Jimmy Beaulieu : « Je pense que le dessin est intimement lié au désir. »

15 octobre 2015 0 commentaire
  • En nomination au premier [Prix de la critique ACBD de la bande dessinée québécoise->http://www.actuabd.com/+BD-quebecoise-trois-finalistes-au] pour ses {Aventures} autobiographiques, l’auteur et éditeur Jimmy Beaulieu demeure une figure marquante de la BDQ contemporaine. ActuaBD.com l’a rencontré au Festival de la BD francophone de Québec 2015. Entretien sur son œuvre, la BD québécoise et le sexe.

Avec Les Aventures, Jimmy Beaulieu nous propose un regard intime sur son quotidien, de 1998 à 2012. Au cours de cette période, le lecteur est témoin de ses débuts de jeune auteur célibataire à sa vie rangée d’homme marié. Au fil des anecdotes, Beaulieu partage avec nous ses angoisses existentielles ainsi que ses réflexions sur la musique, la société québécoise, Montréal, le conservatisme ambiant, la famille, l’amour et la guerre des sexes. Les femmes, omniprésentes, demeurent au cœur de ses désirs et de ses préoccupations.

Vous avez fait paraître vos « Aventures » aux Impressions nouvelles en 2015. C’est la version européenne de vos « Non-Aventures » parues en 2013 aux éditions Mécanique générale, qui elles-mêmes regroupent l’intégrale de vos œuvres autobiographiques (Quelques pelures, Le moral des troupes, Le roi cafard).

Des « Non-aventures » aux « Aventures », que s’est-il passé ? Pourquoi deux titres différents et pourquoi deux éditions différentes ?

Jimmy Beaulieu : « Je pense que le dessin est intimement lié au désir. »
Les Aventures. Planches à la première personne, par Jimmy Beaulieu, Les Impressions nouvelles
D.R.

En ayant un éditeur sur chaque territoire, le livre sera bien défendu. Pendant des années, quand j’étais à la direction de Mécanique générale, on envoyait nos bouquins en France. Ils étaient disponibles, ils étaient distribués, mais ils n’étaient peut-être pas vraiment bien diffusés. C’est-à-dire qu’il n’y avait pas une grosse boîte bien installée qui les défendait. Ils étaient défendus avec beaucoup de courage – je dois dire – mais les moyens étaient limités. Travailler avec un éditeur européen, cela permet d’être en partenariat avec un joueur qui a investi dans le livre et qui bien va le défendre, ne serait-ce parce qu’ils font tous les festivals. Les éditeurs québécois ne peuvent pas traverser très souvent l’Atlantique.

Aussi, pour travailler avec d’autres interlocuteurs : j’ai édité mes propres livres pendant les 10 premières années de mon parcours, et de pouvoir travailler avec Benoît Peeters, l’éditeur des Impressions nouvelles, ça me donne une manière de me faire grandir. Je pense que lorsque j’ai arrêté de publier mes propres livres, c’était justement parce que j’avais besoin d’interlocuteurs. J’ai travaillé avec Lewis Trondheim pour Comédie sentimentale pornographique, avec Benoît Peeters pour À la faveur de la nuit, et je me suis mis à prendre plaisir à avoir des interlocuteurs.

Donc pour continuer ces relations-là, en publiant une édition québécoise, car je crois beaucoup dans l’édition québécoise. C’est quelque chose qui nous appartient et qu’on devrait continuer à nourrir et à faire pousser avec autant de bons livres que l’on peut. Mais l’exportation du livre québécois est un peu plus coûteuse que ce qu’elle peut rapporter : moi, je fais juste assez de ventes pour pouvoir faire deux éditions différentes, donc je pense que c’est un bon compromis.

Au niveau du titre, Benoît Peeters n’aimait pas trop « Non-Aventures » parce que ça faisait un peu négatif. En même temps, « Les Aventures », je trouve ça plus drôle. Ça me fait rigoler, car ce sont plus ou moins des aventures.

Ce sont plutôt des « Non-Aventures » ?

« Non-Aventures » était peut-être plus sincère ! (rires)

Pourquoi revenir sur ces trois récits (Quelques pelures, Le moral des troupes, Le roi cafard) ? Quel travail d’édition ou de réédition avez-vous effectué ?

