Jean-Philippe Stassen au cœur des ténèbres

2 février 2005 0 commentaire
  • Né à Liège (Belgique) le 14 mars 1966, Jean-Philippe Stassen griffonne depuis son plus jeune âge. A 16 ans, il réalise son premier travail rémunéré : une histoire sur l'immigration marocaine, commanditée par une association d'extrême gauche panarabe laïque. Contrairement à ce que veut la légende, sa scolarité de déroule bien. « {Je n'aimais pas l'école (ni l'armée, ni la messe, ni le patronage et tout ça - les branlettes collectives : beurk), mais j'étais un élève qui faisait la fierté de ses grands-oncles curés.} » Au lendemain de ses humanités, il opère comme "homme à tout faire" (barman, cuisinier, commissaire d'exposition...) au Tous à Zanzibar, un restaurant liégeois qui voulait être plus qu'un restaurant. Dans les années 1990, le TàZ est le lieu de rencontre de tout ce que Liège compte comme créateurs. Les revenus du restaurant, du bar et des soirées servaient à financer ces rencontres interdisciplinaires. Sa signature apparaît en 1985 dans {L'Echo des Savanes}, avec une série de récits scénarisés par Denis Lapière, qui seront repris dans {Bahamas} et {Bullwhite} (Albin Michel).

    Nomade dans l'âme, Stassen part en voyage vers l'Afrique. Ses pas le mènent alors au Maroc, au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso. Son troisième album, toujours avec Lapière, {Le Bar du vieux Français} (Dupuis), évoque cette expérience. Pour les albums suivants, il opère comme auteur complet. {Louis le Portugais} et {Thérèse} sont suivis de {Deogratias} (Dupuis). Avec cet album "de combat", il est parmi les premiers auteurs occidentaux à dénoncer le génocide perpétré au Rwanda. {Pawa} (Delcourt) dressera ensuite sa vision de l'histoire des relations entre les peuples des Grands Lacs et les colonisateurs. Le récit {Les Enfants} (Dupuis) prend également place dans cette région qui lui tient à cœur.

Le maître du vitrail

Jean-Philippe Stassen au cœur des ténèbres Le style graphique de Jean-Philippe Stassen est reconnaissable entre tous. Ses personnages sont enserrés dans d’épais traits noirs, comme si la nuit qui les habitait tentait de s’échapper d’eux. L’enchevêtrement de ces traits fait de chacune de ses vignettes un petit vitrail saturé de couleur. Un album de Jean-Philippe Stassen, c’est une cathédrale, au service d’une vérité renouvelée.

En arrière-plan de ses personnages, les paysages africains se distinguent précisément par leur absence de traits noirs. Ils apparaissent comme un décor rêvé. Leurs lignes d’horizons, déchirées par les feuilles des palmiers et les croix des églises, disent une paix inquiétante. La gloire de la forêt tropicale s’y mêle aux angoisses du cœur des ténèbres.

La nuit africaine
dans "Deogratias". (c) Dupuis

La nuit, ici, est importante. Elle enveloppe le monde rwandais dont Stassen nous parle, avant même d’y introduire le moindre texte. Elle n’est plus cette nuit de l’âme noire que les clichés racistes européens du XIXe siècle avaient créée (et qu’un de ses personnages ressuscite en évoquant la « noirceur » des âmes africaines). Elle n’est pas seulement cette image du mal des bourreaux du génocide. Elle est aussi, et peut-être surtout, cette horreur nécessaire pour que puisse briller, dans leur pleine lumière, toutes ces étoiles si symboliques de l’histoire de l’extermination en Afrique. La parole des Africains a rarement été écrite ; et pour cette raison elle s’est envolée. Quelques traces néanmoins ont été conservées. Citons cet extrait d’un discours du chef amandabélé Somabulano, prononcé en 1896, à l’attention des Britanniques, sur le territoire rhodésien. Il résonne étrangement, en effet, avec les intentions graphiques de l’Européen Stassen :

« Vous êtes venus, vous avez vaincu. Le plus fort prend la terre. Nous avons accepté votre autorité. Nous avons vécu sous celle-ci. Mais pas comme des chiens ! Si nous devons vivre comme des chiens, il vaut mieux mourir. Vous ne ferez jamais des chiens des Amandabélé. Vous pouvez les exterminer, mais les enfants des étoiles ne seront jamais des chiens. »

