Jean-Yves Delitte ("Black Crow / Les Grandes Batailles navales") : « L’Histoire est belle, grande, inventive... »

29 juin 2019 1 commentaire
  • A l’image de l’album « Salamine » qui vient de paraître en juin dernier (en collaboration avec l'italien Francesco Lo Storto), le dessinateur Jean-Yves Delitte fait régulièrement parler de lui dans l’actualité du neuvième art. « Le Neptune », « Les coulisses du Pouvoir », « Tanâtos », « Le Sang des Lâches », « U-Boot », « Donnington » ou même « Les Brigades du Tigre »… L'auteur compte à son actif un grand nombre de séries. Mais depuis 2009, sa passion pour la Marine et l’Histoire l’ont amené à réaliser deux nouvelles séries que sont « Black Crow » et « Les Grandes Batailles Navales » qui suscitent un intérêt ravivé de la part des lecteurs. L’ensemble étant sublimé par de magnifiques couvertures qui ne passent pas inaperçues dans les rayons des libraires...

Comment faites-vous pour être un dessinateur aussi productif ?

Je n’aime pas le mot productivité, cela fait trop penser à une usine. Je préfère parler de ponctualité. Ce n’est pas parce que l’on fait de "l’art" que cela ne peut pas se conjuguer avec une discipline de travail.

J’ai eu la chance de connaître la belle époque des hebdomadaires et des mensuels de bande dessinée. J’ai pu y faire mes premières armes. C’étaient pour les auteurs de magnifiques outils d’apprentissage et pour les éditeurs un puits de recherche aux nouveaux talents. Pas besoin au demeurant d’investir dans la confection ô combien onéreuse et hasardeuse de tout un album. Une histoire courte en quelques pages permettait à l’auteur de s’exprimer et à l’éditeur de voir tout le sérieux de la chose.

La plus grande contrainte étant le délai accordé. Il se comptait en jours, en une ou deux semaines tout au plus. Pour caricaturer, on vous téléphonait le lundi en vous demandant de rendre vos pages pour le vendredi, couleurs comprises ! Pas question de prétexter une étrange crampe à la main. Un délai était donné, il appartenait à l’auteur de le respecter au risque simplement d’être "blacklisté", quoi de plus légitime ? Il n’y a rien de plus embarrassant pour un rédacteur en chef que de devoir en dernière minute bouleverser le chemin de fer de son quotidien parce qu’un auteur est en proie à un problème existentiel ou à une soudaine et bien étrange grippe en plein mois de juillet.

Jean-Yves Delitte ("Black Crow / Les Grandes Batailles navales") : « L'Histoire est belle, grande, inventive... »

J’ai été formé à cette école où il fallait tenir des délais et aujourd’hui, je dois reconnaître une certaine perplexité face aux méthodes de travail de certains auteurs. 46 pages ! Houlà, c’est qu’il me faudrait bien deux bonnes années et rien que pour l’encrage ! Quant à la couleur... Pfff... Vous savez, je dois déménager le mois prochain, puis j’ai ma tatie qui va se marier et mon ordinateur qui n’est plus de première jeunesse. Et je ne vous parle même pas de la mort du chat qui m’a profondément ému et de tous les festivals de bande dessinée auxquels je compte participer... Bénévolement, bien entendu ! Ha, oui, j’oubliais, j’ai aussi promis à mon voisin de l’aider à vider sa cabane de jardin, c’est que c’est un vieux monsieur, vous savez...

Je sais, ce petit dialogue improvisé va paraître cynique, mais c’est, hélas, une consternante réalité. J’en ai été témoin plus d’une fois ! Bien sûr je conçois parfaitement que créer n’est pas toujours évident. L’angoisse de la page blanche est une vérité tout comme les accidents de la vie. Il y a des jours où on n’a pas l’envie de dessiner ou d’aligner des mots. Mais il faut aussi admettre que certains auteurs n’arrivent pas à faire la part des choses, à trier l’important du futile et à se donner des priorités. Pour ma part, je "travaille" (vous relèverez que je place volontairement mot entre guillemets) du lundi au vendredi dans les heures du bureau. Pour le reste, je consacre mon temps à ma famille et à d’autres plaisirs de la vie. C’est probablement cette rigueur qui se traduit pour plus d’un comme étant une impressionnante productivité.

Quels sont ces titres que vos lecteurs ont eu la surprise de voir apparaître : " Peintre Officiel de la Marine" et "Membre titulaire de l’Académie Française des Arts et Sciences de la Mer" ?

Ce sont tous deux, effectivement, des titres honorifiques.

Pour le premier, c’est un Peintre Officiel de la Marine, Michel Dumont, hélas aujourd’hui disparu, qui m’avait contacté. Il appréciait mon travail et m’avait demandé de soumettre ma candidature au titre. Un peu comme d’autres le font au sein de vénérables institutions. Bien sûr, il ne suffit pas de faire les doux yeux, il faut accepter qu’un jury se penche sur votre travail et répéter la chose par deux fois, le titre n’étant qu’accordé qu’après trois années. La motivation de ce long examen étant de s’assurer que l’artiste a une partie non négligeable de son œuvre tournée vers la mer.

J’avais été surpris par la démarche car l’institution est par coutume réservée aux "peintres" mais l’essor de nouvelles expressions artistiques, comme la photographie et la bande dessinée, ont fait que le titre était dorénavant attribué avec moins de restriction. Le paradoxe dans la situation est que les Peintres Officiels de la Marine dépendent de la composante marine de l’Armée et que c’est donc le Ministre des Armées qui vous l’attribue. On retrouve cette institution dans la plupart des pays qui ont une histoire maritime, la France prétendant être la devancière dans le domaine car déjà sous Louis XIV, des peintres avaient reçu la reconnaissance du Roi.

