Jérôme Félix et Paul Gastine explorent "L’Héritage du Diable"

14 juillet 2016 0
  • Les deux auteurs, qui viennent de terminer la tétralogie de "L'Héritage du Diable" chez Bamboo, nous dévoilent leur rencontre, comment ils ont fait évoluer leurs personnages, et leur devenir... en puissance !

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Paul Gastine : Notre premier contact date d’un atelier de bande dessinée que Félix organisait dans une MJC.

Jérôme Félix : Cet atelier était plus un lieu de délassement pour les jeunes qu’une rencontre de passionnés. Et j’ai donc été très impressionné de voir tout d’un coup les dessins très matures de ce petit jeune de quinze ans ! De plus, alors que cet âge où l’on est plutôt en réaction à ce que proposent les adultes, Paul était le seul du groupe qui ne contredisait pas mes conseils, mais qui les appliquait. Je me suis donc rapidement rendu compte qu’il était intelligent et très doué.

Paul Gastine : Et beau aussi !! (rires) Félix m’a vraiment appris toutes les bases du métier.

Jérôme Félix : Mais après un an ou deux, j’avais épuisé mes ficelles et je lui ai proposé de rencontrer les dessinateurs professionnels avec qui je travaillais : Ludivine, Joël Parnotte, Marc Bourgne, Vincent Mallié, etc. Ce qui lui a permis de profiter de leurs conseils plus orientés que les miens. Et après un moment, Paul m’a confié qu’il désirait réaliser sa première bande dessinée ! Mais je lui ai conseillé de d’abord réaliser des études avant de se lancer en bande dessinée car il n’est pas facile d’en faire son métier. J’ai néanmoins pris ses dessins et j’ai été montrer ses dessins chez Soleil avec qui je travaillais (L’Arche avec Vincent Mallié en espérant qu’ils lui donnent un peu de travail sur Lanfeust Mag, mais ils ont refusé.

J’ai fait de même chez Bamboo, où ils m’ont demandé de continuer à faire progresser Paul afin qu’il l’embauche pour un futur projet. Mais après trois années où Paul bissait sa première année à la Fac, sa mère est venu me voir en me demandant de lancer si possible un projet avec lui, car tout ce qu’il voulait, c’était de faire de la bande dessinée.

Paul Gastine : Elle avait surtout assez de payer chaque année l’inscription à la Fac alors que je n’y mettais pas les pieds !

Jérôme Félix et Paul Gastine explorent "L'Héritage du Diable"
Paul Gastine et Jérôme Félix.
Photo : Charles-Louis Detournay

Il fallait alors trouver l’accroche de votre première série. Félix, vous vous êtes donc basés sur le style de Paul et les personnages qu’il croquait à l’époque ?

Paul Gastine : Je crobardais une série de personnages juste pour le plaisir (sur mon temps libre… ou pas). Ils ont été les piliers de notre récits, avec entre autres Diane la voleuse. A contrario, j’ai eu plus de mal avec le personnage de Constant, le héros. Entre autres, parce qu’il n’avait pas beaucoup de caractère.

Il se dévoile pourtant dans le tome 3, et prend d’ailleurs directement une autre dimension graphique !

Jérôme Félix : Mais nous ne connaissions pas cette faille personnelle au début du récit ! En effet, en dédicace, le public trouvait que la série avait beaucoup de charme, mais que le héros était un peu simplet. En effet, j’avais imaginé un personnage à la Tintin, assez lisse et porté par l’aventure, accompagné de son ami Maurice qui joue le Capitaine Haddock, mais cela ne suffisait pas. J’ai donc été voir une amie psychanalyste de mon épouse, en lui proposant un patient virtuel, et je lui ai décrit la personnalité de Constant (tombé amoureux d’une fille qu’il ne parvient pas à oublier après des années, etc.). Mon amie a donc étudié son cas, et en a déduit que Constant avait subi un réel choc étant enfant, et qu’il avait fantasmé une relation avec Juliette pour ne pas être confronté à une histoire d’amour réelle.

Le lien avec votre personnage de Diane était alors tout trouvé ?

Jérôme Félix : Oui, deux bras cassés (par la vie) qui vont dès lors se soutenir l’un l’autre. Et lorsque j’ai annoncé à Paul qu’on allait déplacer le récit d’aventure pur sur une dimension un peu plus humaine, il a directement été emballé. Mais nous n’avons rien dit à l’éditeur, craignant sa réaction. Mais il a été immédiatement convaincu.

Comment aviez trouvé le style général de votre récit ?

Jérôme Félix : Je n’avais qu’un objectif : que Paul vive de sa passion. Je lui ai donc demandé ce qu’il voulait dessiner afin de lui écrire un récit qui convienne à ses besoins.

Paul Gastine : Pour ma part, j’étais à l’époque fort influencé par les années 1940-50, et le superbe style de Berthet. On sent d’ailleurs mes références dans mon dessin, pour Tex Avery, Roger Rabbit, Indiana Jones, etc. J’ai donc appris sur le tas, entre autres qu’on ne devait pas dessiner tous les éléments de la même manière. J’ai modifié mon traitement selon qu’on soit dans une scène d’action ou une scène plus posée.

Il y a une évolution dans les scènes d’action, dans lesquelles vous vous êtes progressivement rapprochés des personnages, avec des attitudes très vivantes qui concrétisent l’action…

Paul Gastine : Oui, vous faites sans doute référence à la scène du combat dans le cimetière écossais : c’est vrai que j’ai eu tendance à reproduire ce que j’avais expérimenté et qui fonctionnait à mes yeux. Comme je suppose peut évoluer n’importe quel dessinateur.

