Jens Harder ("Beta...Civilisations") : " Comme Alice, le lecteur voyage dans mes images. Cela n’a rien de scientifique."

7 février 2014 3 commentaires
  • C'est une brique de 370 pages, assez peu bavarde mais riche en images, qui retrace l'aventure des premiers hommes sur terre. Sa forme interpelle : on dirait un intense zapping qui fait le point sur notre connaissance historique de ces notions. Les images défilent comme dans le film de Godfrey Reggio sur une musique de Philip Glass, "Koyaanisqatsi", un voyage époustouflant dans les images représentant les "âges farouches". Rencontre avec son auteur, l'Allemand Jens Harder.
Jens Harder ("Beta...Civilisations") : " Comme Alice, le lecteur voyage dans mes images. Cela n'a rien de scientifique."
"Beta... civilisations" (Vol. 1) par Jens Harder
Éditions de L’An 2 / Actes Sud

Cet ouvrage est-il la suite de votre précédent livre : Alpha - Directions ?

C’est le second volet d’une sorte de trilogie qui retrace l’histoire de l’humanité. Alpha racontait la naissance de la vie sur la terre, mais j’en avais volontairement exclu les singes et les primates, de même que les premiers Homo sapiens, parce que je les réservais pour cette deuxième partie. Dans le premier tome, j’avais besoin de raconter la rupture du Crétacé et la disparition des dinosaures pour pouvoir commencer à raconter l’arrivée des mammifères et, parmi eux, les singes et les hominidés.

Pourquoi cet intérêt pour ces âges anciens que vous avez semble-t-il la folle intention d’embrasser dans leur globalité ?

J’entretiens cette passion depuis mon plus jeune âge. Je pense qu’il manquait un ouvrage comme celui-là. J’ai fait le livre que j’ai toujours voulu lire. Il n’y a rien de tel qui existait auparavant. Il y a des bandes dessinées ou des livres illustrés, de quarante ou cinquante pages, qui parlent de l’évolution, mais aucun d’eux n’embrasse une période aussi longue. Je voulais le faire lentement, sur mille pages, voire plus.

Vous avez travaillé avec des conseillers scientifiques pour élaborer ce projet ?

Non. J’en ai rencontré plus tard, alors que j’avais publié le premier volume. Ils m’ont contacté pour faire des expositions en collaboration avec eux, ou pour m’interviewer, faire des présentations de mon travail. Mais en dépit de ces contacts, j’ai soigneusement évité ce genre de collaboration parce que je ne voulais par me trouver assujetti à des points de vue et des influences contradictoires. Il y a tellement d’écoles différentes en matière d’Histoire qui détiennent chacune une théorie spécifique... Je n’ai pas voulu m’enfermer dans une seule d’entre elles. Je voulais avoir l’esprit aussi libre que possible. C’est pourquoi j’ai préféré faire toutes les recherches seul, à travers différents médias : les sites Internet, les documentaires filmés et un grand nombre de lectures.

Jens Harder à Paris en janvier 2014
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il y a très peu de texte et beaucoup d’images dans votre ouvrage... Avec à chaque fois, des notations précises, très référencées. Vous n’hésitez pas à mêler des images de ces temps immémoriaux avec des représentations récentes, comme dans un immense zapping...

Je voulais montrer la richesse culturelle de ces représentations qui constituent notre intelligence de ces questions, et leur évolution ces 35 000 dernières années, la façon dont nous les décrivons à l’aide d’images, de réalisations artistiques,...

Ce qui est étrange, c’est que, par le biais des citations graphiques, vous mélangez des images des premiers Homo erectus tels qu’on les représentait il y a 150 ans avec des représentations plus modernes... Quel est le sens de ce brassage, que l’Histoire est une fabrication, un faux nécessaire ?

Non. C’est difficile à expliquer. Il y a toujours eu différents points de vue de compréhension et de représentation des cultures et des civilisations dont les images, même très anciennes, laissent des traces dans notre subconscient. L’idée que nous en avons ne dépend pas seulement de la dernière représentation que nous en avons perçue. Elles ramènent pêle-mêle les images aperçues sur ces sujets sur l’Internet, à la télévision, au cinéma tout au long de notre vie ou dans les vieux livres illustrés que nous lisions enfants.