D’ailleurs avec une condescendance imbécile, certains rédacteurs français aiment ajouter à mon titre ma nationalité comme si le qualificatif "belge" donnait une moins-value qu’à celui attribué dans l’hexagone ! À l’époque où le titre avait été relevé dans mes ouvrages, certains bien-penseurs français s’en sont préoccupés allant jusqu’à affirmer, péremptoirement, que seuls les Français pouvaient porter ce titre. Pour eux, je devais donc absolument ajouter la mention "belge". Ce à quoi j’avais répondu dans la préface du tome 3 de la tétralogie sur « Le Belem » par la mention : Peintre Officiel de la Marine Royale de Belgique. Un royaume étant toujours supérieur à une simple république ! Depuis, les grincheux se sont tus et je relève simplement le titre de Peintre Officiel de la Marine.

Pour le second, c’est l’Académie des Arts et Science de la Mer qui m’a contacté par l’intermédiaire de son secrétaire, Christian Leroy. Ici aussi, on appréciait mon travail et on me proposait de devenir membre titulaire. L’Académie est composée d’artistes, qu’ils soient peintres, illustrateurs ou encore écrivains. Mais également par des scientifiques et des historiens. Contrairement aux Peintres de la Marine, pour l’Académie, il n’y a pas de concours ou de jury, simplement un parrainage bienveillant. J’ai naturellement accepté.

Comme bien des titres et des décorations, on les porte à vie, sous réserve bien entendu de les honorer. Un célèbre photographe au talent incontestable a dernièrement perdu le titre de Peintre Officiel de la Marine après sa condamnation pour des faits de mœurs.

Bien sûr, pour certains afficher ces titres est la démonstration d’une prétention. Or, c’est simplement la reconnaissance d’un savoir par ses pairs. J’avoue d’ailleurs que je préfère ces reconnaissances à une quelconque statuette de plastique attribuée par de prétendus critiques autoproclamés experts en bande dessinée.

Avez-vous le sentiment d’être un auteur un peu à part dans le monde du 9e art, voire même dénigré par les professionnels de la BD ? On ne vous voit jamais sur une liste d’invités en festival...

Ha ! Le sacro-saint festival de Boudin-sur-Meuse ou de la Charente-en-émoi ! Séances de dédicace à profusion sous les apparats d’une rencontre entre les auteurs et leurs lecteurs ! C’est un peu comme la kermesse du village, cela anime le week-end... Mais ce n’est pas parce que vous habitez le quartier que vous avez l’obligation de vous y rendre ! Je pourrais critiquer ces nombreux auteurs qui acceptent de participer bénévolement à ce genre d’événement tout en se plaignant, paradoxalement, de leur précarité.

Je pourrais m’interroger de la pertinence de bien des salons avec leurs récompenses qui y sont distribués pour se donner l’illusion d’une crédibilité et d’une importance. Je pourrais m’affliger de l’absence de rémunération à l’inverse des évènements anglo-saxons où les auteurs ont la liberté d’afficher leur prix pour une dédicace. Je pourrais me plaindre de la prise en charge du défraiement à moindre coût.

Mais tout cela ne serait que vaine polémique. Après tout, nous sommes des êtres libres et personne ne force d’aucun à se déplacer dans les festivals quand bien même les conditions d’accueil y sont précaires et l’organisation défaillante. Je ne blâme donc pas l’auteur qui y trouve un quelconque intérêt. Je ne me moque pas du lecteur qui est heureux d’y rencontrer des auteurs. Tant mieux si tout cela fonctionne et existe. Pour ma part, j’ai fait le choix de longue date de décliner systématiquement et poliment les invitations, exception faite à de rares conférences autour de la marine et de l’histoire, sous réserve néanmoins qu’elles ne contrarient pas mes occupations personnelles tout en meublant agréablement mon temps libre. Comme je le dis souvent, il n’y a pas que la BD dans la vie.

Quant à un ostracisme à l’égard de tel ou tel auteur, la question peut être posée, mais pour la réponse ? Bien entendu, il y a toujours des affinités entres des personnes. Ici on va préférer inviter Pierre, Paul et Jacques. Ailleurs, ce sera André, Julien et Jean-François. Certains salons ne font aucune distinction. Et puis d’autres ne consentent à mettre en avant qu’un certain genre de bande dessinée, à l’image du monde du 7e Art où quelques festivals gloussent imbécilement autour du cinéma d’auteur ! Le monde est ainsi fait. On peut continuellement s’en plaindre et nourrir son ulcère ou cultiver silencieusement sa misanthropie.

Quelles sont vos lectures ?

Je suis devenu un amoureux de l’histoire et de la marine. Ma bibliothèque, avec les années, s’est remplie d’ouvrages sur ces sujets. De plus, j’ai la grande chance d’avoir comme éditeur Jacques Glénat qui n’édite pas que de la bande dessinée. J’ai aussi noué des relations avec les éditions de l’Ancre qui réalisent des ouvrages remarquables sur l’archéologie marine.

Cet intérêt pour la marine et l’histoire m’a également permis d’entretenir des échanges épistolaires avec Jean-Claude Lemineur, un monument de l’histoire de la marine, ou encore avec Patrick Villiers, un historien reconnu. Je reçois périodiquement le courrier d’histoire maritime, « Sillage » de Guy Le Moing.

Alors, si je dois vous parler plus précisément de mes dernières lectures, elles concernent une biographie sur Pierre André de Suffren et d’autres ouvrages sur la guerre aux Indes à la fin XVIIIe siècle. Dans l’instant, je réalise une bande dessinée sur l’expédition que le légendaire Bailli a menée entre 1781 et 1783 aux Indes Orientales. L’ouvrage prendra place dans la collection des « Grandes Batailles navales ».

Je relis également un ouvrage de Jean Boudriot sur les frégates, car je travaille avec l’illustrateur Jean-Benoît Heron à la réalisation d’une nouvelle collection de livres « Sierra Foxtrot Unaone » dont les premiers titres sortiront en 2020. Maintenant, il ne faut pas en déduire que je ne m’intéresse qu’à l’histoire ou qu’à la marine. Je cite ces lectures parce qu’elles sont en adéquation avec mon travail mais j’ai d’autres lectures, des romans policiers : Pieter Aspe, Donna Leon, Agatha Christie...

