Jhen T. 18 : Le Conquérant - Valérie Mangin, Paul Teng & Céline Labriet - Casterman

8 juin 2020 11 commentaires
  • Une nouvelle scénariste pour cette série qui fut créée à la fin des années 70. Valérie Mangin, sans aucun doute, connaît « son boulot », et elle nous concocte dans cet album un scénario dans la droite lignée des thèmes de Jacques Martin, mais avec un regard plus acéré sans doute !

Jhen Roque, maître architecte et maître sculpteur, court les chemins de France et de Navarre. Il est loin, le temps de son amitié avec le sombre Gilles de Rais, le temps de ses compagnonnages avec l’illustre Jeanne D’Arc. Mais ce qui reste constant chez lui, c’est la passion pour ces arts qui, en cet an de grâce 1435, érigent peu à peu le patrimoine d’une civilisation.

Jhen T. 18 : Le Conquérant - Valérie Mangin, Paul Teng & Céline Labriet - Casterman

Disons-le tout de suite, le contexte historique dans lequel évolue Jhen n’a rien de simple ni de facilement compréhensible. Le talent de la scénariste Valérie Mangin est de ne pas chercher, justement, à alourdir son propos, donc l’aventure de ce jeune homme passionné et passionnant, par des explications historiques précises. Elle nous dresse bien plus l’esquisse d’une époque, au travers de son ambiance, des vécus quotidiens des riches et des pauvres, et l’Histoire, par petites touches, n’est là qu’en trame, qu’en filigrane.

Jhen, dans cet album, se retrouve en Normandie. Un moine est assassiné, il y a un vol de reliques, il y a son enlèvement qui le mène juqu’à Bayeux où le duc de Bedford veut rentrer en Angleterre en emportant avec lui les trésors normands, surtout ceux qui rappellent la conquête de l’Angleterre par les Normands, ceux qui se souviennent de Guillaume le Conquérant. Dont, et surtout, bien évidemment, la célèbre tapisserie de Bayeux. Une tapisserie splendide à laquelle, cependant, il manque un morceau…

Tous les ingrédients d’une aventure classique sont donc réunis. Mais Valérie Mangin ne pouvait pas se contenter de classicisme, elle qui, avec « Alix Senator », a prouvé que les œuvres de Jacques Martin pouvaient, d’une certaine manière, être « reliftées ».

Cela dit, chez Martin, le réel, souvent, se mêle de fantastique, d’ésotérisme, et c’est là chose normale, dans la mesure où les époques que traitait Jacques Martin étaient extrêmement influencées par des croyances religieuses qui laissaient la place à l’imaginaire, à l’inconnu, à l’inexplicable.

Valérie Mangin a donc repris cette constante qui existait déjà chez Jacques Martin pour en faire le moteur de sa narration, aux côtés de la violence, de la misère, de l’ambition, du pouvoir et de la richesse. Et c’est ce mélange entre la réalité historique et les jeux de l’imagination qui fait de cet album une réussite.

Le texte donc est plus « mature » que ce que faisait Jacques Martin. Il est moins pesant, aussi, tant il est vrai que les œuvres originelles de ce grand nom de l‘âge d’or de la bd peuvent parfois se révéler, de nos jours, indigestes !
Mais ce qui fait aussi la qualité de ce livre, c’est une autre maturité, celle du dessinateur, Paul Teng. D’album en album, son trait devient plus aérien, ai-je envie de dire, il quitte de plus en plus les chemins balisés d’une certaine ligne claire pour se permettre des jeux de mouvements, de regards, d’apparences, qui rythment le récit et lui donnent une vie qui n’a rien de statique.

Il faut, à ce titre, souligner son travail exemplaire sur les décors, sauf lorsqu’il s’agit de mettre en évidence les visages de ses personnages ; les décors, alors, s’estompent et disparaissent, pratiquement. Les personnages, en outre, ne regardent pratiquement jamais le lecteur en face, ce qui donne encore plus d’existence au graphisme de Teng.

N’oublions pas non plus les couleurs de Céline Labriet, des couleurs qui restent fidèles à l’ambiance qui était chère à Jacques Martin, ou à Pleyers, tout en jouant avec talent des reliefs et des jeux d’ombres.

Un très bon Jhen, qui devrait plaire autant aux fans de l’œuvre de Jacques Martin qu’à ceux, nombreux, qui aiment qu’une bd traditionnelle se modernise avec intelligence.

(par Jacques Schraûwen)

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11 Messages :
  • L’album est bon, sans aucun doute, même si les personnages et les décors sont tout de même éloignés de ceux de Pleyers, il y manque cette poésie graphique qui rend le dessin de Pleyers inimitable.
    Par contre, je suis étonné par cette phrase : »Le texte donc est plus « mature » que ce que faisait Jacques Martin. Il est moins pesant, aussi, tant il est vrai que les œuvres originelles de ce grand nom de l‘âge d’or de la bd peuvent parfois se révéler, de nos jours, indigestes ! »
    En quoi et où le texte de Martin dans Jhen est-il indigeste ? ...

