Jérémy Petiqueux ("Barracuda") : "Le marché ne laisse pas le temps aux débutants de faire leurs armes"

20 décembre 2013 0 commentaire
  • Rares sont les jeunes auteurs dont les premiers albums décollent d'emblée pour atteindre un succès public. En assistant Delaby ("Murena") pendant des années, Jérémy Petiqueux a pu gagner en assurance et en expérience avant d'entrer dans la "famille" des auteurs scénarisés par Jean Dufaux. Rencontre.

Débuter comme assistant d’un auteur confirmé, alors que les magazines ont désormais presque disparu, est-ce une bonne marche à suivre pour faire évoluer son style avant d’affronter un premier album ?

Effectivement, le marché est impitoyable pour les jeunes auteurs, car il ne laisse pas le temps aux débutants de faire leurs armes. Lorsqu’on sort un premier album à l’heure actuelle, il faut être bon, et tout de suite. La surproduction permet difficilement de se faire remarquer. Mais à défaut des magazines de BD, ce sont les réseaux sociaux dont nous disposons pour faire parler de nous, et il est essentiel de savoir s’en servir.

Pour Jean, je ne le remercierai jamais assez d’avoir cru en moi, alors que je n’avais pas encore fait mes preuves. Et il est toujours resté respectueux de l’évolution de mon dessin, car s’il restait assez directif dans son scénario, il n’intervenait en rien dans mon style graphique, me permettant d’aller où mon instinct me guidait.

Jérémy Petiqueux ("Barracuda") : "Le marché ne laisse pas le temps aux débutants de faire leurs armes"

Pour se centrer sur votre album, pourquoi aviez-vous demandé un récit de pirates à Jean Dufaux ? On peut supposer que c’est un univers qui vous attire ?

Quand je lui ai présenté mes planches, je ne souhaitais qu’un avis professionnel. Il y avait une planche dans un univers de pirate. Cela l’a accroché. Il m’a demandé si ce genre d’univers m’intéressait et c’est ainsi que ça s’est déclenché en lui. Il avait dans ses tiroirs cette histoire d’adolescents sur une île de pirates…

Il l’a transformée à sa sauce pour présenter une intrigue tortueuse à souhait. Était-ce ce que vous désiriez ?

J’aime son style, la poésie dramatique de ses histoires, et j’ai confiance en son écriture. Il peut m’emmener où bon lui semble, je le suivrai parce que je sais que rien ne sera lisse. Si ça ne tenait qu’à moi, s’il le souhaite, il pourrait même aller encore plus loin dans son esprit tortueux, sadique, violent, sombre, malsain…

Le crayonné de la planche...

Comment travaille-t-on avec Jean Dufaux ? Avec des surprises au quotidien, des contre-pieds ? Avec la possibilité de lui proposer des idées ?

Cela reste avant tout un plaisir ! Autant pour lui que pour moi. Il a de moins en moins besoin de m’expliquer les choses pour que je les comprenne. Quant à l’histoire, si j’en connais les grandes lignes, j’ignore comment il va m’y emmener et en cela, ça reste une surprise de découvrir le scénario au fur et à mesure. Pour tenter de vous expliquer ce qu’on peut ressentir : prenez une série que vous aimez, et comparez cette excitation d’attendre impatiemment l’épisode suivant à mon attente d’avoir la suite de l’histoire, qu’il me confie en général par dizaine de planches. En tout cas, ce que je souhaitais pour Barracuda, c’était de l’action, du rythme. En cela, le tome 4 a comblé mes attentes.

Vous représentez en permanence des jeunes hommes et femmes en proie à des désirs exacerbés (amour, passion, violence, jalousie, etc.). Quels sont vos sentiments lorsque vous travaillez ? Parvenez-vous à insuffler ces sentiments en continu ?

Quand ce n’est pas ma fille que j’entends chanter dans la pièce d’à côté (elle a un an), je travaille souvent en musique, pour me mettre dans l’ambiance. Musique de film, d’ambiance, que je sélectionne souvent en fonction de la scène à illustrer. Je ne pourrais pas bosser si je n’étais pas capable de m’évader dans cet univers.

...l’encrage...

Comment vous documentez-vous pour réaliser vos planches ?

Beaucoup de bouquins, des recherches sur Internet et plein de films… Aujourd’hui, Barracuda a son propre univers graphique. Ce n’est pas réaliste, c’est un monde fictif basé sur tout ce que nous aimons. Et pour ça, on s’inspire de tout, sans même le vouloir. On se nourrit de tout...