Deux réponses qui sont un peu les mêmes : d’abord, les livres étaient épuisés, et pour moi cela a toujours été un livre. Quand on fait des trucs autobiographiques qui relèvent du journal, c’est assez tentant de les voir liés. Et j’espérais toujours qu’ils allaient être lus en contexte, les uns avec les autres. Le roi cafard n’existait pas non plus : il s’agissait juste d’histoires courtes publiées à gauche et à droite qui utilisaient mon personnage avatar. Et tout ça, pour moi, prenait tout son sens lorsqu’on les mettait en perspective. En les réunissant, on peut les lire de A à Z.

Il y en a eu énormément de modifications. Elles étaient surtout centrées sur cet aspect : transformer le tout en un livre avec un début, un milieu et une fin, et que tout mène vers cette finale-là, qui, avec un feu d’artifice (carrément !), est un peu explosive. J’essayais vraiment d’avoir une fin. J’ai fait beaucoup de livres qui se terminent en queue de poisson. J’aime bien ça. Mais je voulais relever le défi d’avoir une belle fin. Donc tous les ajouts et les ablations que j’ai faits, par rapport aux premières versions, servent à avoir une fin plus réussie et un discours plus précis.

Jimmy Beaulieu en dédicaces au Festival de la BD francophone de Québec 2015
Photo : Marianne St-Jacques

Vous l’avez mentionné, vous faites dans le journal, dans l’autobiographie, dans l’autofiction. Comment fait-on pour révéler son intimité sans être impudique ?

Je ne sais pas. Je crois beaucoup dans l’impudeur, mais cette impudeur est surtout dans mes autres bouquins. Je suis quelqu’un de poli. Je tiens compte de la place du lecteur. Je pense d’ailleurs que dans les plus importantes modifications que j’ai apportées au Moral des troupes, c’est que je me mets sur le même pied que le lecteur. Quand j’ai écrit ce bouquin, dans la première version, c’était un jeune auteur qui était presque pédant, plus colérique. C’était le livre d’un jeune homme dans la vingtaine. Quand on vieillit, on se rend compte que notre souffrance n’a absolument rien de spécial ! Tout le monde souffre ! Avec la réécriture, je pense que je suis beaucoup plus amical avec le lecteur et je l’implique de manière beaucoup plus complice qu’au début. Dans la réécriture, j’utilise le bagage du lecteur à meilleur escient.

Vous abordez plusieurs questions très personnelles, parfois assez touchantes. Vous n’avez pas peur de dévoiler une part de vous un peu plus secrète ?

Non, je crois qu’on peut aller assez loin. Je pense qu’on ne peut pas vraiment percer le mystère d’une personne. Il faudrait être une personne assez mince pour pouvoir la dévoiler complètement dans une œuvre.

En même temps, je ne parle pas des grands événements de ma vie ; je parle des conséquences que ces événements-là ont eues. Je ne parle pas des choses qui m’ont vraiment fait mal. J’aborde la mort d’une cousine, mais j’en parle un peu comme d’un détail. Je parle surtout de ce que ça a changé de ma vision de notre passage sur Terre. Je ne ferai pas de chantage avec le lecteur, je ne le traînerai pas dans la boue pour vivre ces émotions-là avec moi. Je vais seulement lui montrer les conséquences après un certain temps. Mon ton est beaucoup plus piano, plus discret – plus Debussy que Wagner. C’est une question de ton, et c’est le ton que j’ai choisi. Ce n’est pas mieux que celui des autres, mais c’est ce que j’avais envie de dire.

Vous êtes aussi un auteur de fiction, notamment grâce à des titres comme Comédie sentimentale pornographique, Ma voisine maillot, et À la faveur de la nuit. L’érotisme est une dimension assez présente dans votre œuvre… Vous vous présentez même parfois comme un « dessinateur de pitounes » - ce sont les mots que vous employez. Pourquoi cette fascination pour le sexe, ou du moins pour le désir ?

Le désir, c’est le bonbon. Je pense que le dessin est totalement lié au désir… Les courbes que l’on dessine… c’est intimement lié. Je garde cela assez mystérieux. C’est assez fascinant. J’ai commencé à dessiner parce que je n’avais pas de blonde. À présent, je suis marié depuis une dizaine d’années. Je suis avec cette femme depuis 14 ans. Ce n’est plus une question de combler un manque… Tu dessines une âme, des fantômes, et ils prennent cette forme. Le côté charnel du dessin et le désir vont vraiment ensemble. Quand je suis déprimé, la première chose qui part, c’est la libido. Donc, c’est comme si c’était une sorte de relation avec la joie de vivre que de dessiner des trucs libidineux.