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    • Répondu par gouvion le 8 juin à  16:40 :

      Tout à fait d’accord avec le commentaire précédent.
      Si il est bien un auteur de BD qui a toujours fait attention à avoir un style d’écriture fait d’élégance et de subtilité c’est bien Martin.
      Indigeste n’est vraiment pas le mot qui me vient à l’esprit. Aujourd’hui encore, on peut prendre un réel plaisir à relire les albums de cet auteur qui n’a jamais fait dans le fade et la facilité.
      Mais bon, il est toujours de bon ton, aujourd’hui, de dénigrer cette oeuvre car elle a été crée il y a plus de 50 ans et on veut voir dans cette longévité une assurance de vieillissement obligé.
      Rien de plus faux à mon avis : les albums de Jhen comme "Barbe-bleue" ou "Le lys et l’ogre" n’ont pas pris une ride et le style d’écriture, loin d’être indigeste, est une merveille d’écriture ciselée et recherchée.

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      • Répondu le 9 juin à  07:59 :

        J’ai toujours pris plaisir à lire du Jacques Martin. Cependant, il faut reconnaître que pour lui, comme pour ben d’autres auteurs des années 50 et 60, la conception de la bande dessinée n’était pas la même que celle d’aujourd’hui. Et oui, je maintiens que, pour bien des gens, le texte de Jacques Martin (comme celui de Jacobs... et d’autres) manquait terriblement de simplicité et se perdait dans des explications que les jeunes lecteurs de l’époque, et j’en étais, "zappaient". Cela n’enlève rien à l’importance de Jacques Martin dans l’Histoire de la bande dessinée. Et je n’ai nullement dénigré Jacques Martin dans ma chronique ! J’ai parlé d’une bande dessinée d’aujourd’hui, d’après ma lecture, d’après ma propre impression. Si chroniquer une bd, de nos jours, c’est se contenter de réécrire un communiqué de presse, très peu pour moi ! Une chronique, c’est un regard personnel, aussi... Cela dit, je respecte pleinement ceux qui ne partagent pas mes avis. Et Jacques Martin, même si vous semblez avoir compris le contraire, a fait partie de mon enfance, de mon adolescence. Je ne le renie pas, mais je me réjouis de voir les reprises ne pas se contenter de faire du copier-coller !

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        • Répondu par gouvion le 9 juin à  16:04 :

          Merci pour vos précisions. Toutefois le sens premier de votre remarque était tout de même assez sèche pour le style de Martin.
          Que les premiers albums de cet auteur aient des textes conséquents, c’est une évidence, mais tous les albums du journal Tintin de l’époque avaient ce défaut si tentait qu’il s’agisse d’un défaut. Certains lecteurs aimaient bien avoir du texte et appréciaient de ne pas lire un album en moins de 20 minutes comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Quand un album est chargé en texte, on a toujours tendance à y voir un défaut, chose que j’ai du mal à saisir. Si le texte est bon où est le problème...
          Par contre, la série Jhen n’a jamais connu ces longs récitatifs et Martin avait réussi, selon moi, à manier une langue riche et soignée en l’enrichissant de mots semblant venir tout droit du Moyen-âge. C’était certes peut-être compliqué à lire pour certains lecteurs mais le but d’un auteur n’est pas de chercher la simplicité mais d’opter pour un style ( qu’on apprécie ou pas) qui fera sa marque.

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          • Répondu par Jacques Schraûwen le 10 juin à  07:29 :

            Ce n’est pas faux... Les temps changent.... La bd au fil des années s’est faite moins descriptive, littérairement parlant, plus narrative, graphiquement parlant. Il est vrai que dans Jhen Jacques Martin s’est fait quelque peu plus léger... Mais mon impression reste que Martin y gardait ce style "magazine de Tintin" dans lequel il fallait presque obligatoirement que les "mots" décrivent ce que le dessin racontait déjà. A l’époque, c’était normale, naturel, sans doute, la bd n’étant, finalement, essentiellement destinée qu’à des enfants dont les parents autorisaient et validaient sa lecture. De ce fait, le côté didactique était important. D’où, encore une fois, l’importance du texte. De nos jours, on peut certes regretter que le côté littéraire de la bd ne soit plus que grès rarement présent dans les albums "à la mode"... Mais je disais bien que dans ce dernier Jhen, le texte était plus mature, plus actuel, plus lisible par tout un chacun, plus accessible et, de ce fait, ouvrant plus à la réflexion, voire même à la recherche personnelle. Je maintiens que Mangin et Teng ont ait de Jhen un héros actuel capable de plaire à tout le monde, avec intelligence, et pas seulement aux fanas de Martin... On est loin, dans cette reprise de Jhen, de ce que Sfar et Blain ont fait de Blueberry... On est dans l’intelligence et pas dans le tristement mercantile !

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            • Répondu par gouvion le 10 juin à  14:13 :

              Tout cela est vrai. A chaque époque et public des attentes de lecture différentes.
              L’important reste le plaisir de lire un album de BD et je lirai donc avec curiosité et intérêt cette nouvelle aventure de Jhen qui contient, visiblement, d’indéniable qualités.