Quant à la bande dessinée justement, je suis un autodidacte. J’ai eu l’opportunité de publier mes premières pages dans l’hebdomadaire « Tintin » à l’époque où je terminais mes études d’architecture. Je n’ai jamais fréquenté les ateliers de X ou Y ni côtoyé des myriades d’auteurs. Je n’ai jamais, non plus, couru les festivals. Je lis naturellement des bandes dessinées, je suis sensible aux œuvres de certains auteurs. Je reconnais que le travail d’un Giraud, d’un Hermann ou d’un Hugo Pratt a influencé dans mes gribouillages d’adolescent.

Mais je ne suis pas un fanatique. Je ne sais pas si la règle veut qu‘un auteur de bande dessinée ait dans ses étagères tout ce qui se publie et qu’il ait une connaissance encyclopédique de son art. Si c’est le cas, alors je suis l’exception, car comme pour le cinéma, le théâtre, la littérature, la peinture et bien d’autres arts, je me laisse guider par mes goûts. J’ai plaisir à voir ou à revoir une exposition consacrée à Ernest Meissonnier, à Rembrandt, à Vermeer, à Monet, voire même à un fantasque Panamarenko (sans oublier le peintre navigateur Marin-Marie). Par contre, je suis indifférent à un Lucio Fontana ou à un Yves Klein ! Dans la bande dessinée, cela se traduit par des choix. Je ne cache pas que certaines bandes dessinées me sont tombées des mains dès la deuxième page alors que pour d’autres, j’en ai recommandé la lecture.

Quelles sont justement vos passions ? Vous n’êtes pas plus que cela un passionné de BD ou de dessin ?

Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas... Je ne suis pas un "fanatique" mais j’aime, bien entendu, mon métier avec passion. J’ai souvent le sentiment parce que vous êtes auteur de bande dessinée, vous êtes tenu d’avoir le comportement de n’importe quel fan, de n’avoir comme seul horizon que la BD. Je suis toujours un peu attristé quand j’entends certains auteurs exposer fièrement leur emploi du temps. Ils dessinent ou écrivent des scénarios durant toute la journée, puis ils passent leur soirée à lire de la BD quand ils ne se rendent pas dans les expositions de l’auteur "Machin" ou "Truc", avant de consacrer inlassablement leur week-end à des séances de dédicace loin de chez eux !

Or, je ne pense pas qu’un acteur, une fois un tournage d’un film terminé, occupe tout son temps libre à visionner la production d’hier et d’aujourd’hui du 7e art. Je ne pense pas que le musicien, qu’il pratique le classique ou la variété, réserve également d’innombrables heures pour s’intéresser à la création musicale des autres. Je ne pense pas que le romancier, entre la rédaction de deux paragraphes, s’impose la lecture des dernières sorties littéraires. Et on peut étendre ce constat à toutes les professions.

D’aucuns ont des passions et des pôles d’intérêt bien souvent étrangers au métier pratiqué. On peut être architecte et aimer la pratique du vélo sur une belle machine en carbone. On peut être marin et adorer se perdre dans les musées d’Art. On peut être historien et vénérer le cinéma anglo-saxon à grand spectacle. Pourquoi un auteur de BD serait-il un être particulier ? La chance que j’ai, c’est de pouvoir conjuguer mon intérêt pour l’histoire et la marine avec mon métier.

Quelles périodes de l’histoire ont votre préférence ?

Préciser une période de l’histoire ou de la marine plus passionnante qu’une autre, c’est comme demander à un parent d’une famille nombreuse quel serait son enfant préféré. Pour limiter mes propos à l’univers des « Grandes Batailles navales », quand j’ai écrit le scénario de la bataille d’Actium (qui sortira en libraire l’année prochaine), j’ai découvert un univers fantastique avec la fin de la république romaine et le basculement vers un empire. La Bataille de No Ryang qui se déroule sur les côtes coréennes à la fin du XVIe ou encore l’affrontement en 1941 entre la Royal Navy et le cuirassé Bismarck (deux titres qui sortiront en octobre de cette année) sont éblouissants. Aujourd’hui, comme je l’ai précisé plus en avant, je travaille sur Suffren, mais également à la bataille des Falkland, celle de 1982, avec autant de passion. Chaque période de notre histoire est surprenante et intéressante.

Bien entendu, il y a des temps de l’histoire que j’affectionne plus à illustrer (je parle ici du dessin) et cela court du milieu du XVIIe aux premières décennies du XIXe, avant que les carènes ne se couvrent de métal et que les cales soient envahies par les machines à vapeur. Les navires, pour ne parler que d’eux, ne sont plus construits de manière empirique mais scientifique tout en demeurant des œuvres d’art.

J’ai conscience que pour le "commun", un vaisseau sous Louis XIV est le même qu’un autre sous Louis XVI, bien qu’un siècle les sépare. Or, c’est comme affirmer qu’un véhicule de 1910 serait le même qu’un autre de 2010 sous le prétexte qu’ils ont tous les deux quatre roues, un volant et un moteur à explosion sous le capot ! Il y a un réel et grand plaisir à dessiner ces cathédrales de chanvre et de bois.

Comprendre les lignes, l’architecture et les innombrables évolutions, chercher à être le plus pertinent possible sans pour autant tomber dans le dessin "bêtement" technique. Pour l’anecdote, je suis souvent amusé quand je découvre dans un film ou dans un livre l’image du fier capitaine rebelle et pirate du milieu du XVIIe qui court les mers en tenant fermement une roue de gouvernail : cet appareil n’est apparu dans la marine que vers 1730. Bel anachronisme !

Cela étant dit la passion engendre aussi des frustrations car il n’est pas toujours possible de tout dire, par le texte et le dessin, en seulement 46 pages ou un peu plus.

Quels sont les traits de votre caractère ?

Un ours ! Une brave bête, fidèle, protecteur mais qu’il ne faut pas faire ch... sinon elle vous fout sa main à travers la figure !

Autoportrait de l’auteur

Quel regard portez-vous sur vos séries précédentes, sur vos nombreux albums ?

