Jean-Paul Gabilliet (Biographe de Crumb) : " Je vais faire des envieux ! Eh oui, Robert Crumb a eu la gentillesse de me recevoir..."

16 février 2012 8 commentaires
  • Jean-Paul Gabilliet est historien (il est professeur d'histoire et civilisation américaine à Bordeaux 3, chargé de cours à l'Ecole du Louvre et à l'Ecole Supérieure de l'Image à Angoulême) et passionné de comics : on lui doit une passionnante histoire culturelle des comic-books aux Etats-Unis ("Des Comics et des Hommes", Ed. du temps, 2005). Il nous livre aujourd'hui la première vraie biographie de la grande figure de la BD Underground aux USA : Robert Crumb. Rencontre.
Jean-Paul Gabilliet (Biographe de Crumb) : " Je vais faire des envieux ! Eh oui, Robert Crumb a eu la gentillesse de me recevoir..."
La biographie de Crumb par Jean-Paul gabilliet
Presse Universitaires de Bordeaux

En quoi Crumb est-il si important dans l’histoire de la BD ?

Crumb est un des quelques auteurs (avec Will Eisner, Harvey Kurtzman, Jack Kirby, par exemple) pour lesquels il est légitime de parler d’un avant et d’un après. Il a été, sans l’avoir cherché, le premier auteur de bande dessinée « pour adultes » dont la renommée a dépassé les cercles restreints de la contre-culture des années 1960.

Même s’il y a eu des auteurs Underground publiés avant lui (Foolbert Sturgeon, Joel Beck, Gilbert Shelton, Spain, Trina Robbins, Kim Deitch et d’autres), Crumb est devenu une célébrité en moins de deux ans entre ses premières bandes parues dans le magazine hippie de Philadelphie, Yarrowstalks au printemps 1967 et l’anthologie Head Comix sortie en fin d’année 1968.

Encensé dans le New York Times, cet album publié par un grand éditeur new-yorkais assit la renommée de son auteur à la fois dans la mouvance hippie dont il était issu et auprès d’un public élargi réceptif aux nouvelles tendances de cette période riche en transformations culturelles de toutes espèces. L’album Fritz the Cat publié l’année suivante confirma son statut à part aussi bien comme graphiste hors pair que comme satiriste.

Avant Eisner et Spiegelman, il fut le premier auteur de bandes dessinées jouissant d’une visibilité « médiatique » (dirait-on aujourd’hui) en dehors du milieu des fans de comics. Il assista d’ailleurs à la montée en puissance des super-héros Marvel dans la plus parfaite indifférence envers ce qu’il considérait comme des BD pour gamins avec lesquelles il ne se sentait aucun atome crochu.

Aline Kominsky et Robert Crumb à Winters, fin des années 1970
Extrait de Aline Kominsky-Crumb, Need More Love (Londres : MQP, 2007), p. 171

Qu’est-ce que la BD Underground ? Une avant-garde, un changement de statut pour la BD ?

La BD Underground renvoie initialement aux bandes dessinées produites pour des publics étudiants et adultes à partir des années 1960 aux États-Unis.

Leurs jeunes créateurs avaient généralement pour maîtres à penser Harvey Kurtzman, concepteur de plusieurs revues satiriques depuis Mad au début des années 1950, et divers artistes et auteurs cultivant un esprit irrévérent stigmatisant le conformisme étouffant de la société américaine coincée d’après-guerre (comme l’humoriste Lenny Bruce). Née dans divers revues étudiantes, cette nouvelle BD, sans lien avec la production grand public qui était entravée depuis 1955 par les normes d’auto-censure du Comics Code, trouva un environnement accueillant dans la presse contre-culturelle à partir du milieu des années 1960 (avec des titres comme l’East Village Other à New York ou le Berkeley Barb à San Francisco).

C’est Zap Comix, fascicule entièrement conçu par Robert Crumb et diffusé à partir de février 1968 à San Francisco, qui démontra le potentiel commercial de comic books « pour adultes » exploitant tous les thèmes de la contre-culture.

