Jean-Yves Delitte : "Outre Tanâtos, je fourmille de nouveaux projets"

17 février 2008 0
  • Le dessinateur de la série noire du moment nous dévoile l'envers de ses décors. Nous en avons profité pour lui demander des nouvelles de [ses séries maritimes->br2071], et il nous livre en exclusivité la primeur de ses futurs projets.

Un des éléments du succès de Tanâtos est sans nul doute la qualité des décors. Une fois, de plus, tout est empreint de réalisme, les voitures, la cavalcade sur les toits de Paris, le déplacement en fourgon ... Vous appuyez-vous sur beaucoup de documentation ?

Malgré les apparences, je suis un grand fainéant. Je me limite au strict minimum quand il s’agit de s’investir dans des recherches de documentation. Certes comme d’aucun, j’ai une petite culture et, comme j’affectionne les beaux livres, mes sources sont nombreuses, mais ma table à dessin est bien souvent vide de toute documentation. Je privilégie l’imaginaire à la reconstitution que je laisse aux historiens et hommes de science. Alors, quand je lis ou j’entends que j’ai réalisé de « belles ambiances d’époque », je suis assez content de moi. Et puis, il faut avouer que dessiner un tacot du début du siècle autorise beaucoup plus de liberté graphique qu’une automobile actuelle. Pour cette dernière, il y aura toujours un imbécile pour vous dire que les phares ou les poignées de portes ne sont pas conformes à la réalité, tandis que pour une voiture de 1913 !

Concernant la guerre de 14 en elle-même, n’auriez-vous pas envie d’y revenir plus en profondeur ?

Jean-Yves Delitte : "Outre Tanâtos, je fourmille de nouveaux projets"
Tanâtos foule les morts de la Grande Guerre
(C) Glénat

D’autres avant moi ont déjà traité de la Der des Ders. Le sujet est intéressant et captivant, je n’en disconviens pas, mais pour moi, c’est l’idée de donner une nouvelle vision sur les origines de la Première Guerre mondiale qui me paraît plus séduisante que le sujet lui-même. Pour notre héros, Tanâtos, la guerre pas une finalité. mais un moyen pour arriver à ses fins. C’est d’un cynisme écœurant et j’adore !

Vous vous êtes également bien amusé sur les différentes machines de votre sombre héros. Le Scarabée, cet hélicoptère à trois hélices est d’ailleurs fort original ...

Bien qu’actuellement, la “conception standard” est d’allier un rotor principal avec un rotor de queue anti-couple, de nombreuses machines ont été conçues avec à deux rotors superposés, d’autres avec des hélices placées à gauche et à droite du corps de l’appareil ou d’autres encore avec un rotor en tête de l’appareil et l’autre en queue. Le double rotor, tel qu’on le retrouve sur le scarabée volant, m’a été inspiré par ces derniers hélicoptères imaginés par un ingénieur d’origine ukrainienne dont le premier appareil vola en 1941. Cela dit, ce n’est que de la bande dessinée et j’essaie avant tout de faire rêver. Il faut donc savoir s’accorder certaines libertés avec les techniques aéronautiques.

Vous avez placé moins de clins d’œil dans ce second tome ? Est-ce un choix délibéré ou une demande d’un tiers ?

J’ai toujours été très libre dans la composition de mes planches et si d’aucun s’était autorisé à me conseiller sur le contenu de mes pages, j’aurais par principe fait le contraire. De tout temps, j’ai fait des clins d’œil (amicaux ou non) [1] tant qu’ils ne nuisent pas à la narration, je n’y vois aucun inconvénient et concernant les critiques, au sens péjoratif du mot, qu’on m’adresse à ce sujet, elles m’indiffèrent, à défaut de m’amuser ! Alors, s’il est vrai que dans ce second opus de Tanâtos les clins d’œil sont moins nombreux, ce n’est ni par manque de temps, de place, ou pis, par obligation. C’est que tout simplement, je ne voulais pas tomber dans le systématisme.

(C) Glénat

Le prochaine tome traitera du Lusitania. Sans dévoiler l’intrigue, retrouvera-t-on l’inspecteur Bernin et le détective Victor, les deux adversaires de Tanâtos ?

L’inspecteur Bernin sera parti servir son pays sur les champs d’horreur de la Première Guerre mondiale. Cette absence est d’autant plus justifiée que l’action ne se passe pas en France et l’on aurait eu bien du mal à rendre plausible l’action d’un policier français sur des territoires étrangers. Quant à Victor, il sera à nouveau bel et bien présent, mais je n’en dis pas plus, il faut savoir se faire désirer.

Après le diptyque introductif, cette nouvelle aventure sera-t-elle composée d’un seul tome comme Didier Convard me l’évoquait dernièrement ?

Effectivement. On aurait pu faire durer le plaisir sur deux albums, mais Didier et moi pensons qu’il faut aussi alterner le rythme dans les aventures de notre criminel notoire. Un récit dense et dynamique s’est donc imposé. Pour la suite, nous avons des idées pour élargir les aventures de Tanâtos. Mais sans anticiper, disons que dans l’absolu, il y aura au moins un album par an de notre gentil héros.

Concernant vos autres projets, comment avance le tome 2 du Belem ?

À ce jour, ce second opus, Enfer en Martinique, est terminé. Il évoquera comme prévu l’éruption de la Montagne Pelée de mai 1902, dont le Belem et son équipage de l’époque furent témoins. Quelques détails à régler avec ma coloriste, Patricia Faucon, et l’album sortira en mai de cette année. Il y aura au total quatre albums dans cette série, chacun relatant, de façon bien entendu romancée, une grande période de la vie du Belem comme navire marchand. Le tome trois narrera la période du bagne de Cayenne, tandis que le quatrième album traitera de sa dernière traversée qui s’est terminée à Nantes le 31 janvier 1914, avant qu’il soit transformé en yacht de plaisance.