Cette question m’évoque le souvenir d’une interview. Un acteur répondait aimablement à des questions sur son dernier film. Puis, subitement on l’a interrogé sur un rôle précédent qui remontait à plus de la décennie ! L’homme était consterné ! On devinait dans ses yeux : « Mais pourquoi on m’emmerde avec ce vieux truc ? » « Qu’est ce je vais bien pouvoir raconter ? ». C’est l’histoire du Capitaine Haddock avec le sparadrap pour faire une référence bédéphile.

Je n’ai aucune nostalgie. Le passé, c’est le passé. D’autant plus qu’en remontant dans le temps, les ouvrages les plus anciens ne sont pas sans défauts. Sans parler du fait qu’un ouvrage de bande dessinée est toujours le résultat de compromis et qu’il ne pourra donc jamais pleinement satisfaire l’auteur. Tout naïf est libre de penser qu’aucun délai n’est fixé pour la réalisation d’un ouvrage et que l’auteur est libre d’agir comme il l’entend. Le naïf peut aussi croire que "l’œuvre" est imprimée sur le plus beau papier avec les plus belles encres, que le façonnage est toujours exceptionnel. Et je ne parle même pas des conditions financières : un chèque en blanc, naturellement. Il y a des contraintes économiques, des contraintes commerciales, des contraintes de temps, des contraintes techniques et bien d’autres encore auxquelles l’auteur comme l’éditeur doivent répondre.

À l’époque où je réalisais « Les Coulisses du Pouvoir », les éditions Casterman avaient souhaité voir les couleurs s’effectuer de manière "numérique". Les motivations étant une facilité technique, un gain de temps et une économie financière. Rien de plus légitime. J’exerçais encore mon métier d’architecte-designer et je ne voulais pas m’investir dans cette tâche. C’est donc un "coloriste" de l’éditeur qui les a réalisées. Le résultat a été catastrophique ! Mais l’éditeur, qui rémunérait le coloriste, ne partageait pas mon avis et les choses sont restés en état.

Paradoxalement (et le monde de la bande dessinée en contient de nombreux, des paradoxes), en dépit des couleurs que j’estimais médiocres et un dessin qui n’était pas toujours au mieux, le succès de la série ne s’est pas démenti.

Toujours en faisant un amalgame volontaire avec le monde du cinéma, nombre de réalisateurs ont une impressionnante filmographie mais tous leurs films ne sont pas des chefs-d’œuvre. Il y a eu des collaborations heureuses et d’autres malheureuses. Il y a des succès inattendus et incompréhensibles car aux yeux du réalisateur, le film est imparfait. Et puis, il y a d’amères déceptions car un film qu’on pensait réussi n’a pas rencontré son public !

En plus de trente années de métier, on a des regrets et des bons souvenirs. Mais comme je l’ai dit en préambule, je ne me retourne pas. Personnellement, je préfère être fier de ce que je ferai demain plutôt de ce que j’ai fait hier. Quant à relire mes anciens albums, ce serait avouer une forme inquiétante de narcissisme ! Le vieux comédien oublié qui se résigne à regarder une énième fois, le soir dans son canapé, les films dans lesquels il tenait un rôle au temps de sa splendeur... J’avoue, bien entendu, qu’il m’arrive de reprendre un album pour me rappeler comment graphiquement j’avais traité tel ou tel décor. L’effet d’une déferlante sur une carène, le vent dans la voile, une explosion, une gerbe d’eau... Comme je regarde aussi le travail d’autres auteurs et artistes afin de voir comment ils traitent graphiquement certains sujets.

La sortie du tome 1 de « Black Crow » en 2009 vous a amené de nouveaux lecteurs ?

Il n’est pas toujours évident de parler de son travail et de sa perception au risque d’être considéré comme un prétentieux... ou à défaut de jouer au modeste. De nombreuses personnes, engoncées dans leur à priori, rechignent à s’aventurer dans de nouveaux univers. La relation que nous entretenons tous avec l’univers artistique demeure foncièrement subjective. C’est le règne du "j’aime, je n’aime pas" et des conclusions qui suivent. Chacun a sa petite vérité qu’il présente comme LA vérité. J’aime le bleu, donc le bleu est une belle couleur. Je n’aime pas le rouge donc le rouge n’est pas une belle couleur...

Quand vous développez un nouvel univers, vous suscitez de l’intérêt mais également des frustrations. Certains lecteurs vénèrent un auteur à travers un héros mais le boudent s’il ose abandonner son personnage pour en créer un autre. Le monde maritime comme celui de l’aviation ou de l’automobile ont bien entendu leurs aficionados, mais également leurs détracteurs.

Je ne sais pas si développer la série « Black Crow » a attiré à moi de nouveaux lecteurs, je n’ai pas le listing détaillé de tous "mes" lecteurs. Par contre, il est vrai que mettre, album après album, plus de rigueur dans mon travail m’a apporté une certaine reconnaissance. Une reconnaissance qui me permet aujourd’hui de développer une collection autour des « Grandes Batailles navales » en collaboration avec le Musée National de la Marine.

Pour un amoureux de la marine et de l’histoire, c’est une réelle jouissance. Alors, bien sûr, il y aura toujours quelques frustrés qui reprocheront le manque de fantaisie. L’ouvrage sur la bataille du « Texel » avec l’extraordinaire personnage de Jean Bart est naturellement moins rocambolesque que les aventures de Simon Lake dans la série « Neptune ». Par contre, tout le travail fourni est bien plus enrichissant et de plus grande qualité, que ce soit pour le dessin ou pour le scénario. Placer un récit dans un contexte historique est tout aussi captivant que créer un univers totalement imaginaire libéré de toutes contraintes.

Dessiner une frégate-vaisseau de 1er ordre ou un vaisseau de 54 de la fin du XVIIe (en n’ayant comme toute documentation que quelques dessins lavés de Willem Van de Velde) est un véritable travail de création plus jouissif que reproduire bêtement le dernier cabriolet d’une quelconque marque automobile de notre époque. N’en déplaise aux amoureux des belles mécaniques...

