Jean-Yves Ferri : « Vous auriez pu trouver "de Gaulle à la plage" dans le grenier de votre grand-mère ».

1er février 2008 7 commentaires
  • Jean-Yves Ferri cisèle avec bonheur un humour décalé, pétri de non-sens et parfois à la limite de l'étrange. Son univers est profondément connoté à deux thématiques : le travail de la terre et les années 1960.

Après les « Fables autonomes », « Aimé Lacapelle » et « Le retour à la terre », il nous pond récemment un étonnant « de Gaulle à la plage » (Poisson Pilote, Dargaud). Une suite de gags qui n’ont rien d’iconoclastes, plutôt référencés, mais lisibles par les petits comme par les grands. De 7 à 77 ans, comme le seul rival reconnu par le Général. Cela tombe bien : en ces temps d’omni-présence présidentielle dans les médias, par pur esprit rebelle, Ferri nous parle des grands hommes politiques Français du XXème siècle. Ceux d’au moins 1m90.

Pourquoi avoir créé un album sur l’homme de la Libération, et pourquoi pendant sa traversée du désert en 1956 ?

En fait, je ne le sais pas moi-même. C’est vrai que cela m’inquiète un peu, et mon entourage aussi. Et finalement, c’est mieux de ne pas savoir. L’histoire nous échappe, et j’ai remarqué que les histoires qui nous échappaient étaient les meilleures. C’est bon, ça, comme réponse ?

de Gaulle a eu plusieurs périodes : colonel, théoricien, il y a sa période « France libre ! ». Il est le premier DJ français super-connu à l’étranger, sur la BBC...

Il est évident qu’au moment de choisir la période du général, je n’allais pas choisir la guerre, qui est un peu rebattue. En plus, ce qui m’intéressait, ce n’est pas le personnage que tout le monde connaît, le de Gaulle historique, mais sa période de faiblesse, au creux de la vague, c’est le cas de le dire. Il faut rappeler qu’à la fin de la guerre, il était à la tête d’un gouvernement provisoire. Il part, il quitte le pouvoir, et se dit finalement : « Les français, ils ne sont pas bêtes, ils vont me rappeler très bientôt à leur tête, parce que moi, je sais ce qu’il faut faire », et puis sa traversée du désert va durer dix ans.

Jean-Yves Ferri : « Vous auriez pu trouver "de Gaulle à la plage" dans le grenier de votre grand-mère ».
Ferri dans les locaux de Radio FMR à Toulouse.
Photo : © Thomas Berthelon

Avec l’effondrement du parti qu’il a créé à la Libération, le RPF, qui avait eu une immense vague en 1946-48, et qui s’érode au fur et à mesure...

Et moi, je le prends à la fin de ces années 50, il n’a toujours pas été rappelé au pouvoir, et il passe quelques vacances sur la plage, en compagnie de son épouse, de ses proches, et son aide de camp, le capitaine Lebornec.

C’est cela qui est amusant, il y a le général, Yvonne, un chien, son fils, de Gaulle avait même trois enfants à l’époque...

J’ai choisi de ne pas être précis ni ressemblant en décrivant son entourage. Je voulais le montrer pas prophète dans son pays. Tout le monde sait, pour les historiens, que c’est le libérateur de la France, alors qu’il est un peu contesté dans sa famille, un peu chahuté.

Vous avez créé un album qui réussit à faire rire aussi bien à gauche qu’à droite, jeunes et moins jeunes, sans être iconoclaste. Vous êtes-vous bridé, ou était-ce l’objectif de départ ?

Je me suis dit, taper sur de Gaulle, ce n’est pas d’une actualité brûlante, j’arrive un peu tard, ce n’est pas mon propos. Par contre, le mythe, le personnage m’intéressait. Je me suis donc amusé un peu avec cela, je suis resté sur le fil avec le de Gaulle historique que nous connaissons. Dès que je le rendais un peu trop grotesque, c’était moins crédible, et si je le rendais trop vrai, trop historique, ce n’était pas non plus rigolo. J’ai donc essayé de rester dans une ambiance à la Tati.

Vous avez dit que ce n’était pas si évident que cela d’écrire une BD sur de Gaulle. Quelles étaient les principales difficultés ?

C’était justement d’être trop hermétique. Je suppose que l’adolescent d’aujourd’hui connaît très peu de choses de De Gaulle, à part les grandes images de la deuxième guerre.

Les caricatures, aussi...