Jérôme Félix : Je propose un script très léger à Paul, qui ne devait être qu’une base pour que Paul s’amuse, car c’était le plus important. Je vérifiais juste que l’intention initiale soit préservée.

Votre récit ne cesse de rebondir : vous aimez poser des questions au lecteur ? C’est ce qui confère la dimension ésotérique au récit ?

Jérôme Félix : Selon moi, l’ésotérisme ne fait que poser des questions et n’apporte pas de réelle réponse… même si nous dévoilons énormément d’éléments dans le dernier album qui vient de paraître. Mais au cours de l’intrigue, je voulais placer le lecteur dans la peau des héros : il découvre des éléments, à lui à les rassembler ou non. Je n’ai finalement eu qu’à me replacer dans la position lors de mes lectures à propos de Rennes-le-Château, RC comme Rose-Croix. On voit dans l’ésotérisme ce que l’on veut y voir, l’important c’est le voyage. Je pense d’ailleurs que certaines réponses ne sont pas données, car des mystères s’écrouleraient...

Vous donnez tout de même la résolution de votre récit avant la scène finale ?

Jérôme Félix : C’était un choix calculé. Bien entendu, la crainte est de décevoir le lecteur, qui a suivi un récit qui louvoyait entre aventure, fantastique et ésotérisme. Dans beaucoup de récits énigmatiques, les réponses sont plus faibles que les questions. Faire monter la sauce est un métier, mais convaincre au final est plus complexe.

Votre technique est, comme dans L’Arche, de présenter une vision au lecteur, alors que la vérité est ailleurs ?

Jérôme Félix : Quand j’écris mes scénarios, je les dessine comme Yann, car j’ai besoin de devenir le lecteur de mes propres histoires, avec un mystère qui me happe. Mais je vais sans doute changer de style, car peut-être que les lecteurs et les éditeurs désirent des histoires plus simples, mais avec plus de pages. La narration s’est diluée pour s’orienter vers le divertissement. Les livres les plus simples se vendent actuellement le mieux. La bande dessinée change et nous devons changer avec elle.

J’ai été frappé par le style que vous utilisez pour les couvertures : très impressionnant, mais qui demeure une prise de risque car il ne correspond au style de l’intérieur de l’album !

Les ambiances colorées participent du climat ésotérique du récit.

Paul Gastine : La couverture est longtemps restée mon défouloir. A côté du dessin pour l’album qui était mis en couleurs par Scarlett, je réalisais des peintures pour mon propre plaisir, que cela soit en numérique ou sur papier. Les couvertures représentaient donc la possibilité de me lâcher, en travaillant à chaque fois un personnage différent : la composition, l’équilibre des lumières, le contraste… Je me suis effectivement questionné sur la différence de style entre ces couvertures et le style graphique de l’album, mais comme la série évoquait l’aventure, je trouvais que cela avait du sens que les couvertures se rapprochent des affiches peintes pour le cinéma des années quatre-vingts, dont Drew Struzan était le meilleur référence des affichistes, avec par exemple Star Wars et Indiana Jones.

Comment allez-vous alors orienter votre style dans le futur : en maintenant votre style actuel, ou alors profitez-vous de ces récréations personnelles pour le faire évoluer ?

Paul Gastine : Tout-à-fait, fort de cette évolution graphique, Paul m’a raconté des histoires comprenant des situations assez universelles, qu’on pouvait transposer dans tous les styles de récit.

Jérôme Félix : Nous voulions réaliser un récit d’Héroïc Fantasy. Mais Bamboo nous a répondu qu’ils appréciaient nos livres, mais que le délai entre deux albums demeurait assez conséquent, et que ce serait sans doute mieux de réaliser un one-shot. Mais créer un univers de fantaisie en un one-shot semblait peu réaliste, et nous l’avons remisé pour plus tard. Nous sommes donc repartis sur les idées généralistes que j’avais proposées à Paul.

Paul Gastine : Il s’agit de pitches centrés sur l’humain, qu’on pouvait adapter en différents styles. Puis, je ne sais plus qui a avancé l’idée de western, car c’est sans doute venu au fil des discussions sur nos goûts cinématographiques.

Jérôme Félix : Nous avons d’ailleurs publié un preview dans le Bamboo Mag, et l’éditeur était ravi car ils n’ont jamais eu autant de réactions ! En effet, en huit ans, Paul a beaucoup évolué graphiquement, mais il a tenu à maintenir le style graphique de L’Héritage du Diable. Le dernier tome a donc vraiment été compliqué à réaliser afin de maintenir cette cohérence. Le style graphique de notre prochaine collaboration prend donc une tournure assez étonnante, et qui je pense devrait attirer les lecteurs.

Fort Allez-vous donc définitivement tourner la page de L’Héritage du Diable ?

Jérôme Félix : J’ai commencé l’écriture d’un second cycle car j’ai sans doute trouvé une idée qui permette de relancer les personnages. Mais cela doit encore décanter un petit peu. L’actualité est centrée sur notre western, et faites-nous confiance : ça va faire mal !

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire également les chroniques des tomes 1 et 4.

© Illustrations – Editions Bamboo 2016

Photos en médaillon : Charles-Louis Detournay

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