Comment est né « Black Crow » et son visage peinturluré ? Comment s’articule cette série par rapport aux livres « Black Crow raconte » ?

Comme je l’ai évoqué, c’est l’amour pour l’Histoire qui me pousse à créer un personnage. Le personnage n’est qu’un leitmotiv pour justifier un récit. Pour le major Arthur J. Joyce Byron Pike avec « Le Sang des lâches », cela a été la restauration anglaise après la disparition d’Oliver Cromwell. Une période quelque peu méconnue mais fascinante.

Pour Samuel Prescott que l’on connaît mieux sous son nom de totem de Black Crow, cela a été initialement ma curiosité pour la révolution dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord à la fin du XVIIIe. Souvent on présente cette guerre avec de l’angélisme où les Anglais sont les méchants. On évoque un merveilleux vent de liberté soutenu par le roi Louis XVI. Or, cette guerre a des origines bien moins nobles, tout comme les motifs de la couronne française.

Par la suite, j’ai naturellement fait évoluer le personnage dans d’autres univers mais toujours sur la base d’une "réalité" historique. Quand Black Crow s’aventure en Afrique, c’est en référence aux voyages d’Alexandre le Grand et à la perception que l’on en avait au XVIIIe. Il en est de même pour l’Eldorado. On l’oublie probablement mais au XVIIIe, la cartographie de notre petite planète était imparfaite et on trouvait encore de nombreuses "zones blanches" avec la légende "Terra Incognita" : de quoi autoriser tous les fantasmes...

Je m’attache à raconter l’histoire non pas à l’aune de notre société, avec ses connaissances et sa morale, mais en me replaçant à l’époque. Quant à l’aspect physique du personnage, c’est la recette habituelle, vous prenez une feuille blanche et vous gribouillez jusqu’à trouver quelque chose qui plaît et en cohésion avec la biographie imaginée pour le personnage.

Finalement, pour les albums avec la mention « Black Crow raconte », il y a dans le concept rien de révolutionnaire, sans dénigrer mon travail. D’autres avant ont "exploité" le filon. Le héros est pilote de chasse et vous proposez une collection parallèle qui aura comme thème les avions de légende. Ou avec un pilote de course et l’histoire de l’automobile...

Les thèmes des « Black Crow raconte » étant logiquement les navires historiques propres à la fin du XVIIIe avec la question lancinante : que sont -ils devenus ? Le "petit plus" que je me suis autorisé, a été de faire passer dans le décor Black Crow car il était tout à fait plausible qu’il ait croisé la route des navires évoqués sans pour autant devoir interférer sur leurs destinés. Un peu comme Alfred Hitchcock qui signait ses films par sa présence ou encore plus récemment les caméos Stan Lee.

Comment faites-vous pour dessiner aussi bien les navires ? Dessinez-vous à partir de maquettes, de tableaux, d’un logiciel 3D peut-être pour voir sous tous les angles ?

Je connais effectivement les programmes "3D" pour le dessin. On vous offre une bibliothèque d’objets infinis depuis l’assiette, en passant par une commode, un poste de télévision, le dernier modèle de telle ou telle marque automobile et, bien entendu, tous les avions qui un jour ont volé dans le ciel. Oh, Dieu du numérique, merci pour ta bonté !

À l’époque de mes études d’architecture, les plans étaient dressés sur du papier calque, on utilisait des "tire-ligne", des compas, des "T" et des équerres. Quand il fallait mettre en perspective les idées, on n’avait que le talent du dessin à la main pour donner du volume. Et les résultats n’étaient pas moins bons, ni moins innovants que les structures d’architecture qui se dressent aujourd’hui. Je ne crache pas sur le numérique. Bien sûr, il a apporté un "plus". Dans le monde de la bande dessinée de nombreuses mises en couleurs sont depuis longtemps numériques. Il appartient à l’auteur d’en user avec intelligence.

Pour l’exemple, tous mes ciels sont à l’origine une gouache, une aquarelle qui a été scannée. J’ai ainsi une bibliothèque dans laquelle je puise et qui est infinie, car en changeant le cadrage ou des réglages dans la colorimétrie, je créé rapidement un nouveau ciel. Mais pour le dessin, non, pitié ! Une vue "3D" sortie d’un ordinateur est mécanique, sans défaut. Or, justement, c’est l’imperfection du dessin à la main qui fait vibrer les choses. Même pour un objet comme un avion ou une automobile, le dessin à la main permet de donner de la vie là où il n’y a que du métal.

Un bon crayon, je privilégie la mine de plomb HB ou 2B, et de la persévérance. Sans cesse crayonner, gommer, corriger avant de prendre son pinceau, un poil de martre, et de le tremper dans l’encre de chine. Voilà la recette.

Pour la marine que j’affectionne, celle qui est propre à la seconde moitié du XVIIe et surtout au XVIIIe, la principale documentation se "limite" à des plans d’époque, des lavis des Van de Velde ou encore des gravures de Pierre Ozanne. On trouve aussi dans les musées quelques très belles œuvres de modélisme et d’archéologie navale. Sans oublier, bien sûr, les ouvrages signés Jean Boudriot et Jean-Claude Lemineur.

Et puis, finalement, il existe aussi quelques belles répliques, la pinasse Duyfken, l’indiaman Batavia, la frégate de IX HMS Rose et la frégate de XII Hermione. Même si les répliques sont toujours le résultat d’un compromis entre techniques d’hier et d’aujourd’hui, que le dessin comme les couleurs de la bordée et du pavois sont parfois un peu fantaisistes. La livrée bleu roi du tableau arrière et du pavois de l’Hermione ne correspond pas aux couleurs du l’époque, tout comme la figure de proue qui était une déesse antique et non un lion ! Moi-même, j’en ai été abusé quand j’ai dessiné le « Black Crow raconte » portant sur l’Hermione en 2008. Depuis, j’ai corrigé ma vision de l’Hermione.

Vous avez fait le choix de ne plus travailler avec un scénariste ? Êtes-vous quand même sollicité ou relancé par vos anciennes collaborations ?