Oui, les caricatures à charge de l’époque. Je voulais qu’on puisse le lire au premier degré, j’en reviens à Tati, comme Les Vacances de M. Hulot à la plage, et une ambiance que j’affectionne, une France d’après-guerre et son rythme un peu lent, assez différente de ce que l’on connaît aujourd’hui...

de Gaulle a fondé un parti, mais il s’est toujours considéré au-dessus des partis. Cela vous a-t-il aidé à être universel ?

C’est vrai qu’il suffit de le voir arriver pour comprendre qu’il est décalé par rapport au commun des mortels. Cet aspect humoristique apparaît aussi dans les reconstitutions. Il y a eu récemment des téléfilms autour de De Gaulle, qui n’étaient pas sensés mettre en avant l’aspect humoristique (rires).

Le personnage avait même de l’humour. Quand un ministre dit qu’il faut supprimer tous les cons, de Gaulle répond : «  Vaste programme ! »

(Rire) Il avait beaucoup d’humour, il a même sorti d’excellents gags. Mais ce qui saute aux yeux dans le téléfilm, c’est qu’il suffisait qu’il apparaisse parmi les petits bonhommes cravatés qui gravitaient autour, pour obtenir immédiatement un effet comique. Moi, je pense que cet aspect comique existe dans le personnage, il est tellement sur-dimensionné à tous les niveaux, on le sent un peu mal à l’aise dans son époque.

Vous disiez que les caricatures de l’époque étaient souvent à charge contre de Gaulle, il y avait même des humoristes attitrés qui ne faisaient qu’imiter de Gaulle. Avez-vous justement réécouté les bandes de ces humoristes ?

Non. C’est vrai qu’il y avait Henri Tisot qui avait fait une carrière sur l’imitation de De Gaulle. Ses disques étaient des best-sellers à l’époque. Le général étaient même assez fan. Et je me souviens d’une réaction, rapportée dans un bouquin, où de Gaulle écoute le disque de Tisot, et dit : « Hmm, il baisse, Tisot, il baisse ! » (rires).

de Gaulle à la plage est un recueil de gags en demi-planches, faisant penser à du Gaston Lagaffe par certains aspects. Mais il donne aussi envie de lire certaines biographies, comme celle de Churchill où on apprend qu’il a eu le prix Nobel de littérature en 1953. Ne vous-êtes vous pas demandé si vous mettiez la barre trop haut ?

J’ai essayé de faire des allusions discrètement. Par exemple, le prix Nobel de Churchill, même si on ne sait pas qu’il a effectivement eu le prix Nobel, c’est quand même à l’intérieur d’un gag, cela passe assez bien, et joue avec la rivalité entre lui et de Gaulle. J’ai quand même essayé de ne pas surcharger en références.

de Gaulle à la plage
© Jean-Yves Ferri/Dargaud

Vous utilisez une représentation naïve, avec ce dessin très simplifié, qui rapproche M. Tati et le grand Charles. Il s’agit d’une référence graphique particulière ? On a l’impression de lire un illustré, notamment grâce au tramage.

Si cela avait été un album à charge, j’aurais fait un album classique. Le fait de jouer aussi avec la présentation d’album, dans le style des années 50, pour moi, le gag est là. C’est l’album que vous auriez pu trouver dans le grenier de votre grand-mère gaulliste, sauf qu’à l’époque, cet album n’aurait pas pu être édité, parce que la BD ne traitait pas ce genre de sujet.

C’est vrai que c’est difficile de retrouver cet album au dos toilé parmi les tranches des autres livres (rires). Vous avez justement ajouté un gag au dos du livre, c’est cette liste d’albums dans la même série, comme de Gaulle aux sports d’hiver, ...

de gaulle passe à l’Olympia, de Gaulle en Chine, de Gaulle l’astronaute, Le naufrage de de Gaulle...

C’est étonnant, il n’y a pas de Gaulle contre la chienlit.

Je la traite en ce moment, puisque le magazine Pilote va sortir un spécial Mai 68, qui sortira en mai 2008, et je ressors de Gaulle pour trois pages, parce que cela s’y prête assez bien.

C’est amusant de sortir un Pilote à cette occasion, quand on sait que le magazine avait failli spliter à cause de cela, où l’autorité de Goscinny et Vidal avait littéralement explosé. L’an dernier, nous avions réalisé une interview à l’occasion d’une BD sur un homme politique un peu plus moderne, La face kärchée de Sarkozy. Les auteurs Riss et Malka nous racontaient que les Chiraquiens trouvaient leur album formidable. Vous, avez-vous eu des retours venant d’hommes politiques ?