Les termes de votre question sont très bien choisis : la BD Underground fut effectivement l’avant-garde des bandes dessinées « alternatives » qui, depuis 40 ans, ont fait sortir le moyen d’expression du registre enfantin dans lequel il était artificiellement maintenu. Il est intéressant d’observer que les mêmes mécanismes se sont produits en parallèle en Europe et aux États-Unis à partir des années 1960, mais avec des chronologies un peu différentes.

"To put an X in the Comics" était le mot d’ordre de cette nouvelle génération d’auteurs de BD.
(C) Crumb / Lora Fountain Agency

D’où vient le dessin de Crumb, que l’on pourrait qualifier de "Ligne Crade" ?

L’appellation "Ligne Crade" pose problème car elle recouvre pour moi des auteurs (Schlingo, Vuillemin, et chez les Américains Gary Panter ou S. Clay Wilson) dont la proximité avec Crumb est plus spirituelle que visuelle.

Sur une carrière maintenant longue d’un demi-siècle, le style graphique de Crumb se présente comme un continuum qu’anime un souci de permanente réinvention, caractéristique particulièrement remarquable de cet autodidacte de génie.

En schématisant à l’extrême, on peut repérer cinq phases principales dans son évolution graphique.

Après avoir passé enfance et adolescence à recopier les dessins des Funny Animals, il développe à partir du début des années 1960 un trait plus épuré tirant vers les graphismes moins ronds, dépouillés et plus « névrosés » de Jules Feiffer et Ronald Searle.

Puis, au milieu de la décennie, au cours d’un trip sous acide de six mois, se produit en lui un bouleversement créatif qui aboutit à l’émergence en 1966-67 d’un style incorporant à ces graphismes « névrosés » les rondeurs des comic strips humoristiques des années 1930 de Billy DeBeck (Barney Google), E. C. Segar (Popeye) ou Gene Ahern (The Squirrel Cage). C’est ce style, pratiqué jusqu’au milieu des années 1970, qui fera sa célébrité.

Il y incorpore progressivement des hachures de plus en plus nombreuses et serrées qui deviendront ce qu’il appellera sa « scratchy line » (littéralement : la ligne qui accroche).

Il l’utilise beaucoup tout au long des années 1980, décennie durant laquelle il travaille fréquemment au pinceau.

À partir des années 1990, il revient progressivement à l’usage exclusif de la plume et raffine la scratchy line dans un style de moins en moins BD et de plus en plus illustratif qui culmine dans son dernier travail de longue haleine, La Genèse.

Il y a naturellement maintes autres façons de périodiser l’évolution du trait de Crumb, comme ne manqueront probablement pas de le faire remarquer de nombreuses personnes en bas de page, dans vos forums.

Pourquoi Crumb a-t-il quitté les États-Unis pour venir habiter en France ?

Il a suivi son épouse. C’est Aline Kominsky qui, à partir de la fin des années 1980, a conçu le projet de déménager toute la famille en France, à la fois par passion pour notre pays et par désenchantement envers ce que devenait leur coin de campagne de Californie du nord. En dix ans, le havre de ruralité hippie où ils s’étaient installés en 1978 fut peu à peu envahi par des yuppies en 4x4 faisant construire des maisons « modernes » et par des protestants fondamentalistes qui empêchaient leurs enfants d’aller suivre les cours d’arts plastiques qu’Aline assurait gratuitement dans l’école de sa fille parce que leur pasteur leur avait dit que c’était la femme d’un pornographe ! Le village du Gard où ils ont emménagé au printemps 1991 constituait pour eux un nouvel univers, mais relativement proche de celui qu’ils avaient laissé derrière eux.

"A Short History of America", une illustration de Crumb qui donne une idée de la raison pour laquelle il est venu habiter en France.
(C) Crumb / Lora Fountain Agency

Pourquoi a-t-il chez nous un statut aussi "culte" au point d’avoir été nommé Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 1999 ?

La France est, avec l’Allemagne, le pays où Crumb a connu le plus tôt une reconnaissance à grande échelle. L’architecte de sa popularité française fut Jean-François Bizot, fondateur du magazine contreculturel Actuel dont chaque numéro comprenait de nombreuses pages et illustrations de Crumb.

Son immense talent graphique, le regard ironique et décalé qu’il a toujours porté sur les conformistes et non-conformistes de tout poil, en ont fait un dessinateur-raconteur unique en son genre. Mais c’est un auteur-culte dans de nombreux pays. Nous avons simplement la chance de le compter parmi les Américains de génie installés chez nous.