Même s’il est souhaitable que le dessinateur et le scénariste s’entendent sur l’orientation de l’aventure qu’ils vont coucher sur le papier, le résultat est par nature un compromis. Et comme tous les compromis, cela suscite immanquablement des frustrations. Le scénariste soumet une longue séquence en huis-clos dans un espace sans réel décor, si ce n’est des murs gris, cette situation devant prétendre, selon son point de vue, à mettre en valeur des dialogues. Le dessinateur y verra souvent une longue séquence sans aucun plaisir graphique.

Je m’étonne, d’ailleurs du peu de dessinateurs qui prennent la plume, comme si la règle voulait qu’un ouvrage de bande dessinée soit par nature le fruit d’un travail commun entre un scénariste et un dessinateur. Pour ma part (si je fais un décompte de mes albums), il y a bien plus d’ouvrages dont je suis l’auteur "complet" que des ouvrages où je ne suis "que" le dessinateur. Et j’ajoute même que ces ouvrages où je suis l’auteur "complet" m’ont apporté beaucoup plus de satisfaction. Cela dit, je ne ferme pas la porte à une éventuelle collaboration avec un scénariste.

Quand j’ai lancé la collection des « Grandes Batailles navales », ma première volonté a été de profiter du thème pour rassembler divers dessinateurs et scénaristes. À l’exception de Roger Seiter qui a répondu présent et réalisé un bel ouvrage avec Christian Gine, tous les autres scénaristes contactés ont décliné l’invitation. Sans plus de commentaire ! Bien entendu, on peut prétendre que je m’enferme dans un genre, mais une telle critique serait surtout la démonstration d’une ignorance.

Le navire est la première invention de l’homme bien avant la roue et la domestication du cheval ! Les possibilités de raconter la mer sont infinies, mais d’aucuns demeurent foncièrement terriens bien que vivant sur une planète dont plus de 70% de sa surface est faite de mers et d’océans !

À travers « Les grandes Batailles navales », comment faites vous pour dessiner de telles couvertures époustouflantes ? C’est un régal pour les lecteurs, ça a un impact terrible en librairie.

Merci du compliment !

Il est hélas vrai qu’aujourd’hui dans la bande dessinée, d’aucuns décrètent (sans trop de gêne) que la qualité d’un dessin est hors propos afin de mieux justifier la médiocrité d’un trait. Et quand le tout est servi par un scénario qui tient sur un timbre de poste, on crie au génie ! Quand je découvre dans des romans graphiques, un genre très à la mode, des pages entières composées d’une même case, au demeurant graphiquement faible, qu’on s’est attaché à bêtement répéter (merci à Photoshop© et au copié-collé) avec comme seule variation la composition du texte dans les phylactères, je suis triste du peu d’importance qu’on accorde au dessin dans le récit !

Les illustrations de couvertures, qui courent du plat avant au plat arrière, ou les double-pages dans la collection des « Grandes Batailles navales » sont pour moi un moment de respiration. Un peu comme dans un musée où, au détour d’une salle, vous découvrez une immense fresque. Même si en un clin d’œil vous avez compris le sujet, vous resterez de longs instants à admirer les choses. Le battement d’aile d’une mouette dans le ciel, le frémissement de la vague, l’étrave qui fend la déferlante, le gabier qui grimpe aux enfléchures... Une toile lacérée par Fontana ou un aplat de bleu signé Yves Klein ne susciteront jamais la même attention (pour ne pas dire émotion) qu’une illustration signée Norman Rockwell. N’en déplaise aux bien-penseurs et autres citriques !

La bande dessinée, qui était regardée hier avec scepticisme, se , voit qualifier d’Art. Et parce que l’imbécile pense devoir répondre à ce joli qualificatif en faisant preuve d’une prétendue audace graphique et narrative, d’aucuns en sont venus à mépriser les compositions jugées péremptoirement trop académiques, confondant style et maîtrise d’un art. Tout comme jadis d’autres imbéciles avaient dénigré des peintures en les qualifiant d’art pompier. Bien entendu, au-delà des styles, on peut toujours distinguer le travail d’un peintre du dimanche, qui s’applique maladroitement à couvrir d’huile sa petite toile fixée précautionneusement sur son chevalet, à l’œuvre d’un artiste. Mais pour cela faudrait-il encore avoir la compétence de juger !

Quand André Franquin griffonnait sommairement à la plume sur un bout de papier quelques idées, il est évident que derrière la rapidité de son trait, il y avait une véritable maîtrise. Quand Franz Drappier le desssin nateur Franz. NDLR] dessinait, dans un style plus académique, une charge de cavalerie, il y avait là aussi une véritable maîtrise. Aujourd’hui, des auteurs abusent d’un dessin sommaire et volontairement maladroit pour surtout cacher leurs carences.

Tout comme le font d’autres auteurs avec un style plus académique : quelques gribouillages qui ne devraient être que la plus éclatante démonstration de l’absence de talent deviennent subitement chef-d’œuvre ! Des scénarios, où les maladresses se conjuguent avec l’ignorance, sont considérés comme novateurs alors qu’il faudrait simplement conseiller à son auteur de retourner sur les bancs de l’école.

Dernièrement, je suis tombé sur une "critique" d’une bande dessinée Au-delà d’un dessin d’une grande pauvreté, les phylactères étaient remplis de fautes de grammaire et d’orthographe. Plutôt que de souligner l’incompétence de l’auteur et de s’interroger sur l’ineptie d’éditer de tel ouvrage, on en faisait l’éloge, trouvant dans toutes ces grossières fautes, la démonstration d’une magnifique spontanéité ! Donc moi, demain, partant du même postulat, je vais affirmer être musicien et donner des concerts ! Bien entendu, critique et public s’émerveilleront de ma spontanéité alors que je ne produirais que du bruit !

Comment est né votre projet sur « Les Grandes Batailles navales » ? Vous avez choisi un angle d’attaque particulier : pas celui de la stratégie mais la vision des hommes.

