Jean-Marc Thévenet : "Bon nombre d’auteurs sont totalement décomplexés par rapport à l’art contemporain."

10 octobre 2010 6 commentaires
  • Jean-Marc Thévenet, commissaire général de la Biennale d'art contemporain du Havre, propose cette année d'ouvrir grand la porte à la bande dessinée, avec comme ambition d'effacer les frontières.

L’art contemporain souffre de clichés (incompréhensible, violent, scandaleux, pornographique…) et la BD souffre elle aussi de préjugés (art populaire au sens péjoratif du terme, simple et rapide à lire et à déchiffrer…), cette biennale est pour vous une bonne façon de casser ces préjugés ? De les mettre tous deux sur un même piédestal ?

Pour ma part, je ne les vois pas tant comme des préjugés. Ce que vous évoquez là, c’est plutôt le discours commun. Ce qui m’a intéressé avec l’organisation de cette biennale, c’est de montrer qu’on est arrivé à un moment de jonction entre une certaine démarche culturelle, au sens sociologique, économique et artistique de la bande dessinée qui a débuté avec les premiers romans graphiques. Prenons par exemple le cinéma (même si je caricature un peu) ; la durée d’un film se situe toujours entre une heure trente et trois heures. C’est donc quand même un cadre très contraignant duquel les auteurs ne pouvaient pas déborder. Le roman graphique est arrivé, a fait exploser le modèle de la BD classique. On s’est retrouvé avec des formats et des mises en page très différentes. Les auteurs se sont à mon sens libérés, via la dimension économique, puisqu’ils découvraient enfin certains éditeurs en capacité de publier des produits qui n’étaient plus standardisés.

Jean-Marc Thévenet : "Bon nombre d'auteurs sont totalement décomplexés par rapport à l'art contemporain."
Jean-Marc Thévenet, Linda Morren (directeur artistique de la biennale) et Mark Bodé.
(c) Thierry Lemaire
Jochen Gerner
(c) Thierry Lemaire

À partir de ce moment là, il y a eu une évolution graphique extrêmement pertinente. D’autant plus que la bande dessinée s’est emparée de thématiques sociétales très intéressantes. Et puis, il y a quand même cet effet générationnel qui a fonctionné. C’est-à-dire que bon nombre d’auteurs, et je pense en particulier à certains auteurs que j’ai pu exposer au Havre comme Jochen Garner, Ilan Manouach ou encore Ruppert & Mulot, qui sont d’âges différents mais qui sont totalement décomplexés par rapport à l’art contemporain. Jochen Garner est exposé chez Anne Barrault : il circule donc aussi bien dans un médium qui va être l’art contemporain avec une exposition en galerie que le fait des bandes dessinées à l’Association.
À partir de ce moment, l’art contemporain est lui-même un champ d’expérimentation extrêmement vaste avec les dimensions caricaturales que vous soulignez. C’est un champ où l’outil critique est important mais il y a des choses très intéressantes surtout si on le pratique un peu : on s’aperçoit que bon nombre d’artistes contemporains ont de la curiosité pour la bande dessinée.

L’intérêt de cette biennale est justement le mélange art contemporain et neuvième art : on a des auteurs de BD, des chorégraphes, des sculpteurs etc. Comment avez-vous choisi les artistes que vous présentez à cette biennale ?
J’ai choisi des artistes qui étaient complémentaires les uns des autres. Il y avait la démarche de Winshluss qui est représentée par la galerie des Valois avec son White Man, personnage en 3D. Il y avait Francesc Ruiz qui reprend le médium BD, mais en grand format et sur un principe de six cases. Pauline Fondevila qui travaille sur des voiles avec un double aspect : un aspect local et un aspect poétique puisque l’œuvre se déplace au fil de l’eau. Et puis, inviter en urgence des auteurs qui me semble être les fondamentaux comme Jochen Gerner, Jean-Michel Alberola etc. qui sont vraiment des acteurs essentiels de ce mouvement. Et pour situer d’un point de vue temporel, des œuvres de Vaughn Bodé, graphiste des années 1970 qui a ouvert ce cadre.

Le White Man de Winschluss
(c) Thierry Lemaire
Frise de graph au hangar n°1 en hommage à Vaughn Bodé
(c) Morgane Aubert

Les artistes contemporains ont-ils bien accepté l’idée d’exposer avec des dessinateurs ? Et inversement les auteurs de BD se sont-ils bien prêtés au jeu ?