L’empreinte coloniale

Le partage de l’Afrique des Grands Lacs, au temps de la colonisation, fut une affaire compliquée. Rwanda et Burundi furent tardivement explorés. Stanley lui-même avait dû rebrousser chemin en arrivant au « pays des mille collines ». En 1885, lors de la Conférence de Berlin qui, sous l’égide de Bismarck, organisa le partage de l’Afrique, le Rwanda encore inexploré fut ainsi donné à l’Allemagne sur des cartes approximatives. Les Allemands n’y pénétrèrent que dans les années 1890 - assurant, dès 1897, que le mwami (roi du Rwanda) reconnaissait leur protectorat. La frontière définitive avec le Congo belge ne fut fixée qu’en 1911. Durant ces mêmes années, de nombreux missionnaires chrétiens - les « Pères blancs », en grande majorité français - vinrent s’installer au Rwanda, entreprenant la conversion des populations locales.

Un clocher
dans le ciel africain. (c) Dupuis

La Première Guerre mondiale changea la donne. Avec la défaite allemande, la Belgique s’empara du Rwanda et du Burundi (en 1924, elle obtint même un mandat officiel de la Société des Nations). La politique de l’Eglise catholique en fut renforcée. A partir de 1931, date de la destitution du mwami Musinga et de son remplacement par son fils Rudahigwa, les conversions se multiplièrent. Les Rwandais parlent, pour désigner cette période, de « la tornade de l’Esprit-Saint ».

Le Rwanda actuel est indépendant depuis 1962, à l’issue de la grande vague de décolonisation qui secoua l’Afrique noire à partir de la fin des années 1950. La Belgique n’avait plus, alors, ni les moyens militaires ni le désir politique de conserver ses colonies. Reste que ce Rwanda contemporain, dans lequel vit Jean-Philippe Stassen, porte la trace de toutes ces influences - allemande, belge, française et surtout catholique. Missionnaires et curés, tout particulièrement, jouent un grand rôle dans les histoires racontées par Stassen, de même qu’ils jouèrent un grand rôle dans l’histoire rwandaise.

Hutu et Tutsi : généalogie du génocide rwandais

Dès les années 1860, l’explorateur John Speke avait formulé la théorie selon laquelle les Tutsi seraient une race originale venue d’Ethiopie, « sémito-hamite », très différente des populations hutu originaires de l’Afrique des Grands Lacs. Les Européens parlaient alors, à la fin du XIXe siècle, de « nègres blancs ». On exagérait leur grande taille ; on louait leur culture, leur modération, leurs qualités d’éleveurs ; on en fit une race supérieure, naturellement vouée à dominer des hutu placés à un degré nettement inférieur sur la hiérarchie des races humaines.

Cette vision raciste, construite par les Européens du XIXe siècle, fut imposée aux populations rwandaises par le biais de l’enseignement des missionnaires. Pendant les mêmes années 1930 qui furent celles des conversions massives au catholicisme, il fut ainsi décidé que les papiers d’identité des Rwandais porteraient dorénavant la mention de la « race » : « tutsi », « hutu » et « twa » - cette dernière classification désignant une population d’individus considérés comme des pygmées des forêts.

Ces distinctions racistes recoupèrent progressivement les distinctions sociales, les colonisateurs belges s’appuyant d’abord sur les tutsi pour gouverner le pays, avant de favoriser l’émergence d’une élite hutu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi furent dessinées des frontières mentales qui définirent des identités à la fois sociales, nationales et raciales. Dans l’esprit même des combattants pour l’indépendance du Rwanda, la distinction entre hutu et tutsi l’emportait sur toute autre considération. Dès le lendemain de l’indépendance, des massacres de tutsi eurent lieu, en 1963. Ils furent suivis de massacres de hutu au Burundi en 1972 et de tutsi au Rwanda en 1973. D’autres massacres suivirent : au Burundi en 1988, au Rwanda en 1991, au Burundi en 1993 - le tout culminant dans le génocide tutsi au Rwanda en 1994. Un génocide est une tentative d’extermination programmée et systématique de tout un peuple. Celui du Rwanda fit, en 1994, un million de morts. Ses origines sont évidemment complexes ; mais, comme le montre admirablement Jean-Philippe Stassen, la définition par les Européens d’un discours scientifique raciste, et son enseignement, furent décisifs dans l’exaspération des haines rwandaises.