En même temps, c’est vraiment très chouette à dessiner ! C’est une réponse banale et extrêmement honnête. Souvent, quand je commence un bouquin, comme Comédie sentimentale pornographique, je me dis que je vais faire un livre érotique qui va s’assumer comme tel. Je choisis un titre comme celui-là. Sauf que le livre fait 300 pages, et il n’y a que 20 pages avec de la nudité ou de la sexualité. C’est donc un livre qui parle d’autres choses. C’est notamment un livre sur la désillusion. Mais, pour avancer, je me fais croire – un peu comme la carotte devant l’âne – que je n’ai qu’à dessiner des filles nues. La plupart de mes fictions ont été construites comme ça.

Les Aventures. Planches à la première personne, par Jimmy Beaulieu, Les Impressions nouvelles
D.R.

Selon vous, la BD québécoise est-elle de plus en plus « sexe » ?

Je ne sais pas… J’espère ! Ne serait-ce que pour que ce soit moins tabou. Quand j’ai sorti Comédie sentimentale pornographique, en France, le titre m’a beaucoup aidé, alors qu’au Québec, ça m’a énormément nui. On passait plus de temps à me dire « Au Québec c’est difficile » qu’à défendre mes livres. Ça a donc été assez compliqué, ici, pour ce livre. Il a eu un beau succès en Allemagne, en France, il a été traduit en Corée, en Espagne. Il a vraiment eu une belle vie, mais au Québec… Oh là là ! Il n’y a rien eu du tout, sauf peut-être un article ou deux. La Librairie Monet et Le Devoir en ont parlé un peu, mais sinon il a vraiment été passé sous silence, alors qu’en France ça a été un gros succès médiatique, et au niveau des ventes, très honorable. C’est un peu dommage.

Tant mieux s’il y a de plus en plus de BD québécoises qui lui font une part, car ça fait partie de notre imaginaire et de ce qu’on vit. Mais il y a cette espèce d’héritage de pudibonderie qui nous colle au derrière. J’ai vraiment hâte qu’on se déleste de ça, et c’est en train de se faire.

Il aurait peut-être simplement fallu un titre différent ?

ll aurait vraiment fallu que je fasse comme avec les « Aventures » et les « Non-Aventures ». On aurait peut-être dû changer le titre pour aller dans le sens des mauvais plis du Québec. (rires)

Comédie sentimentale pornographique, par Jimmy Beaulieu, Delcourt
D.R.

On vous connaît aussi comme éditeur, d’abord chez Mécanique générale, puis chez Colosse. Quand vous avez créé Mécanique générale, il n’y avait pas beaucoup de structures d’édition au Québec. Comment voyez-vous la situation aujourd’hui ?

C’est rendu très bien ! Au début, c’était difficile. Il y avait L’Oie de Cravan, La Pastèque et Mécanique générale. On était tous d’anciens libraires, et ce qu’on voulait faire, c’était des livres, alors qu’avant, la BD québécoise, c’était surtout des périodiques. Il y avait quelques albums, par exemple, Baptiste le clochard. C’était une série, mais il n’y avait pas deux tomes qui étaient du même format, avec la même maquette. Et nous, on était vraiment des gens avec une pensée de libraires. Et on a fait croire qu’on pouvait faire de la bande dessinée au Québec, assez longtemps pour qu’on puisse finalement le faire. C’est-à-dire qu’il y a de jeunes auteurs – des Pascal Girard, des Zviane –, qui se sont dit qu’ils pouvaient faire de la BD. Ils ont commencé, et quand ils se sont rendu compte qu’on faisait cela un peu dans le vide, il était trop tard. Il fallait continuer ! On a donc maintenu l’illusion assez longtemps pour que ce monde se créé. Et pour l’instant, je pense que personne ne peut nier qu’il y a vraiment une effervescence, du moins créative. Une effervescence commerciale, c’est un autre enjeu, mais, créativement, l’offre devient de plus en plus emballante. Personne n’est blasé, ici. Tout le monde est vraiment excité. On fait des livres. On a hâte au prochain. Les éditeurs pullulent et deviennent de plus en plus professionnels et dynamiques. On n’est pas en train de vivre un déclin. On est en train de vivre une explosion. Je suis hyper content. Enfin, si mon travail éditorial a pu contribuer un peu à ça, j’en suis tout à fait honoré.

