Jim ou Téhy « Je ne me vois arrêter ni l’un ni l’autre : J’ai besoin de ces deux facettes. »

25 décembre 2009 0 commentaire
  • Plus connu sous ses pseudonymes de Jim et de Téhy, Thierry Terrasson parvient à jongler avec une facilité déconcertante entre les différents genres de la bande dessinée, humoristique et réaliste, alors que beaucoup d'autres auteurs parviennent difficilement à sortir du carcan dans lequel ils se sont cantonnés. Oscillant entre l’humour bon enfant de Jim et le catastrophisme de Téhy, notre homme est un scénariste – dessinateur talentueux et à la sympathie avérée! Rencontre.

Vous êtes un auteur particulier, oscillant entre le catastrophisme d’un Yiu et l’humour bon enfant de vos albums signés sous votre unique prénom Jim. Comment faites-vous la part des choses ?

Le plus naturellement du monde ! De même qu’au cinéma, où l’on peut apprécier en temps que spectateur, autant les gros blockbusters hollywoodiens que les petits films indépendants à hauteur de l’humain. Pour ma part, ce serait se cantonner à un seul genre qui me semble curieux !

Comment parvenez-vous à passer d’un univers à l’autre ? Est-ce une difficulté de passer du récit humoristique souvent en une planche avec une histoire en 46 pages ?

C’est un exercice différent, mais c’est vrai que ça fait parfois des journées un peu étrange à écrire le matin pour essayer d’être drôle (et parfois ça vient, parfois ça ne vient pas) et l’après-midi de se glisser dans la destruction du monde avec Yiu. Mais je me souviens de Jerôme Renéaume quand il travaillait sur les deux premiers Yiu. Il me disait qu’il était étouffant d’évoluer toute la journée dans un univers aussi sombre. Sans doute mes albums humoristiques me permettent-ils de ne pas mourir asphyxié par trop de noirceur sur ma table de dessin (rires).

Jim ou Téhy « Je ne me vois arrêter ni l'un ni l'autre : J'ai besoin de ces deux facettes. »
illustration Yiu

Pourquoi ses deux pseudos Jim et Téhy ? Craignez-vous de perdre des lecteurs si certains se rendaient compte que l’un et l’autre ne font en réalité qu’un ?

Au contraire, ça me simplifierait la vie de n’avoir qu’un pseudo. C’est plus un handicap qu’un atout. Au départ c’était une ruse contractuelle. Je me suis fait passer pour Jim afin de pouvoir signer un album humoristique, alors que j’étais en retard chez le même éditeur sur La Teigne sous le nom de Téhy. Et du coup les deux noms sont restés.

Peut-on partir du principe que Jim et Téhy sont deux personnes différentes, emprisonnées dans un seul corps ? Est-ce que vous en préférez une plus que l’autre ?

Je ne vois que trop l’idée sous-jacente à cette question (rires). Je ne sépare absolument pas Téhy qui fait des BD plus ambitieuses et Jim qui réalise des bandes dessinées plus commerciales. Petites éclipses était signé Jim et plusieurs choses à venir signées sous ce même pseudonyme s’éloigneront des albums à gags conçus jusqu’à maintenant. La distinction est simple pour moi. Téhy est lié à un univers fantastique, alors que Jim écrit sur notre société contemporaine ; le premier privilégie l’action, alors que le second s’intéresse à caricaturer les rapports entre les gens de tous âges, les couples, les rapports au travail (...). Je ne me vois arrêter ni l’un ni l’autre. J’ai besoin de ces deux facettes.

Que répondez-vous à ceux qui accusent Jim d’être un simple producteur d’albums grand public et commerciaux ?

Producteur, quelle horreur, on dirait une usine ! Je travaille 7 jours sur 7 et étant principalement scénariste, j’écris forcément plus d’un album par an. Mais chacun est rempli de doutes, de questionnements sur son contenu, sur son choix pour la couverture, sur l’efficacité d’un gag, d’un dialogue, d’une chute (…). Par contre, concernant votre adjectif “grand public“, là je m’y reconnais. J’aime cette idée de toucher les gens et particulièrement ceux qui ne lisent pas de bandes dessinées.