Parfois même, ce sont des images plus anciennes encore, comme ces images religieuses montrant Adam et Êve lorsque l’Église tentait de décrire comment le monde était né, comment les plantes et les animaux sont apparus sur notre planète...

Je voulais jouer de ces différents points de vue et du statut très différent de ces connaissances. Je ne voulais pas faire un ouvrage scientifique prenant en compte les dernières découvertes sur le sujet, cela aurait été terriblement ennuyeux pour moi. Cela m’a bien plus intéressé de comprendre comment ces images se sont forgées et comment elles se sont développées au gré de l’évolution de la connaissance.

"Beta... civilisations" (Vol. 1) par Jens Harder
(c) Éditions de L’An 2 / Actes Sud

Vous avez voulu rendre le processus de la connaissance "visible" ?

C’est une réflexion, une approche visuelle. J’ai essayé de compiler, de combiner le plus d’images possibles sur ce sujet.

Il y a quelquefois des images parasites qui ne cadrent absolument pas avec le sujet comme cette image d’Alice au Pays des Merveilles au milieu d’une séquence racontant la migration de l’Homo erectus hors du continent africain...

C’est un insert poétique et symbolique qui évoque les différentes migrations d’Alice au Pays des Merveilles. Elle change à chaque fois de lieu et, à chaque fois, y fait de nouvelles rencontres... Je voulais briser la monotonie du récit qui décrivait le nomadisme de ces populations, c’était ordinaire, plein d’ouvrages font ça. Comme Alice, les premiers hommes découvrent d’autres continents, parfois très éloignés de leur lieu d’origine... Comme Alice, le lecteur voyage dans mes images. Cela n’a rien de scientifique.

"Beta... civilisations" (Vol. 1) par Jens Harder
(c)
Éditions de L’An 2 / Actes Sud

Beaucoup d’images sont empruntées, vous les listez à la fin. On reconnaît par exemple l’illustrateur Pierre Joubert dans La Vie privée des hommes, cette série d’histoire illustrée publiée naguère chez Hachette Jeunesse, ou encore des vieux livres de classe allemands... C’est un hommage à la culture populaire ou une réminiscence de votre enfance ?

J’adore ces images. J’ai découvert ces artistes seulement il y quelques années, au moment où j’ai commencé à me documenter pour mon projet. Dans les années 1970-1980, il y a eu une profusion de livres illustrés pour la jeunesse sur ces thèmes, bien plus qu’aujourd’hui. De nos jours, ce sont les DVD qui constituent mes sources privilégiées.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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3 Messages :
  • Intéressant. Les textes semblent remplacés par des suggestions graphiques obliques : des juxtapositions symboliques pour induire une réflexion chez le lecteur, comme le pochoir urbain et le Carré noir à la Malevitch interpolés dans la scène pariétale.

    Ce ne sont donc pas des « images parasites » mais des commentaires latéraux de l’auteur, comme chez Magritte : ce que Marcel Paquet appelait rendre la pensée visible. Ça fait aussi un peu penser à The Sanctuary, le roman graphique sans paroles de Nate Neal sur la naissance de l’art rupestre et de la magie.

    Dommage que ne soit pas indiqué combien de tomes aura ce second volet, ou son calendrier prévisionnel.

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    • Répondu par guerlain le 8 février 2014 à  11:05 :

      prévu en 2 tomes, mais entre 4 à 6 ans pour la réalisation du dernier tome

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    • Répondu par Hugues le 27 novembre 2017 à  23:14 :

      Les images "parasites" ne sont pas du tout innocentes. Elles font toujours référence à quelque chose de très précis, et c’est justement une partie du jeu que de découvrir à quoi.
      Par exemple, l’image de la Reine rouge fait référence à une théorie de biologie de l’évolution qui explique l’évolution parallèle des parasites et des hôtes...et qui serait à l’origine de la différenciation sexuelle :
      https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Hypoth%C3%A8se_de_la_reine_rouge

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