Autoportrait de Crumb en "pape"
(C) Crumb / Lora Fountain Agency

Spiegelman a mis en lumière le rôle de Justin Green dans son exposition au Musée d’Angoulême. Est-ce que le statut de chef de file, voire de "pape" de l’Underground pour Crumb est justifié ?

Crumb a été le « pape » de l’Underground au sens où la totalité des créateurs participant à la mouvance Underground ont reconnu à l’époque son statut à part.

De 1968 à 1977, il fut de loin le créateur le plus sollicité pour produire BD et illustrations dans les revues Underground parce qu’une publication sans dessin de Crumb se vendait dix fois moins qu’une publication avec Crumb. Justin Green est un auteur qui mérite toute notre attention dans la mesure où il fut le premier à produire un volume complet de bandes dessinées autobiographiques. Mais la BD autobiographique n’est qu’un des courants qui prirent forme au sein de la mouvance Underground. Et, quand on se penche de près sur la carrière de Crumb, on constate qu’il réalisa de nombreuses pages autobiographiques avant Justin Green. Par exemple, les premières pages de l’histoire de 1968 « Fritz the No-Good », où Fritz se rend au bureau de l’aide sociale pour toucher son chômage, sont inspirées d’une visite de Crumb dans cette administration pour récupérer le chèque auquel sa femme et lui avaient droit après la naissance de leur fils Jesse. Et tous les grands personnages de Crumb (Fritz, Mr. Natural, Flakey Foont, pour ne nommer que les plus connus) sont avant toute chose des reflets plus ou moins déformés de lui-même.

L’avez-vous rencontré pour réaliser cette biographie ?

Le livre pionnier de Marjorie Alessandrini
Ed. Albin Michel

Je vais faire des envieux ! Eh oui, Robert Crumb a eu la gentillesse de me recevoir chez lui dans son bureau (imaginez les rayonnages contenant six mille cinq cents 78 tours et plusieurs centaines de livres, photographies, dessins et objets de toutes espèces). Il a répondu avec grande amabilité pendant trois heures aux questions que j’avais préparées et qui étaient toutes des demandes de clarifications et confirmations et sur des détails précis. Il n’y ni enregistrement ni transcription de notre conversation mais la quasi-totalité des éléments qu’il m’a indiqués a été incorporée au texte de R. Crumb.

Je voudrais pour finir rendre hommage à la personne sans laquelle ce livre n’aurait jamais été rédigé. Il s’agit de Marjorie Alessandrini, qui publia en 1974 chez Albin Michel la toute première monographie consacrée à Crumb, sous une superbe couverture de Jean Solé. C’est lorsque j’ai eu son livre entre les mains alors que j’avais une dizaine d’années (c’est mon frère plus âgé que moi de 7 ans qui l’avait acheté) qu’est née ma vocation d’historien de la BD... Cet ouvrage mi-biographique mi-analytique est toujours aussi intéressant 38 ans après sa sortie d’ailleurs.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Robert Crumb par Jean-Paul Gabilliet - Presses universitaires de Bordeaux.

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8 Messages :
  • Cher Mr Gabilliet

    Puisqu’il semble que vous lisiez les commentaires en bas des articles... Je vais bien entendu me précipiter sur votre ouvrage.

    Je diffère de votre opinion sur l’importance de Justin Green- mais je comprends que vous défendiez votre sujet. Je ne parle pas du titre de "Pape" ou de chef de file, c’est Crumb bien entendu- ne serait-ce que par son exposition médiatique.

    Mais je crois que dans la lignée autobiographique c’est Crumb qui a été influencé par ses collègues. L’épisode de Fritz the Cat que vous mentionnez reste tout de même très anecdotique au niveau du vécu- bien vite ce récit prend d’ailleurs une tournure plus rocambolesque (fête effrénée, intervention de la police, poseurs de bombes révolutionnaires). Justin Green, lui, mettait en scène ses névroses -ou ce qu’il croyait être des névroses mais s’avérèrent les manifestations d’une maladie mentale.

    S’il a l’admiration de tout ses collègues c’est bien pour cette incroyable honnêteté, cette prise de risque formidable de s’exposer publiquement dans ses secrets les plus intimes.