Est-ce qu’on doit craindre la surproduction qui pourrait fragiliser le milieu ?

Je ne crois pas à ça pour l’instant. On en est bien loin. Si on compte la production internationale, oui, effectivement, il y a une surproduction. Mais juste dans la production québécoise... Moi je vois vraiment la BD comme un mode d’expression. Ce n’est pas un marché. Je donne des cours au Cégep du Vieux-Montréal, et je leur dis de ne pas s’en faire avec ça. Qu’il le fasse, et si ça ne pogne pas, qu’ils fassent un blog. Si ça pogne, qu’ils fassent des livres. Qu’ils fassent des fanzines. Qu’ils trouvent la niche qui leur convient le mieux. Et effectivement, la niche professionnelle est en train de s’écrouler ou, du moins, est en train de changer. Mais il ne faudrait pas que ça castre des envies de raconter avec ce médium-là.

J’insiste beaucoup car j’ai des gens qui viennent dans mes cours : une fille qui a fait une fausse couche, une autre dans la soixantaine qui a eu un patron abusif, et elle veut apprendre à raconter avec la bande dessinée, même si elle n’a jamais dessiné de sa vie. Je ne vais pas lui dire qu’elle n’a pas de chance de faire un métier avec ça. Je trouve qu’il y a beaucoup de profs qui sont castrateurs avec ça. Je trouve que c’est un médium qui m’aide beaucoup, moi, personnellement. Je veux vraiment dire qu’il y a une place pour ça, et si c’est pour être lu par huit personnes, tant pis ! Faites-le sur un blog, ça ne coûte rien. Il faut peut-être effectivement dire que la bulle professionnelle sera de plus en plus réduite à cause de cette surproduction, si on ne trouve pas de solution. Mais de grâce, il ne faut pas dire aux auteurs d’arrêter d’en faire pour faire de la place !

Les Aventures. Planches à la première personne, par Jimmy Beaulieu, Les Impressions nouvelles
D.R.

Vous mentionnez vos cours au Cégep du Vieux-Montréal. Il y a plusieurs jeunes auteurs qu’on voit désormais dans les salons qui ont suivi vos cours, qui ont fait leurs classes avec vous. Qu’est-ce que ça vous fait ?

Je ne m’approprie absolument rien de leur succès, mais je serais bien mal placé pour dire que je ne suis pas fier. Je suis vraiment content de voir qu’ils ont continué, qu’ils ont pris de poil de la bête et qu’ils se sont améliorés. Que ce soit des éditeurs, comme Luc Bossé des éditions Pow Pow ou Vincent Giard, à La Mauvaise tête, ou comme auteurs, j’en vois plusieurs qui ne font pas comme je dis, mais qui font comme j’ai fait, c’est-à-dire qui travaillent par vocation. C’est en même temps une mauvaise nouvelle, parce qu’ils auront une vie compliquée et avec très peu d’argent. Mais c’est une bonne nouvelle car ils n’auront jamais de problème de confusion : ils se diront « je vais peux faire une planche, et ça va bien aller ». Ils restent aussi souvent en atelier, en communauté, et c’est très grisant de les voir continuer.

Jimmy Beaulieu en dédicaces au Festival de la BD francophone de Québec 2015
Photo : Marianne St-Jacques

En terminant, quels sont vos prochains projets ? Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je travaille avec Alexandre Fontaine Rousseau sur un projet un peu d’horreur. C’est une pseudo-biographie de Jess Franco, un cinéaste espagnol. On essaie de raconter sa vie comme si c’était un de ses films, à la fois érotico-mocheton, horreur, série B. On s’amuse avec ça. On parle en même temps de création et de créativité à travers ça. Je pense que ce sera un livre assez rigolo, si on arrive à le finir !

(par Marianne St-Jacques)

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Image en médaillon : Jimmy Beaulieu au Rendez-vous de la BD de Gatineau 2014, photo : Marianne St-Jacques
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