C’est la troisième édition de la biennale et c’est la première fois qu’on constate, du fait de cet effet de complémentarité, qu’il n’y a pas de frontière au nom de la discipline dans laquelle les artistes évoluent. Pour chacun, cette biennale est un temps de réflexion, mais ça ne veut pas dire que les artistes que l’on peut découvrir vont rester dans ce j’appelle cet « entre-deux », cet espace entre bande dessinée et art contemporain. Par exemple, Abdelkader Benchamma sort un bientôt livre aux éditions de la Cinquième Couche, un éditeur de bande dessinée. Il n’y a plus vraiment de frontière. Ce sont des allers-retours, comme on ferait un voyage et non pas des allers-retours au sens « progression » et « régression » du terme. Cette très grande mobilité, c’est quelque chose de formidable.

Y a-t-il un ordre de passage pour aller voir les artistes ? Vaut-il mieux commencer par une salle en particulier ?
Le parcours au départ de la Villa Salacrou, puis la Société des régates avec Virginie Barré pour finir au Musée maritime permet une sorte de montée en puissance. Après, il n’y a pas vraiment de chronologie, il n’y a pas de pièce qui se complète avec une autre.

7 des 40 Optimists, oeuvre de Pauline Fondevila
(c) Thierry Lemaire

La bande dessinée est un art international et intergénérationnel, comment expliquez-vous qu’en France (dans les universités ou les écoles des beaux-arts etc.), qu’on soit encore réticent à en parler ou à l’enseigner comme étant le neuvième art ?

Nous ne sommes absolument pas dans une culture du visuel mais dans une culture littéraire. On est au pays de Jean-Paul Sartre, d’Albert Camus et de Jean-Jacques Rousseau où mélanger le texte et l’image paraît sans intérêt. Dans notre éducation, les arts visuels n’existent pas. Jusqu’à la fac, le temps qui est consacré aux arts graphiques est très anecdotique.

La bande dessinée est un moyen d’expression qui est arrivé en marge, c’est un art outsider, or les institutions n’aiment pas les arts outsiders. La France aujourd’hui est baignée d’impressionnisme mais il faut se souvenir de la levée de bouclier que suscita le mouvement des Impressionnistes au moment de son apparition. Il faut laisser le temps au temps. La reconnaissance de la bande dessinée, pour moi, bon nombre de gens y participent, font des travaux exceptionnels comme Thierry Groensteen ou Pierre Fresnault-Deruelle. Ils ont été les premiers théoriciens critiques de la bande dessinée il y a vingt ans. Maintenant, les choses vont évoluer, je pense vraisemblablement, et je le dis sans ironie et sans cynisme, que la bande dessinée sera étudiée d’ici une vingtaine d’années dans les écoles d’art ou à l’université.

Exemples de broderies d’Aurélie William Levaux
(c) Thierry Lemaire

Quel impact espérez-vous que cette biennale aura sur le monde de la BD et sur le monde de l’art contemporain ?

Quand on a réfléchi à cette biennale, on s’est dit que ce serait un laboratoire d’expérimentation, qu’on y verrait des choses intéressantes. Ce que je retiens, c’est qu’il y a un intérêt des galeries. Il y a une prise en considération sur le champ économique, une réalité qui est en train de poindre. J’ai pris beaucoup de plaisir à monter ce projet. C’est une pierre à l’édifice, c’est un mouvement qui va perdurer. On verra sûrement des ouvrages autour de ça. On est au début d’une histoire.

Avez-vous d’autres projets de ce type, pour casser encore un plus les barrières et mettre en avant le neuvième art ?

Je voudrais vraiment continuer dans cette voie. Il y a un vrai sillon à creuser. Ça me passionne, ça m’a toujours passionné. Ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les jeunes talents. Je n’ai aucune appétence à venir au secours du succès, j’aime bien accompagner les gens. J’ai eu la chance de côtoyer Bilal quand on disait que ces œuvres étaient moches, que ce n’était pas de la bande dessinée. Mais ce sont maintenant des auteurs confirmés qui n’ont plus besoin d’aide. En revanche, pour les jeunes talents, il y a un tas de choses à faire, à découvrir et à mettre en place. Par exemple, à la Villa Salacrou, on a le père et le fils Soma Mashe qui sont hindous de la tribu des Warli dans le nord de l’Inde. Tous deux travaillent sur de la bouse de vache avec de l’acrylique et racontent des histoires. Des grandes toiles qui racontent l’histoire de leur clan et de leur village et c’est de la bande dessinée !

Une oeuvre de Jivya et Sadashiv Soma Mashe sur une base de bouse de vache
(c) Thierry Lemaire

(par Morgane Aubert)

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Biennale d’art contemporain du Havre
du 1er au 31 octobre 2010
Entrée libre et gratuite dans tous les lieux

 
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