Oui, quelques-uns. Je me demandais surtout comme l’album serait apprécié du côté des orthodoxes gaullistes. Ils ont surtout retenu l’aspect poétique de l’album. À aucun moment je ne tape sur le personnage, je joue plutôt autour du mythe. Je suis même allé sur le site du mémorial de Caen, consacré à la Deuxième Guerre mondiale, que je vous invite d’ailleurs à visiter, et ils ont bien aimé l’album. Je me dis donc que je ne me suis pas trop loupé. À côté de cela, j’ai aussi eu des réactions de gens de la BD, qui ont plutôt vu l’aspect humour.

Finalement, l’album a plutôt bien marché pour un OVNI.

Le personnage est de toute façon un OVNI. Il ne fallait pas aller vers l’album en pensant aux petits Ségo et Sarko. Cela n’a absolument rien à voir.

À part les quelques pages créées pour le numéro spécial de Pilote, il n’y aura pas d’autres épisodes ?

Mon éditeur aimerait bien, je pense. Mais dans l’immédiat, il n’y aura pas d’album de cette sorte, mais je n’exclus pas de faire un de Gaulle dans un autre format, comme un recueil de cartoons, sur une autre période. Par exemple, ses rapports avec Churchill mériteraient un petit album.

Vous avez créé une autre série, Les fables autonomes, arrêtée en 1999. Avez-vous envie de la reprendre ?

Les fables autonomes ont un univers que j’aime bien, celui du Sud des États-Unis...

« Retire ces doigts de ton nez »... (rires)

(rires) « Réveille-toi, je t’ai pas chanté ta berceuse ! » Je pense revenir à ce monde-là, mais dans une forme plus longue, car Les fables autonomes étaient des récits courts. C’est ce qui est prévu, je pense, après le prochain Retour à la terre, dont je viens d’attaquer le scénario.

Larcenet arrive à se faire à la vie à la campagne ?

Ben, il a une vie à la campagne un peu plus... informatisée que la mienne (rires). Bizarrement, il a tenu le coup, et je ne pense qu’il soit prêt à repartir.

Pour en revenir à de Gaulle à la plage, c’est un album qui a bien marché...

Ben, j’espère qu’il continue !

C’est un peu la surprise ?

Non mais dis donc, sois poli ! (rires) Non, ce n’est pas du tout la surprise.

Cet album rappelle vraiment la période Pilote et Spirou...

Oui, des gags courts, à la Gaston Lagaffe, ce système de gags en demi-planche est assez peu utilisé...

Vous l’avez utilisé pour Le retour à la terre...

Oui, et il l’est aussi par Diego Aranega pour Victor Lalooz, il y en a deux ou trois qui l’ont utilisé. Je trouve que c’est un bon système, qui évite de s’ennuyer.

Il y aurait un retour à la nostalgie, qu’une BD à la course aux costumes moulants et aux mangas auraient un peu oublié ?

Ce n’est pas un retour à la nostalgie, mais plutôt une bonne évolution, un retour au dynamisme de la BD.

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Cette interview a été réalisée en direct dans l’émission radio "Supplément week-end" du samedi 19 janvier 2008

Photo en médaillon : © Thomas Berthelon

 
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7 Messages :
  • Ah, pourquoi écrivez-vous « de gaulle » avec une majuscule à la particule ?? (Qu’elle soit ou non de noblesse, peu importe.)
    C’est énervant !
    Ça fait quatre ou cinq ans qu’on orthographie ce nom n’importe comment, surtout sur le web... Consultez un dictionnaire !

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    • Répondu par Flupke à la fin le 10 février 2008 à  18:49 :

      Bon, O.K. Moi aussi, dans le commentaire précédent, j’ai oublié quelque chose : la majuscule à « Gaulle » dans « de Gaulle ».
      Voilà l’erratum.

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      • Répondu par ActuaBD le 10 février 2008 à  21:08 :

        Vous avez raison, nous avons appliqué votre erratum mais avec cette exception, semble-t-il : dans le " cas où la particule de est elle-même déjà précédée par la préposition de : dans ce cas, et seulement dans ce cas-là, on mettra alors une majuscule afin d’éviter toute confusion entre la particule et la préposition. On écrira donc, par exemple : un discours de De Gaulle."

        Autre curiosité liée au grand Charles, on dit "de Gaulle" et non pas "Gaulle" comme on dit Talleyrand pour le duc de Talleyrand. Explication : "La particule ne s’emploie que si elle est précédée d’un prénom, d’un titre ou d’une dénomination - comme monsieur / madame / mademoiselle par exemple - et jamais lorsque le nom est isolé : on dit ainsi Laurent de Galembert, le comte de Galembert, Monsieur de Galembert ou la famille de Galembert, mais on dit les Galembert ou Galembert s’il l’on emploie le nom tout court (sauf si le nom est composé d’une seule syllabe, commence par une voyelle ou un H muet ou si la particule est du : on dit directement de Gaulle, d’Aspremont, d’Hozier ou du Fresne ; il n’y a qu’une seule exception avec Sade et non de Sade, alors qu’il n’y a qu’une seule syllabe)."

