succès populaire. A quoi l’attribuez-vous ?
 
Dès le départ, j’ai eu envie de faire quelque chose de très grand public. D’ailleurs, je touche assez peu les amateurs de BD. Par contre, la plupart de mes lecteurs ont des chats et en dédicace je suis souvent assailli d’anecdotes, voire de films montrant les exploits de minou sur le smartphone. Ça pourrait être pénible mais c’est toujours très bon enfant et au fond, j’aime bien.
 
Mais Crapule est un peu plus qu’une BD de chat. Certes, il y a un travail d’observation de l’animal, mais ce qui m’intéresse, c’est la relation qu’il a avec la fille et l’image qu’il lui renvoie.
 
Je veux à la fois raconter de petits moments d’éternité, insignifiants, mais également faire réfléchir à notre mode de vie citadine. Crapule est le miroir de ce qui se passe dans la tête de sa maîtresse. Dans le premier tome, il y a beaucoup de monologues. C’est une illustration de la solitude moderne.
 
Vous n’avez pas peur de tourner en rond ?
 
C’est une question que je me pose depuis le premier strip. Donc il faut que je me renouvelle. Dans le second tome, j’introduis deux nouveau éléments. Le premier est assez anecdotique : ce sont des strips aux teintes fantastiques « comment tu es arrivé ici ». Ils constituent des respirations dans l’album. Le second est une vraie révolution : l’arrivée d’un autre humain, un homme, qui plus est allergique aux poils de chats. Le duo va devoir trouver un nouvel équilibre pour devenir trio.
 
Dans ce second tome, j’ai voulu parler de désirs et de rencontres amoureuses, mais aussi que rien n’est simple dans la vie. Et cela se poursuivra dans le troisième tome qui abordera la question de la vie de couple.
 
Mais se renouveler reste un défit et une préoccupation quotidienne.
 
Comment travaillez-vous, techniquement ?
 
Même si je reste attaché au papier, je l’utilise peu. Sur un cahier, le réalise mes recherches de placement, de « pause de chat », et un croquis rapide de mes strips.
 
Ensuite, je le numérise et je redessine à la tablette graphique, d’abord avec un trait grossier et ensuite un « encrage » fin et mes a-plat de couleurs (bleu et noir) et les ombrages.
 
À court ou moyen terme, je finirais par ne plus dessiner que sur tablette graphique.
 
Pour rester sur la question du dessin, lorsque Dupuis m’a proposé d’éditer en album mes strips parus dans Spirou, ce qui constitue le premier tome de Crapule, j’ai proposé de redessiner tous les premiers. Entre 2008 et 2017, mon style a évolué et je me suis amélioré (j’espère !). Mais l’éditeur m’a convaincu de laisser ainsi, car cela permettait de voir l’évolution graphique de mon travail.
 
Un troisième tome est déjà annoncé.
 
Oui, il doit sortir en novembre et le timing est serré. Je n’ai pas spécialement d’autres projets pour le moment, il faut attendre les ventes avant d’envisager un éventuel quatrième opus mais j’ai déjà quelques idées. Je participe également au prochain numéro de SuperTchô ! (Glénat).
 
Grâce à ce personnage noir et poilu, et à sa maîtresse, je peux vivre uniquement de la BD, ce qui n’a jamais été le cas jusqu’à présent. A côté des strips, je travaillais comme graphiste, maquettiste, coloriste… Merci petite Crapule, et à tous mes lecteurs !!!

Propos recueillis par Jérôme Blachon

Crapule 1 - Maîtresse 0
© Jean-Luc Deglin - Dupuis
Un réconfort
© Jean-Luc Deglin - Dupuis
Les deux compères Jean-Luc Deglin et Julien Neel
Photo : Jérôme Blachon

(par Jérôme BLACHON)

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Jean-Luc DEGLIN est présent au salon du livre de Paris du 15 au 18 mars 2019 et en particulier sur la Scène BD-Comics- Manga le dimanche &_ à 15 heures. À partir d’une histoire écrite en classe, le dessinateur du facétieux chat Crapule réalise et explique en direct le passage de l’écriture au dessin en réalisant une planche de BD.

Vignette : photographie Jérôme Blachon

[1Bref poème d’origine japonaise répondant à une structure très contrainte, en général de trois phrases de 5, 7 et 5 syllabes. Par exemple :
Un vieil étang
Une grenouille qui plonge,
Le bruit de l’eau.

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