Une autre femme noire

Jean-Philippe Stassen renverse le regard traditionnellement porté sur la femme noire. Alors que Pratt est encore sensible au fantasme de la femme exotique, que Ferrandez célèbre le mythe des noces orientales, que Van Dongen valorise l’Indonésienne à la fois amante et nourrice, Stassen, en rupture avec tous les stéréotypes nés du XIXe siècle, propose une vision radicalement différente de la femme noire.

Si celle-ci peut encore être l’objet de la concupiscence de l’homme blanc - tel l’odieux Harald de Pawa -, si elle peut encore vendre ses charmes en échange d’une situation meilleure - telle la Vedette de Deogratias -, l’essentiel est désormais ailleurs. Il réside, d’une part, dans l’autonomie nouvelle de cette femme noire qui sait, comme Vedette, manipuler ses clients ou, comme Bénigne, se moquer du « petit zizi » de l’homme blanc. Il apparaît, surtout, dans l’attention nouvelle portée par Stassen au regard de l’homme noir sur la femme. Désormais, en effet, comme dans Les Enfants, la femme blanche est aussi objet de fantasmes.

Jean-Philippe Stassen prend au sérieux les désirs de l’homme noir. Il sait que l’expression du désir sexuel n’est qu’une variété de l’expression plus générale de ces désirs qui font l’histoire, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi parvient-il à dire, à travers le désir des Hutu pour les femmes tutsi - désir qui va jusqu’au viol -, la haine qui conduisit au génocide. Ainsi parvient-il à dire, à travers l’amour impossible du Twa Augustin pour la Tutsi Vedette, les barrières créées par le racisme. Ainsi parvient-il à dire, aussi, à travers l’amour du Hutu Deogratias pour la Tutsi Apollinaire, le temps de quelques vignettes qui sont autant de vitraux, l’espoir d’un avenir meilleur.

La mémoire de l’homme blanc

Le travail de Jean-Philippe Stassen pose explicitement le problème de la place de l’homme blanc dans la société africaine post-coloniale et, par là, la question de la mémoire de l’homme blanc. Il ne s’agit pas pour lui de dénoncer des responsabilités. Certes, il a refusé, en 2001, le prix œcuménique de la bande dessinée, pour protester contre le rôle joué par l’Eglise dans le génocide rwandais. Mais frère Philippe est, dans Deogratias, un homme de bien. Réfléchir aux conditions dans lesquelles doit s’effectuer le travail de mémoire sur le passé colonial ne signifie pas condamner l’homme blanc.

Reste que l’œuvre de Stassen témoigne à sa façon de la disparition d’une certaine forme d’aventure. Même l’humanisme d’un Corto Maltese y serait inadapté. Comment traverser une telle horreur en conservant ne serait-ce que l’apparence du cynisme ? Comment être encore un aventurier ? Les rêves d’aventures du XIXe siècle, que Corto poursuivait à sa façon, ont perdu de leur superbe. Il n’y a plus d’aventuriers magnifiques pour Stassen. Ceux qui croient l’être aujourd’hui ne sont que des « affreux », mercenaires sans cause, racistes.

L’homme blanc dans le monde post-colonial est dorénavant représenté par les membres des ONG humanitaires ou les touristes. Stassen ne les condamne pas. Ils peuvent être bons ou mauvais ; ils sont faillibles. Mais ils ne sont pas responsables de leur identité. Stassen délivre une leçon d’humilité, vante les voyages modestes et les rêveries terre-à-terre. Van Dongen, Ferrandez même, prédisent le métissage sous toutes ses formes. Stassen, lui, propose de renoncer à cette gloire de l’aventure qui a accompagné la colonisation, au profit d’une solidarité humble et du désir de connaître l’autre. Telles sont peut-être les formes de l’avenir meilleur du mythe de « l’homme blanc ».

Sylvain Venayre

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FERRANDEZ - PRATT - STASSEN - VAN DONGEN

"LE REMORDS DE L’HOMME BLANC"

Charleroi — Palais des Beaux-Arts

Du 12 février au 3 avril 2005

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

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