J’ai parfaitement conscience que pour de nombreuses personnes, la création ne peut s’envisager que libérée de tout carcan. Alors, raconter l’histoire a sûrement pour ces mêmes personnes quelque chose d’antinomique avec la création. L’œuvre du romancier bénéficiera toujours plus de gratitude que celle de l’historien. Couchez sur papier un long récit pseudo-autobiographique sur vos petites angoisses existentielles et on s’éblouira benoîtement !

Prenez le temps de vous intéresser à la vie d’un personnage entré dans l’histoire et les lecteurs se feront plus rares. Et je ne parle même pas des récits ubuesques où tous les fantasmes et les poncifs sont réunis ! Là, c’est la gloire assurée ! Mais l’histoire est belle, grande, inventive. C’est seulement la façon de la raconter qui la rend ennuyeuse. Ce sont nos à priori qui nous poussent à ne pas y porter de l’intérêt.

Du temps des études, si votre professeur d’histoire, figé dans son tablier gris, vous lisait un texte sur un ton monotone avant de vous demander de retenir par cœur des dates, naturellement l’exercice vous emmerdait profondément. Par contre, si le professeur montait sur les tables en mimant l’action, ou mieux encore, vous demandait de participer dans une scène de théâtre improvisé, non seulement vous y preniez un réel plaisir, mais je suis sûr que des décennies plus tard, vous vous en souvenez... Tout comme de l’histoire concernée.

La bande dessinée est un merveilleux outil de vulgarisation et pour peu que vous offriez un bon moment de lecture, le lecteur y prendra goût. Quand le projet de cette collection a été évoqué chez Glénat, il a été immédiatement convenu d’éviter le ton scolaire ou de verser dans une nouvelle variation de « Tonton Jean-Yves va vous raconter ». On voulait avant tout proposer de la belle aventure originale qui devait simplement être crédible. André, le maître de calfat, Antoine, le gabier, ou encore William, le rebelle, tous des personnages repris dans la bataille de Chesapeake, sortent de mon imaginaire. Ils sont à l’image de nombreux héros de papier, mais il ne trahisse pas l’histoire et me permette d’offrir un récit à "hauteur d’homme" sans devoir obligatoirement faire le portrait de personnages historiques.

Bien sûr, des Jean Bart pour la bataille de Texel sont trop épiques et grandioses pour passer à côté. Mais comme j’en ai discuté avec l’historien Patrick Villiers, tous les auteurs peuvent naturellement et librement faire parler un personnage historique. La seule discipline que l’on doit s’imposer est d’éviter des discours fait à l’aune de notre société avec sa morale et son mode de vie. Cela rendrait le récit anachronique pour ne pas dire grotesque.

Quant aux batailles, il faut avoir conscience qu’il y aura des frustrations. Nombreuses batailles ont été traitées par une multitude d’historiens et ont fait l’objet de centaines pour ne pas dire davantage de publications. Des milliers et des milliers de pages... Moi, je n’en n’ai que 46 ! Même agrémentées d’un cahier didactique de 8 pages, ce sera toujours trop peu pour tout dire, tout montrer. Surtout que je tiens à une lecture fluide avec des temps de respiration. Et à cette "restriction" s’ajoute aussi la multitude.

Plus de 600 batailles sont recensées, toutes ne pourront pas être abordées. Il faudra faire des choix. Et comme dans tous les choix, il y a une part de subjectivité et de partialité. Mon principal critère de sélection étant (au-delà de la notoriété), l’incidence de la bataille sur l’histoire en cherchant naturellement à couvrir toutes les périodes depuis l’Antiquité jusqu’au XXe siècle.

Quelques exemples pour l’expliquer. Actium, parce qu’indépendant de l’histoire romanesque portée sur les écrans de cinéma, la bataille marque la fin de la république de Rome et la naissance de l’empire romain. Gravelines, parce que la première puissance maritime du XVIe, l’Espagne, plie l’échine devant le petit royaume d’Angleterre qui devient pour plusieurs siècles la première puissance maritime mondiale. Chesapeake, une anodine et brève canonnade entre une armée navale française et anglaise mais qui marque le tournant dans la guerre d’indépendance des colonies anglaises d’Amérique du Nord. Hampton Roads, dans quasi les mêmes eaux, va opposer deux étranges navires durant la guerre civile aux États-Unis. Non seulement pas de gagnant ou de perdant, mais en plus cela ne change rien au cours de la guerre ! Pour autant, cet affrontement fera date car il marque l’apparition d’un nouveau type de navire qui va bouleverser les engagements maritimes pour longtemps : le cuirassé...

Pourquoi avoir choisi de faire appel à d’autres dessinateurs pour vous suppléer ? N’y a t’il pas un risque de dépareiller la série même si vous réalisez toutes les couvertures ?

Bien entendu, j’aurai pu tirer toute la couverture à moi, mais alors je devais m’embarquer pour une très longue période dans l’aventure des « Grandes Batailles navales ». Même si on me reconnaît une grande rapidité de réalisation, j’ai des limites. La collection a été lancée au premier trimestre 2017. Aujourd’hui, avec un beau rythme de parution, deux albums tous les six mois, on offre déjà aux lecteurs pas moins de 9 ouvrages. De plus, le fait de collaborer avec d’autres auteurs offre un regard différent. Le traitement graphique de Christian Gine, de Guiseppe Baiguera ou encore de Frederico Nardo (pour ne citer qu’eux) est un apport indéniable. En octobre de cette année va sortir la bataille No Ryang, un affrontement à la fin du XVIe entre japonais, coréens et chinois, le tout mis en image par le dessinateur coréen Q-Ha. Le résultat est magistral ! Le dessin époustouflant de Q-Ha est en parfaite harmonie avec la bataille, c’est donc indéniablement un plus. Actium est dessinée par l’italien Filippo Cenni. On ne peut pas rêver mieux pour mettre en image cette légendaire bataille que le dessin généreux de Cenni.