    Crumb ne dit pas autre chose d’ailleurs dans sa post-face au livre de son épouse Aline Kominsky "Need More Love". Il décrit sa fascination devant les bd d’Aline : une oeuvre sans concessions, une oeuvre qui suivait de qq mois seulement celle de Justin Green. Mme Kominsky avoue elle-même que c’est le travail de Justin Green qui l’incita à suivre cette voie.

    Faire de Justin Green un acteur ponctuel d’un genre depuis si popularisé me semble ne pas faire justice à son oeuvre. Il s’agit de bien plus que cela, il s’agit du choix du sujet, et du traitement de celui-ci.

    Malgré son originalité et ses formidables qualités dans d’autres domaines, Crumb n’en était pas vraiment là encore à l’époque.

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    • Répondu le 20 février 2012 à  11:14 :

      Cher Alex,

      Merci pour vos remarques.

      Je ne cherche en aucune façon à minimiser l’apport de Justin Green mais je me place dans une perspective un peu différente de la vôtre. Je fais une distinction (dont je reconnais qu’elle aurait gagné à être explicitée mais on ne pense pas toujours à tout dire dans une interview) entre bd autobiographique et bd confessionnelle : Green est incontestablement l’initiateur de la bd confessionnelle, pour laquelle Crumb, Spiegelman et bien d’autres lui ont rendu hommage. Cependant, celle-ci est un registre au sein du genre plus large de la bd autobiographique, dont je persiste à penser que Crumb l’a pratiqué avant d’avoir lu Green. De même, Maus relève pour moi beaucoup plus du genre autobiographique large que du registre purement confessionnel (alors que l’histoire courte de Spiegelman « Prisoner on the Hell Planet » parue dans Short Order Comix 1 en 1972 relève clairement de ce dernier).

      A un second niveau : Justin Green a influencé profondément ses collègues de l’underground (ils le disent et il n’y a aucune raison de ne pas les croire !). Mais, à l’échelle du public, c’est Crumb et Spiegelman qui sont identifiés comme grands pratiquants de l’autobiographie (il suffit de comparer leurs chiffres de ventes sur 40 ans avec ceux de Green et se rappeler que ce dernier, pour gagner sa vie, s’est longtemps retiré des comix pour dessiner des panneaux publictaires). On peut considérer que c’est une injustice mais j’y vois aussi un mécanisme classique où la production d’un innovateur formel bénéficie d’une visibilité réduite par rapport à celle de créateurs qui arrivent ensuite et font ressortir le potentiel de cette innovation : en littérature, c’est le Français Edmond Dujardin inventant le monologue intérieur en 1887, procédé qui sera accueilli comme une révolution formelle après la Première guerre mondiale avec J. Joyce, V. Woolf et W. Faulkner ; en bande dessinée, un exemple révélateur est Noel Sickles, dont le travail sur le clair-obscur et les contrastes entre noir et blanc dans Scorchy Smith deviendra le vocabulaire visuel de Milton Caniff, lequel influencera Hugo Pratt, Frank Robbins et beaucoup d’autres.

      Je vous propose de poursuivre cette discussion de vive voix si nous avons l’occasion de nous croiser un de ces jours.

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      • Répondu par Alex le 21 février 2012 à  10:52 :

        Merci pour votre réponse. Ce serait très intéressant de poursuivre cette conversation de vive voix. Au plaisir de vous rencontrer.

        Alex

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  • Des dessinateurs comme Crumb ou Corben ont juste le niveau pour faire de la bande dessinée underground (en dehors des codes commerciaux), ou en France, récemment des dessinateurs comme Bézian ou Delmas. Le reste, ça fait amateur, en comparaison.

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    • Répondu le 17 février 2012 à  10:52 :

      quelle chance d’avoir de tels spécialistes sur ce forum !

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    • Répondu le 17 février 2012 à  13:55 :

      Je dois avouer que je lis et relis votre commentaire et malgré tout, je ne comprends rien à ce que vous avez voulu dire...

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      • Répondu par Régnier le 17 février 2012 à  16:41 :

        Je ne comprend rien non plus, on ne peut mettre sur le même plan le génial dessinateur Bézian et le très médiocre dessinateur (factuellement) Crumb.

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