Vos cases sont grandes, ce qui vous permet souvent de montrer l’étendue de votre talent. Est-ce une demande, une nécessité, une contrainte ?

Avec le temps, j’aimerais même aller encore plus loin dans ce sens, en mettant moins de cases et plus de planches, pour garder cette densité de scénario. Je ne sais pas si on me le permettra, mais je le tenterai car je crois que cette optique plus manga/comics, sans changer mon style de dessin, pourrait me convenir.

... et la mise en couleurs.

Après quatre tomes, vous sentez-vous un peu prisonnier de l’île, comme vos personnages, vous n’avez pas envie de découvrir d’autres horizons ?

Avec le temps, l’île de Puerto Blanco est devenue une maison dans laquelle je me sens à l’aise. Mais il y aura bien un jour où je voudrais partir de là pour découvrir d’autres horizons, en effet. Où que j’aille par la suite, ça restera un plaisir de revenir à la maison. C’était notre parti-pris que de rester sur l’île, et je crois que le lecteur peut seulement comprendre maintenant, avec le tome 4, les raisons de ce choix.

Pourquoi avoir réalisé deux couvertures pour ce tome 4 ? Vous n’arriviez pas à vous décidez pour l’une d’entre elles ?

J’avais d’abord réalisé la bleue. Mais je n’étais pas entièrement satisfait, car j’avais cette autre idée, plus graphique, en rouge et noir qui, je crois, est plus proche de l’ambiance de l’album. Mais avec l’éditeur, nous ne parvenions pas à faire un choix entre les deux. Nous avons donc posé la question à quelques libraires et aux lecteurs via un sondage sur la page Facebook de Barracuda. La bleue était la préférée, mais l’écart entre les deux n’était pas énorme… Ce qui était en soi aussi une réponse. Et comme les deux couvertures se complètent : un même personnage vu de deux façons opposées, tant dans sa composition que dans la couleur, nous avons pris la décision de sortir les deux pour que le lecteur puisse acquérir celle qui, pour lui, correspond au mieux à sa vision de la série.

Votre capacité d’aligner quatre tomes d’affilée avec toujours la même rigueur vous place désormais à un statut d’auteur confirmé. Comment ressentez-vous ce passage ?

Tout ce que je souhaite, c’est que cela continue à évoluer dans ce sens ! Sortir un album par an, sachant que je m’occupe également de la mise en couleur, demande énormément d’implication. Heureusement que Jean et les quelques amis de la bande qui bossent avec lui (en particulier Delaby et Xavier) me sortent de mon atelier pour garder une vision extérieure du métier. Si je continue à garder le rythme, nous envisageons néanmoins avec l’éditeur de sortir le tome 5 plus tard (vers le début 2015, au lieu de la fin 2014) pour voir si nous aurions une meilleure visibilité dans les bacs, hors de cette période de fin d’année remplie de grosses sorties. Mais il ne s’agit pour l’instant que d’un questionnement, nous prendrons notre décision plus tard.

Prémice du tome 5 : le retour attendu et craint du Barracuda à Puerto Blanco !

Quelle est la suite ? Un tome 5 qui vient clôturer le cycle, avant d’autres projets ?

Barracuda sera bouclé en 6 tomes, l’histoire sera ainsi complète. Le tome 5, avant-dernier chapitre, se concentrera sur les rescapés, pris au piège sur une île de cannibales. Les lecteurs seront contents de voir réapparaître le capitaine Blackdog comme personnage récurrent ! Il nous reste encore un personnage important à découvrir avant un final explosif, quelqu’un que l’on entend parler depuis le tome 3 : le Faucon rouge.

L’après-Barracuda, c’est un peu la question du moment, puisque j’aurai fini les dernières planches en été 2015. Il est temps de penser à la suite et les idées ne manquent pas. Nous avons un autre projet avec Jean, dans un tout autre univers. Il n’est pas non plus exclu que j’écrive mes propres histoires, c’est d’ailleurs ce que je pensais faire alors que je ne travaillais pas encore avec Jean. Je n’ai jamais cessé d’écrire, mais j’ai le temps pour ça. J’apprends énormément avec Jean, et j’aurais bien du mal à me passer de cette ambiance amicale qui nous anime !

(par Charles-Louis Detournay)

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