Interviews

Ji Di : « La série "My way" suit mon évolution dans ma vie, de manière totalement imprévue ».

Ji Di, jeune dessinatrice de 24 ans inspirée par Benjamin, est aujourd'hui en tête des ventes en Chine. Sa série "My way" parle de la difficulté des êtres à s'aimer, du rapport au bonheur, à l'autre, et à la mort. Travaillant essentiellement à la tablette graphique, Ji Di a répondu à nos questions à l'occasion de la sortie du tome 2.

Vous avez choisi un pseudonyme. Que signifie-t-il ?

Cela signifie "endroit tranquille". Nous avons en Chine, une expression qui dit : "Pour aller très loin, il faut calme et tranquillité". Pour m’améliorer et progresser artistiquement, j’ai besoin de cela.

My way est votre premier album. Vous avez été inspirée par Benjamin. Quel effet cela fait-il de vendre plus d’albums que lui en Chine ?

Benjamin est mon idole, mais il y a une grande différence de style entre lui et moi. Grâce à lui, j’ai compris que les manhuas pouvaient aussi être créés à la tablette graphique, pas seulement en noir et blanc comme les mangas. Il y a une filiation entre Benjamin et moi, c’est pourquoi il n’y a pas de compétition entre nous.

En tant que chinoise, que pensez-vous du fait de venir en France sur un salon consacré au Japon ?

Cela fait partie des efforts que Benjamin et moi faisons pour la publicité des manhuas. Le chemin est encore très long.

Le chemin est-il également encore long pour convaincre les éditeurs de publier vos histoires ?

Les succès des salons de dédicaces n’ont aucune importance dans ce processus. Il faut surtout que les auteurs chinois percent au niveau international, pour influencer nos éditeurs.

Vous êtes en train de travailler sur le cinquième tome de My way, pensiez-vous à une série lorsque vous dessiniez le premier ?

Pas du tout. La série My way suit mon évolution dans ma vie, de manière totalement imprévue. J’ai une histoire en tête, puis je monte le projet d’en faire un scénario, puis des dessins, c’est tout.

Vos dessins sont très doux et tout en rondeur. Pourquoi avoir choisi des rectangles si rigides pour les contours des cases ?

Mes dessins sont justement très doux, et ont besoin de quelque chose de strict, comme un rectangle, pour les contrebalancer. C’est comme le yin et le yang.

Ji Di : « La série "My way" suit mon évolution dans ma vie, de manière totalement imprévue ».
Extrait du tome 1 de "My way".
© Ji Di/Xiao Pan

Les Chinois sont connus pour ne pas exprimer ouvertement leurs sentiments. Est-ce la clé du succès de vos BD ?

Nous, Chinois, sommes très pudiques. Nous prenons toujours quantité de chemins pour dire réellement ce que nous pensons. Mes dessins reflètent parfaitement cela : mon trait est timide et doux. A travers mon dessin, je m’exprime, mais je ne me pose pas toutes ces questions, cela vient naturellement. Par exemple, le personnage de V voyage exactement comme moi. Je parle à travers lui.

Vos histoires dessinées semblent se suffire en elles-mêmes. Pourquoi intercalez-vous des textes explicatifs aussi longs entre deux chapitres ?

C’est parce que j’adore travailler avec des mots. C’est aussi le cas dans mon blog. J’écris beaucoup régulièrement.

Est-ce la première fois que vous venez en Europe ?

Non, j’étais déjà venue avec Benjamin. Pour voir des tableaux des impressionnistes, des artistes que j’adore : Corot, Degas, Renoir. Je suis admirative du rendu des lumières. J’ai été très influencée, nous devons d’ailleurs plus nous servir des lumières dans les manhuas.

Vous inspirez-vous aussi d’artistes traditionnels chinois ?

Surtout de Benjamin. Car avant lui, les dessinateurs de BD chinois travaillaient uniquement en noir et blanc, au trait. Mais depuis Benjamin, nous travaillons aussi avec les couleurs. C’est pour cela que dans mes dessins, il y a très peu de traits, seulement des masses de couleurs.

Vous avez d’abord visité l’Espagne avant de venir en France...

J’y suis allée pour visiter le musée de Gaudi. Pour moi, Barcelone est une ville de rêve, à l’architecture magnifique. Je suis aussi allée faire un petit tour à la plage, je suis revenue bien bronzée (rires).

A la fin de l’édition française du tome 1 de My way, on peut admirer des illustrations dans un tout autre style, plus longiligne. Créerez-vous des futurs albums dans ce style-là ?

J’étais encore très jeune lorsque je travaillais sur le premier tome. Je ne voulais pas définir mon style trop tôt. J’ai donc fait beaucoup d’essais.

C’est comme des prises coupées, en fait...

(rires) Chez moi, je dessine 6 heures par jour, j’ai beaucoup travaillé pour créer mon propre style.

Le tome 1 de My way était surtout constitué d’histoires d’amour ne pouvant continuer, pourquoi le tome 2 glisse-t-il vers le thème de la mort ?

Pendant que je travaillais sur le tome 2, ma mère est décédée dans un accident de voiture. J’ai vécu le pire moment de toute ma vie, et m’en suis inspirée pour ma BD.

Est-ce la clé vers la maturité artistique ?

Certainement. la maturité passe par la confrontation avec la mort.

Depuis votre arrivée en France, vous êtes-vous intéressée à des auteurs de BD franco-belges ou européens ?

J’aime beaucoup le dessinateur italien Gipi. J’adore aussi les livres français pour enfants, car dès qu’on en a un dans les mains, c’est si joli qu’on a envie de le lire.

En France, la BD est surtout considérée comme coûteuse et luxueuse.

C’est pour cela que je préfère me priver de manger pour pouvoir acheter ces livres (rires).

Souhaiteriez-vous aborder d’autres univers ou d’autres genres ?

J’essaie actuellement d’écrire un roman. Avec la BD, ce sont les deux domaines que je voudrais explorer dans ma vie.

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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