En dédicace, quelle est la réaction de vos lecteurs qui se rendent compte que Jim et Téhy sont la même personne ?

J’adore que les gens le découvrent ! Et souvent, c’est effectivement une surprise, mais ça c’est les fameuses étiquettes françaises qu’il faut prendre un malin plaisir à décoller.

Planche Yiu - t7 : Dernier Testament

La fin de Yiu est empreinte d’un grand défaitisme. Était-ce votre inspiration de base de pouvoir paraphraser l’apocalypse dans un futur projeté ?

Oui, mais je préciserai en soulignant que nous nous sommes adoucis avec l’âge. L’album se conclut sur une note d’espoir, alors que le projet initial était d’en balayer toutes traces. C’est le hic lorsqu’on vieillit. Si on gagne en sagesse, on devient aussi peut-être trop sentimental. Finalement, raser notre monde, ok, mais on avait un tel attachement pour notre héroïne qu’on a finalement souhaité lui en garder un petit quelque chose d’intact.

Illustration Yiu

Si Yiu se clôture, les Spin offs sont-elles amenées à se poursuivre et quelles en seraient les limites ?

Yiu, Premières missions a développé un vrai plaisir chez nous. Travailler sur des one-shots, en abordant pour chacun des lieux et personnages différents, permet de rester constamment en éveil et de renouveler notre intérêt à chaque tome. J’espère bien les continuer le plus longtemps possible, tant qu’il y aura de l’envie de notre côté et de celui des lecteurs.

Les planches de Yiu attirent naturellement le regard. Ne vous êtes-vous pas dit que la comparaison serait difficile à soutenir pour Vax, le dessinateur des Premières missions ?

En fait, non ! Vax apporte énormément à la série, et d’ailleurs la série-mère s’est enrichie de sa vision et de ses personnages. Guenet apporte une démesure et un traitement de la couleur incroyables, mais Vax apporte une finesse et un réalisme dans les détails, sans jamais perdre en dynamisme. Les deux ont leurs qualités propres et le fait d’avoir les mêmes scénaristes, ainsi que le même découpeur de planches, créent un ton commun à l’ensemble, une meilleure cohérence.

Toute l’équipe de Yiu

À l’instar de Yiu, vous développez votre seconde série chez Soleil Reign, qui propose une vision très pessimiste d’une société en pleine implosion.

Reign développe l’aventure d’Adam Nexe, un démineur qui se retrouve dans des situations tendues liées au développement d’un groupuscule terroriste sur le territoire américain. Difficile de passer du bon temps à siroter des cocktails au bord d’une piscine, lorsqu’on a un pareil job et que les événements dégénèrent aussi rapidement.

En vous lisant, on sent vous sent plutôt pessimiste par rapport au futur de l’humanité ?

C’est un curieux paradoxe. J’aime notre époque que je trouve aussi dure qu’excitante et n’adhère pas à cette idée que “c’était mieux avant“. Mais en même temps, avec un peu de recul, comme beaucoup, je ne peux qu’avoir cette drôle d’impression d’une époque qui va droit dans le mur. Cette dernière se retrouve donc logiquement dans mes récits.

Planche Reign - t2 : Seconde Chance

Serait-ce selon vous le chemin tout tracé de notre société ? Un repli sur soi-même lié aux avancées technologiques, mais en même temps une aspiration vers les Dieux face aux catastrophes mondiales ?

Pour ma part non, car au final je reste plutôt optimiste. C’est si curieux de croire à des dieux. Comment fait-on pour croire ? Croire au doute, ça oui, j’arrive à le concevoir, mais croire en des certitudes ? J’espère – naïvement, sans doute – qu’on sera plus malin que ça. Ma petite théorie perso est que Dieu existe, s’il s’appelle le hasard, les circonstances qui ont crée tout ce grand fatras, cet espèce d’équilibre incroyable qui a fait la naissance de ce monde et des êtres qui y habitent. Et vouloir exprimer du respect face à cet équilibre-là, il y a sans doute une sorte de logique à tout ça. Mais dès que ça devient organisé, ça devient très vite un grand corps malade ingérable et destructeur.