Planche 5 du Belem tome 2
(c) Glénat

Avez-vous déjà attaqué l’Hermione, ce récit en partenariat avec l’Arsenal de Rochefort, qui devrait mettre en place un espion anglais tentant d’assassiner Lafayette, pour empêcher son intervention aux Amériques ?

À l’inverse des albums sur le Belem, que l’on s’attache à joindre à une actualité du navire, pour l’Hermione, une frégate du XVIIIème siècle, il n’y a pas réellement d’événement auquel se rattacher. Certes, il y a sa reconstitution qui déroule tant bien que mal à Rochefort. Mais comme le chantier a pris du retard, j’en fais autant. Le scénario est totalement écrit et les premières pages sont déjà encrées. La conception de l’album se poursuivra donc en alternance avec d’autres projets. Ce one-shot devrait sortir en début 2009.

Est-ce que l’épisode final du Neptune a des chances de voir le jour ?

Initialement, cette série était prévue en 7 tomes. Malheureusement, le succès n’a pas été au rendez-vous. J’aurais pu poursuivre l’aventure, l’éditeur était d’accord, mais dessiner et écrire pour le simple plaisir de son ego et d’empiler des albums dans sa bibliothèque ne me convient pas. J’ai donc envisagé une alternative pour ne pas décevoir les lecteurs qui ont investi dans la série. Le cinquième et dernier tome sera particulier : il s’agira d’un conte illustré par des dessins inédits. Ainsi, le lecteur découvrira la finalité de l’histoire. De plus, je fais un travail totalement bénévole sur cet album car l’intégralité des droits sera versée au profit du « Kinderkankerfonds » (Fond d’aides aux enfants atteint du cancer). Pour des raisons matérielles, j’alterne le travail sur cet album avec mes autres projets, mais il devrait néanmoins être prêt d’ici quelques mois. Restera alors à étudier avec l’éditeur une date de sortie.

Quels sont tes autres projets en cours pour l’instant ...?

Dans mes cartons, on retrouve le cinquième opus des Nouveaux Tsars (reste à le dessiner !) et le scénario d’un diptyque dont je ne serai que le scénariste : le Sang des Lâches. J’ai également mis sur pied une nouvelle série d’aventures de corsaires sur fond de Guerre d’indépendance des États-Unis Black Crow, où je suis scénariste, dessinateur et coloriste. Alors, si les projets ne manquent pas, j’ai appris à être prudent et à ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Ce n’est pas toujours qu’une simple volonté de créer et de temps, il y a aussi des éditeurs à convaincre sur l’opportunité et le bien fondé d’un projet.

Planche 1 de l’Hermione
(c) Glénat

Entre vos séries maritimes, le Neptune et le Lusitania, vous êtes abonné aux bateaux ! Suivez-vous l’engouement des lecteurs ? N’avez-vous pas peur de vous enfermer dans un genre ?

Dans le petit monde de la bande dessinée, certains voudraient enfermer les auteurs dans un univers unique pour une vingtaine d’albums au minimum. C’est regrettable ! On fait souvent des parallélismes avec le cinéma, et personne ne s’étonne qu’un réalisateur traite de SF, puis de guerre, et après d’un drame social. Il est vrai que je n’aime pas m’enfermer dans un univers, mais je voue un véritable amour pour la mer et les vieux gréements. N’oublions pas que MA première série, le Neptune, traitait déjà de ce sujet. On pourrait me reprocher une prolifération de séries et de sujets sur ce thème, mais je l’accepte et je l’assume.

Pouvez-nous en dire plus concernant cette nouvelle série : Le sang des lâches ?

Le principe du diptyque est une double intrigue parallèle qui se déroule à deux époques distinctes et dans deux lieux géographiques éloignés. Aucun lien ne semble lier en apparence l’assassinat d’un archéologue anglais en Égypte au milieu du XIXème et le meurtre d’un financier dans la région de Bristol en Angleterre de nos jours, et pourtant ... J’aimerais que l’adaptation soit faite par un ou deux dessinateurs. Le projet est à l’étude chez un éditeur et des auteurs ont été approchés, mais ce serait se montrer présomptueux de déjà citer des noms.

Vous entretenez une relation de confiance avec Glénat, mais avec le succès de Tanâtos et du Belem, est-ce que vous ne vous faites pas courtiser par d’autres éditeurs, qui seraient peut-être tentés de publier vos nouvelles séries ?

Mais je suis courtisé et je courtise ! C’est dans l’ordre des choses.
car c’est à l’auteur à choisir le meilleur éditeur pour mener à bien et défendre ses projets !

A bon entendeur ...

Couverture provisoire de Black Crow
(c) Delitte

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la chronique du second tome de Tanâtos

Lire la chronique du premier tome de Tanâtos

Toutes les illustrations inédites sont © Delitte ou Glénat/Delitte.
Les planches et couvertures sont des projets susceptibles d’être modifiés.

En médaillon : Jean-Yves Delitte. Photo : CL Detournay

[1On peut retrouver des allusions à des auteurs, d’autres séries ou des messages plus personnels dans les précédents albums de Delitte, tels que le Neptune ou surtout les Nouveaux Tsars. Mais c’est principalement dans le premier tome de Tanâtos que l’auteur s’est lâché : attaque contre l’Association, ou règlement de compte avec BoDoï, cela vole !

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