        J’ai trouvé l’info sur cette source ; Du bon usage des titres de noblesse et de la particule. On saura pour la prochaine fois.

        Merci pour votre remarque.

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        • Répondu par Flupke le 12 février 2008 à  12:07 :

          Je vous remercie d’avoir tenu compte de ma remarque et de me l’avoir si aimablement fait savoir dans votre dernier commentaire.
          On pourrait mentionner un autre cas où la majuscule à la particule est souhaitable : c’est lorsque le nom « de Gaulle » figure au début d’un titre d’oeuvre... par exemple De Gaulle à la plage !
          Je précise que j’ai trouvé cet album absolument superbe. La planche où l’on voit de Gaulle voler (en rêve) au sein d’un groupe de mouettes est particulièrement amusante et poétique.

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          • Répondu par ActuaBD le 12 février 2008 à  13:05 :

            On pourrait mentionner un autre cas où la majuscule à la particule est souhaitable : c’est lorsque le nom « de Gaulle » figure au début d’un titre d’oeuvre... par exemple De Gaulle à la plage ! Je précise que j’ai trouvé cet album absolument superbe. La planche où l’on voit de Gaulle voler (en rêve) au sein d’un groupe de mouettes est particulièrement amusante et poétique.

            Nous avons aussi été tenté d’appliquer cette règle, mais nous avons préféré suivre la façon dont l’auteur avait lui-même orthographié la chose.

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            • Répondu par Philippe Belhache le 13 février 2008 à  23:13 :

              Le débat n’est pas nouveau et suscite moult interrogations et/ou commentaires. Ci-joint un (long) extrait de la chronique du médiateur du quotidien français Sud Ouest : « Majuscule ou pas ? Reparlons donc de De Gaulle, non pour faire écho à l’hommage que lui a rendu l’actuel président hier à Colombey-les-Deux-Églises, mais pour débattre avec Jacques-Henri de la Roche-Bernard, un lecteur nantais qui séjourne fréquemment en Charente-Maritime. « Je viens vous parler, écrit-il, d’une chose que d’aucuns qualifieraient d’insignifiante mais qui, depuis plusieurs années, prend dans certains médias un tour presque comique. Et hélas, votre quotidien n’échappe pas à ce travers. Je remarque _ et je ne suis pas le seul _ que, les rédacteurs de nombreux médias (même un journal de référence comme “Le Monde” commet de temps en temps l’erreur…) écrivent le nom du général De Gaulle (1890-1970) avec une particule. On peut lire ainsi “Charles de Gaulle”, “le général de Gaulle” et, de plus en plus rarement, “Charles De Gaulle” ou “le général De Gaulle”. Or, comme vous ne l’ignorez pas, le “De” précédant “Gaulle” est un article d’origine flamande signifiant “Le” et qui est très fréquent dans les patronymes du Nord ou du Pas-de-Calais. Jamais il ne s’est agi d’une particule. Aurait-on dit, dans le langage parlé (où jamais la particule ne se prononce), la “famille Gaulle” ou “les Gaulle”, comme on dit à propos de la famille “de La Tour d’Auvergne”, “les La Tour d’Auvergne” ?(…) »
              Malheureusement, je crains que nous n’ayons raison d’écrire de Gaulle avec une particule. D’abord parce qu’il s’agit bien d’une très ancienne famille de la noblesse d’épée française, la plupart des spécialistes le confirment. Ensuite parce la règle est claire : la particule ne s’exprime pas, en général, si le nom est polysyllabique. Si le nom est monosyllabique ou si la seconde syllabe est muette, la particule doit s’exprimer. Voilà pourquoi on dit “les de Gaulle” et non “les Gaulle”. Quelle langue étonnante, n’est-ce pas ? »
              Qui osera dire après cela qu’ActuaBD n’est pas un site éducatif ?? :-)

              Voir en ligne : Médiateur Sud Ouest

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              • Répondu par Depil le 22 février 2008 à  18:34 :

                Certes, on apprend des choses en lisant les commentaires de ce site mais n’oublions pas l’essentiel : l’album de Ferri est une merveille d’humour qui mériterait une plus grande exposition médiatique !
                Son recueil de dessins Revoir Corfou était déjà très réussi mais ce De Gaulle à la plage est une des rares BD récentes réellement drôles !

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