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            • Répondu le 10 juin à  15:14 :

              Jacques, je pense vraiment que vous confondez : jamais dans les aventures de Jhen ( ni Alix, ni Lefranc des années 70-80), il n’y a eu les descriptions des dessins par le texte.
              Par contre dans les années 50, c’est sûr ! Martin a d’ailleurs été un des premiers ( si ce n’est le premier, mais je ne suis pas historien), a être passé à 3 strips et 9 images par page. Il a donc allégé par rapport à ce que l’éditeur demandait dans les années 50-60.
              Jacques Martin a donc été un précurseur !!

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  • Chacun a le droit d’exprimer son avis mais pour ma part, je ne trouve aucun texte de Jacques Martin "indigeste". Tout en respectant les autres opinions, j’aimerais toutefois qu’on me désigne une seule planche où ce qualificatif pourrait être approprié.
    Se priver de ces textes imputerait le plaisir du lecteur de la saveur narrative de ce Maître absolu de la bande dessinée. Ce conteur de génie a hissé la BD au rang d’oeuvre d’art. Ses planches doivent s’observer à la loupe pour en découvrir tous les détails. Les albums de Jacques Martin sont gravés dans le marbre de l’Histoire du 9ème art.
    Ce propos selon lequel le dernier Jhen comporte un texte plus mature m’interpelle. Comment peut-on écrire de façon plus mature que Jacques Martin (auteur durant plus de 60 ans) ?
    Je vais lire ce nouvel album pour essayer de le comprendre.

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    • Répondu le 11 juin à  08:03 :

      Je n’ai dit à aucun moment qu’il fallait supprimer les textes de Jacques Martin. J’ai émis mon opinion, que je sais partagée par de nombreuses personnes, que le processus narratif qui était le sien est "daté". Les jeunes des années 50 qui lisaient Alix sont ceux qui, plus tard, ont lu, plus âgés, Jhen, avaient des bases très différentes des lecteurs d’aujourd’hui. Ce n’est pas une critique, c’est ne constatation. Le coté didactique qui a toujours existé chez Jacques Martin ne fait plus vraiment partie des aspirations des lecteurs actuels, c’est une évidence. Et j’ajoute que, lecteur "senior", lorsque j’étais môme, ado, jeune adulte, pas mal de livres de Jacques Martin, d’Alix à Jhen, me tombaient des mains, jusqu’à ce que j’applique le précepte de Pennac : tout lecteur a droit au zapping... Oui, Jacques Martin est un "classique", et, que vous le vouliez ou non, les "classiques" sont souvent quelque peu rébarbatifs... Mais encore, j’insiste, il n’y a aucune volonté chez moi de porter ombrage à cet homme qui fut un ces grands créateurs de la bande dessinée historique...

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      • Répondu par David Sporcq le 11 juin à  17:03 :

        Si les albums d’Alix vous tombaient des mains, si c’était à ce point-là, je comprends mieux votre point de vue. Et si, comme vous l’affirmez, de nombreuses personnes sont de votre avis, je fais partie des autres que j’espère nombreux aussi.

        Je n’appartiens pas non plus à la catégorie des lecteurs des années 50. Je n’étais même pas né.Cependant et pour être honnête, je dois avouer être, pour reprendre le terme dont Jacques Martin m’a affublé lors de l’une de nos rencontres "un incurable".
        Mais, même à un degré moindre d’admiration de cet illustre auteur, j’ose espérer que nous sommes encore légion à apprécier son oeuvre magistrale un peu plus passionnément. A tout le moins pour ce qui concerne ses procédés narratifs qui ne sont pas "datés" mais assurément inimitables.
        Plus encore, je suis persuadé que de nombreux nouveaux lecteurs (qu’on a parfois trop tendance à sous-estimer) auront les capacités ou les affinités culturelles pour apprécier dans son intégralité et à sa juste valeur ses dessins et ses textes.
        Que j’aimerais être à leur place et seulement les découvrir.

        Enfin, je vous remercie d’avoir prêté attention à mon intervention et vous prie très sincèrement de m’excuser si je me suis montré virulent. Après tout, ce site permet de faire des rencontres intéressantes, de discuter, de partager ou de défendre des points de vue entre passionnés. Ce que nous faisons. Et même si nous n’étions pas tout à fait d’accord cette fois, nous le serons peut-être si nous parlons un jour d’un autre Maître que vous semblez particulièrement apprécier aussi : Jean Giraud.

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        • Répondu par jacques schraûwen le 12 juin à  07:10 :

          Merci... N’être pas totalement d’accord, mais pouvoir en discuter, calmement, sainement, c’est un vrai plaisir... L’essentiel, dans la vie, je pense, c’est être capable de passion. La vôtre est communicative, et j’ose espérer que la mienne le soit aussi... A bientôt, certainement, ici ou ailleurs, pour d’autres débats d’idées...

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