Par ailleurs, de nombreux lecteurs ne cachent pas leur préférence pour le dessin de tel ou de tel dessinateur. Le fait d’offrir plusieurs univers graphiques permet à la collection de séduire un plus large public. Monsieur Dupont qui adore le travail de Christian se dira peut-être, après avoir lu « Stamford Bridge », qu’il se laissera tenter par la lecture de « Lépante » de Frederico avant de se lancer dans « Midway » réalisé par Guiseppe. Il y aussi tout un public qui ne jure que par les mangakas. Je peux donc les inviter à scruter la sortie de l’album sur la Bataille de No Ryang.

Je ne pense pas non plus que les différents traitements graphiques nuisent à la cohérence. C’est même le contraire car chaque auteur a traité une période qu’il affectionne. Et si je me suis attelé à dessiner toutes les couvertures, c’est justement pour souligner davantage cette cohérence.

Un effort est parfois nécessaire pour bien distinguer certains personnages dans votre dessin. Est-ce quelque chose dont vous avez conscience ou qu’on vous aurait déjà fait remarquer ?

Mes proches sont les premiers à découvrir un nouveau scénario ou les pages d’un nouvel album. Et s’il doit y avoir des remarques, elles sont sans concession. Chez mes éditeurs, mon travail est également regardé avec attention et par de nombreuses personnes...

Quitte à paraître prétentieux, au final il y a peu de critiques. On n’apprend pas aux vieux singes à faire la grimace. Bien entendu, on peut toujours remonter le temps, sortir une vieillerie des placards et montrer du doigt d’éventuelles faiblesses. Mais entre nous, j’y suis indifférent. Mon travail n’est pas parfait et il ne le sera probablement jamais. Je connais peu d’artistes qui se disent pleinement satisfaits de leurs œuvres.

Quand je regarde ma tétralogie sur « Le Belem » par exemple, en dépit du succès et de la notoriété des ouvrages, il y a des choses qu’aujourd’hui je ferais autrement. D’ailleurs, quand j’en ai l’opportunité et que je le juge utile, je "corrige le tir", comme pour l’ouvrage sur l’Hermione. L’édition grand format a bénéficié d’une nouvelle couverture et d’un cahier complémentaire de huit pages. Si je laisse traîner mon regard sur les ouvrages d’autres auteurs, j’y vois aussi des maladresses.

L’important est de progresser album après album, comme je le fais avec le rendu de la mer dont je cherche continuellement à améliorer l’aspect. Et c’est très bien ainsi. Quant aux "critiques" émises par certains lecteurs, c’est un peu l’histoire de l’obèse vautré dans son fauteuil et qui, tout en buvant sa bière, vous explique qu’il ferait mieux que le sportif dont il regarde la course à la télévision ! Je serais curieux de rencontrer ces "lecteurs" qui semblent tout connaître de la bande dessinée au point de pouvoir m’expliquer comment je dois tenir mes pinceaux.

Quoique, je les connais : les forums, les réseaux sociaux ! Internet est un merveilleux outil, mais aussi, hélas, un porte-voix pour la connerie ! Le con, qui hier devait garder pour lui ses frustrations, peut enfin s’exprimer en toute liberté, cracher son fiel ! Cachés dans l’anonymat ou derrière de grotesques pseudonymes. Plume occulte, Tonton dézingueur, Zorro le grincheux ou XV37 assènent leur petite vérité avec l’espoir d’attirer à eux la lumière de la reconnaissance !

On s’improvise critique, on s’autoproclame expert. J’ai encore en mémoire une petite anecdote. Lors de la sortie de l’ouvrage sur la Bataille de Texel, dans une interview, j’expliquais tout le plaisir que j’ai eu à rassembler de la documentation, à échanger des avis avec des historiens et des archéologues pour définir avec la plus grande exactitude les navires qui composaient l’escadre de Jean Bart ou encore le nom de tel ou tel navire. Attaché à la publication de l’interview sur internet, un "forum" s’est créé. Pathétique, consternant, les mots ne manquent pas pour dire ce qu’on pouvait y lire...

La bande dessinée est un art populaire facilement abordable. On doit s’en réjouir. Je ne pense pas pour autant que l’auteur doit être à l’écoute de toutes les critiques car il y aura toujours un mécontent qui fera des simagrées.

Voir flotter vos navires, les sentir pris dans le vent est un régal. Vous proposez de superbes décors, beaucoup de détails, de belles planches sur fond noir... Pensez-vous au plaisir du lecteur quand il découvre vos dessins ?

J’ai deux approches distinctes pour le dessin.

La première, que je qualifierais de conventionnelle et que je réserve généralement aux pages intérieures, est un dessin à la mine de plomb suivit d’une mise à l’encre et enfin la couleur. Il est donc important que le dessin en noir et blanc se suffise à lui-même, puisque la couleur n’est alors qu’un adjuvant. Le fond noir, réservé au séquence de nuit, s’est imposé. Il apportait un supplément dans l’ambiance générale de la planche.

La seconde est pour les illustrations de couverture. Ici, je travaille le dessin comme une peinture. Une esquisse et puis je laisse courir le pinceaux avec la couleur sur la toile, bien que cela soit un papier fort de 850gr, 100% coton. Le trait noir étant à son tour un éventuel complément pour renforcer des détails. Il est évident que je pense au plaisir de l’œil. Le mien en priorité mais également et naturellement à celui du lecteur. Je vais me répéter, mais le dessin est primordial dans une bande dessinée, au-delà du style. Ou alors il faudra convenir de dénommer dorénavant cette expression artistique différemment à défaut de différencier la bande dessinée du "gribouillage copié-collé rehaussé d’un texte"...

On devine que vous auriez encore beaucoup de choses à dire ?

Oui, je pourrais longuement épiloguer sur la carrière d’auteur, les difficultés actuelles, la surproduction évidente, les effets de mode affligeants, le déni des institutions culturelles et politiques qui, derrière des discours de façade, traitent avec indifférence le 9e Art. Il y a tant de chose à dire. Mais je préfère offrir un inédit accompagné d’une devinette, autant faire rêver le lecteur... C’est une frégate qui a donné son nom à une tragédie et dont le peintre a tiré une notoriété, mais dont aucun en ignore les lignes car, paradoxalement, elle n’a jamais été représentée.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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