Dans Reign, on trouve une forte influence de 24H, la revendiquez-vous ?

L’axe choisi dans Reign (suivre un démineur) ouvre un angle différent et la place que prend l’héroïne féminine la rend par là aussi particulière. Je connais tres bien la série 24H et pour moi Reign s’inscrit effectivement dans un genre similaire.

Extrait Reign - t2 : Seconde Chance

Comment faites-vous alors pour vous distancier de la célèbre série ?

Au-delà de ce postulat de base, justement parce que je connais très bien 24H, je m’efforce sans cesse de travailler à en renouveler les situations. Les péripéties sont à chaque fois différentes et je détesterais l’idée de copier une scène de la série américaine. Que ce soit un 4X4 jeté à la figure des terroristes ou un enfant harnaché de bombes dans le tome 1, que ce soit Elisha ouvrant le ventre de quelqu’un pour récupérer un élément, ou un camion projeté contre un bâtiment lors d’une attaque nucléaire dans le tome 2, je me régale à chercher constamment de nouvelles voies.

Il n’en reste pas moins que cette influence peut parfois poser quelques soucis. en 7 fois 24 épisodes, les écrivains de la série ont sacrément épuisé un pannel considérable de scènes. Par exemple, 24H creuse des idées comme les milices privées, alors que je travaille dessus depuis longtemps. Quoiqu’il en soit c’est justement se faire violence que de chercher à éviter les ressemblances !
Reign me passionne dans cette volonté de travailler le rythme, la cohérence, et de s’attaquer pour la première fois à un registre très codifié et de facture plus classique.

À la base, Reign avait été annoncée comme un diptyque. Aujourd’hui un troisième tome est d’ores et déjà prévu. Dès lors, quel est donc l’avenir de la série ? Sur combien d’albums allez-vous encore travailler ?

Nous travaillons sur une série courte de quatre tomes. Le troisième en est à la moitié, et le début me semble très excitant. Cara, son dessinateur, a fait du très bon boulot !

Couverture L’Invitation

Yiu terminée, quels sont vos projets à venir que se soit sous le surnom de Téhy ou celui de Jim ?

Sous le nom de Jim, mes projets à court terme sont la sortie en janvier ou février du Sourire de la Baby-Sitter avec Grelin au dessin, une comédie sociale autour de l’ambition de deux “adulescentes“ avec des petites pin-ups délicieusement dessinées. Cela sera, je crois, un bel album (deux tomes sont prévus). En tout cas je me réjouis de sa sortie. Et puis en avril, L’invitation, un roman graphique de 160 pages couleurs avec Dominique Mermoux au dessin et dont le scénario et quelques pages sont accessibles sur le forum du site de Yiu : www.yiu.net. Je travaille également a une bande dessinée personnelle, au dessin comme au scénario et dont j’affiche toutes les pages sur un blog : http://jimtehy.blogspot.com/. Travaillant seul, les retours et commentaires du public m’intéressent diablement, et j’aime l’idée de montrer l’avancée des pages au fur et à mesure. Enfin, avec Rudowski, nous travaillons au tome 2 de Tom

Couverture Le Sourire de la Baby Sitter

Sous mon pseudonyme Téhy, je travaille avec Lalie au deuxième tome de L’ange et le Dragon, une série entièrement faite en images de synthèse. Un pari fou ! Puis sortira le troisième Reign, et après j’irai retrouver avec plaisir Yiu pour la septième aventure des Premières Missions. Je réfléchis encore à un projet avec Jérôme Renéaume, mais dont il est encore trop tôt pour en parler avec plus de détails.

Terminons par les trois projets de longs métrages et le film télévisé sur lesquels je suis en train de travailler. Sans compter les nouvelles envies qui viennent se greffer, tout ça me prend un temps fou et du coup je ne serai pas en dédicace en 2010. Dieu que cette vie va être courte (rires) !

(par Olivier Wurlod)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Illustrations : (C) Editions Soleil et les auteurs

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