Jésus-Christ super Sfar

28 novembre 2003 0 commentaire
  • Né en 1971 à Nice, le dessinateur et scénariste français Joann Sfar est un phénomène. En moins de dix ans, il a produit près de cent ouvrages : BD, illustrations, livres pour enfants... Best-seller, chouchou des médias, son univers va être adapté aussi bien à la télévision, qu'au cinéma, en jeux vidéo ou au théâtre. Philosophe de formation, « Bon client » pour les journalistes, il est devenu en quelque sorte le Messie de la nouvelle BD française. DBD vient de lui consacrer un long et intéressant recueil d'entretiens.

C’en est même irritant. Sfar est avant tout un phénomène médiatique. Récemment, Libération lui consacrait sa dernière page, réservée aux hôtes de marque. Sfar est à la BD ce que BHL ou Sollers sont à la littérature : une espèce de gourou que l’on sollicite à propos de tout et de n’importe quoi. Il faut dire qu’il pourrait avoir sa carte du bon client chez Ardisson : cultivé, référencé jusqu’au bout des ongles, il est juif (un bon marronnier moyen-oriental), au cœur de la nouvelle mouvance de la BD française (co-animateur de l’Association, compagnon de route de Marjane Satrapi, David B, Trondheim,...), sollicité par la télévision (« Petit Vampire » va être un dessin animé de 52x13 minutes sur France 3), par le cinéma (« Grand Vampire » va être un film produit par Arena Films, le producteur d’Alain Resnais), par le monde du jeu vidéo (il est associé à une boîte de développement qui travaille à partir de ses dessins), qu’au théâtre (on parle d’une adaptation du Chat du Rabbin)... En bref, il a toujours une actualité à vendre (il produit pas loin de 10 livres par an) et il publie chez (presque) tout le monde : Dargaud, Dupuis, Delcourt, L’Association, Bréal, Denoël Graphic, Bayard Jeunesse, Nathan, Cornélius, Hoëbeke,... Il est soit scénariste, soit dessinateur, soit les deux. En un mot, Sfar est inévitable.

Jésus-Christ super Sfar
DBD N°20 - Joann Sfar
Le dessinateur se confie longuement à Frédérique Pelletier

Un bilan provisoire

Face à la production de ce titan, il était urgent de faire un point. C’est ce que fait notre excellente consoeur Frédérique Pelletier dans le dernier numéro de DBD (les dossiers de la BD). Avec ce long entretien, prévient-elle dans l’introduction, il apparaît comme « brillant et vulnérable, intellectuel et populaire, sûr de lui et angoissé, tout en étant extrêmement lucide sur son travail et sur ses défauts. » On y apprend des éléments sur sa biographie (disparition de sa mère à l’âge de trois ans et demi : «  A n’en pas douter, je cache une névrose, mais une névrose qui a pu déboucher sur un boulot, qui m’a permis de m’intégrer parfaitement dans le jeu social » ; son père, avocat, gaulliste, très en pointe dans le combat contre les néo-nazis : « J’ai vu mon père avec une nana différente presque tous les soirs et à chaque fois c’étaient des mannequins » ; son grand-père qui l’a élevé ("Mon grand-père m’emmenait à l’hôtel, il prenait une chambre avec une nana et moi je restais à l’attendre en mangeant des glaces") ; sur ses opinions religieuses (« J’ai inventé une sorte de religion avant la religion. »), sur ses influences (Fred, Buscema, Chaplin, Alexandre Dumas, Les 3 Petits Cochons, Les 4 Fantastiques... ), sur sa vision de la BD (de Métal Hurlant à Fabrice Neaud...), sur ses combats de jeunesse (il a été vigile d’une synagogue pour la protéger des skinheads néo-nazis : « La peau d’un Noir ou d’un Arabe ne valait pas cher à ce moment-là à Nice »), sur le conflit israélo-palestinien (« Je trouve déplorable que les jeunes gens de France se déterminent face aux événements du monde en fonction de leurs origines ethniques ou religieuses »), sur sa carrière enfin (l’Atelier des Vosges, l’Association, sa rencontre avec l’elficologue Pierre Dubois, la saga des Donjons...), ses goûts pour l’érotisme, les monstres, le diable, la mythologie grecque...

La conversation finie, on reprend son souffle. On comprend mieux pourquoi ce volcan créatif occupe une telle place dans la BD contemporaine, au point d’être une espèce de Messie.

L’année prochaine, Sfar aura trente-trois ans, l’âge que choisiront les médias pour sa crucifixion ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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